‹ La peinture française au XIXe siècleChapitre 44 sur 52 · JIO LA PEINTURE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

JIO LA PEINTURE FRANÇAISE

se mêle aux villégiatures, s’acagnarde dans les chambres solitaires aux tentures surannées, note les coups aux Parties de billard*, répond à l’appel trompetté des « mails » (le Bain , musée du Luxembourg) ; Lomont poétise de beaux rayons épandus les tranquilles intimités de la toilette ou du piano; Morisset promène les jeunes ménages dans les fêtes de quartier, et se plaità dépayser leur élégance dans le tintamarre aveuglant des bals publics; Jules Adler, peuple dans le cœur, fraternise avec les chanteurs de rues, les terrassiers ou les grévistes. Jean Geoffroy suit de sa sympathie émue le travail, les détresses et les jeux de l’enfance pauvre l.

Les choses de l’armée et de la guerre, outre divers interprètes secondaires comme Berne-Bellecour ( 1 838, le Coup de canon) et Dupray (1841, Une visite aux avant-postes ), ont inspiré, depuis 1870, deux artistes hors de pair : Alphonse de Neuville ( 1 836- 1 885) et Édouard Détaillé (1848).

De Neuville. — Le premier a retracé les luttes inégales de l’année terrible dans des toiles un peu lâchées et sommaires, mais où la rage des corps à corps, la frénésie de la résistance aux abois, l’attente stoïque de la mort s’expriment d’inoubliable façon ( les Dernières cartouches , [fig. 1 1 4], le Cimetière de Saint-Privat, le Bourget ). L’exécution rapide, où se sent l’illustrateur qu’avait long-

1. Il taut citer encore, pour leurs qualite's ou leurs succès, Émile Adan (1839), Aublet ( 1 8 5 1 ), Hugues de Beaumont, Bellan, Bergès, Armand Berton, Maurice Bompard, Bourgonnier, Brispot (1846), Chaillery, MIIe Chauchet, Delachaux, M118 Delasalle, Mme Demont- Breton ( 1 85g), Charles Duvent, Etcheverry, Albert Fourié, Victor et René Gilbert, Gueldry ( 1 858) , Guiguet, Guinier, Grün, Hanicotte, Hawkins, Roger Jourdain (1845), Karbowski, Larue, Albert et Jean- Pierre Laurens, Laurent De.->rousseaux ( 1 862), Le Goût Gérard, Lucas, Victor Marée, Marte!, Ch. Maurin, Milcendeau, Moreau-Nélaton (1859), Pelez, Perrandeau (mort en igo3), Aimé Perret (1847), Émile Renard (i85o), de Richemont, RiUel, Henri Royer, Rosset-Granger ( 1 85 3 ), Sabatté, Saglio, Saint-Germier, Georges Scott, Paul Steck, Albert Thomas, Tournés, Troncy, Abel Truchet, Vallotton, etc.

LA PEINTURE SOUS LA TROISIÈME REPUBLIQUE 3 1 1 temps été de Neuville, donne une remarquable homo¬

généité à ses compositions, qui semblent venues d’un jet. Par là s’explique le mouvement fébrile, l’aspect con-

(Reproduction autorisée par Goupil et O, éditeurs à Paris.)

LA PEINTURE IRANÇAISE

vulsif de ces tableaux, dont les personnages se démènent, avec une inconscience tragique qui ne laisse plus place qu’aux violences de l’instinct, parmi les flaques, les décombres. dans un enfer d’explosions, de hurlements et de flammes.

Détaillé. — Détaillé, élève de Meissonier, doit beaucoup de sa physionomie artistique à son maître. C’est comme lui un dessinateur convaincu et intransigeant, ne livrant rien au hasard. Il semble que cette tendance de son talent se prête malaisément à exprimer jusqu’à l’illusion, comme de Neuville, la furie désordonnée et le mouvement vertigineux de la mêlée; aussi n’est-ce que par exceptions qu’il s’est attaqué à cette péripétie suprême du drame militaire, dans la Charge des cuirassiers à Morsbronn{ 1874), par exemple. Un spécimen excellent de sa manière est la Division Faron défendant Champigny{ 1879), où l’affairement méthodique des hommes à créneler les murs, à transporter des obstacles, le tir ajusté du haut des balcons et des fenêtres, l’attente silencieuse des troupes inemployées, contribuent, par une multitude de détails précis, à nous donner l’appréhension de l’ennemi invisible et l’angoisse de son irruption soudaine. Même sensation de suspens et d’alerte dans En reconnaissance (1876). L’étude des types militaires défraie seule le Régiment qui passe (1874) et Salut aux blessés (1877), avec une pointe d’humour dans le premier de ces ouvrages, d’émotion attendrie dans le second. Détaillé a élargi ses formats, sinon sa manière, dans le Rêve (1888, musée du Luxembourg), la Reddition d'Huningue (. id .), et atteint au faîte de son talent dans ses deux décorations pour l’Hôtel de Ville : les Enrôlements volontaires sur le Pont-Neuf etla Réception des troupes en 1806 (1902) [fig. 1 1 5], où la liberté plus grande du dessin, la part faite au milieu atmosphérique et lumineux montrent un artiste soucieux des innovations de son temps et adroit à y adapter

réception des troupes en 1806. (Hôtel de Ville de Paris.)

ses moyens. Une mention est due aux compositions très justes d’effet d’Adolphe Binet (1854-1897) sur le siège de Paris, à l’Hôtel de Ville. On peut placer ensuite, à quelque distance, un peintre d’engagements maritimes qui rend puissamment la confusion des abordages, Fouqueray ( Bataille de Trafalgar ), Maurice Orange, arrangeur adroit de scènes militaires, qui a des dons de coloriste (la Reddition de Sarragosse !, et Geo Roussel (Funérailles de Napoléon Ier) .

Le portrait a, dans ces vingt dernières années, mis en relief les noms de Wencker (u 848), Chartran (1849), Mathey, Boutet de Monvel ( r 8 5 1 1 1 2 , Desvallières, Bordes (1852), Marcel Baschet (1 8621, Thévenot, Louis Picard, la Gandara (1862) % etc. Le genre anecdotique, mis en vogue par Meissonier, a perdu beaucoup de son crédit; on peut lui faire honneur de l’élégance spirituelle et un peu monue de Louis Leloir (1843-1884), illustrateur verveux de Molière; du brio papillotant d’Adrien Moreau (1 843), de l’érudition pittoresque d’Henri Pille (1844-1897), de la fantaisie preste et cavalière d’Emile Bayard ( 1 8 3 7- 1891, décoration du foyer du Palais-Royal), de la gentillesse fragile de Delort (1841-1895). Les Espagnols de Worms (i832) gardent des appréciateurs, mais Vibert (1840-1902) et ses moines et cardinaux, d’une drôlerie trop soulignée et d'une déplaisante dureté de ton, ont fait aujourd’hui leur temps. La recrue la plus distinguée que l’anecdote historique ait faite depuis la guerre est Julien Le Blant ( 1 8 5 1 ), lils de l’archéologue, dont on n’a pas oublié les toiles animées et pittoresques sur la chouan-

1. Cet artiste s’est acquis une notoriété de bon aloi par de charmantes scènes d’enfants dans un goût un peu anglais. Ses grandes décorations en voie d’execution sur la vie de Jeanne d’Arc procèdent des enlumineurs par l’éclat des tons, peut-être un peu trop indépendants, et l’abondance foisonnante des détails.

2. On peut ajouter les noms plus récents de Maxence, Fougerat, Lavergne.

LA PEINTURE SOUS LA TROISIEME RÉPUBLIQUE jiS

neri e : Mort de d'Elbée (1878, musée de Nantes), Henri de La Rochejacquelein ( 1 879), Y Affaire de Fougères ( 1 880), Y Exécution de Charette ( 1 883), non plus que certains combats du premier Empire (La Fère-Champenoise, 1886). A la vérité, ces ouvrages relevaient plutôt de la peinture d'histoire ; le « genre » a d’ailleurs perdu ce précieux adepte, converti, à l’exemple de Robert- Fleury, à un impressionnisme mitigé, dans ses paysages de la Corrèze. Le seul nom un peu marquant, dans cet ordre de productions, est Albert Dawant ( 1 85 2), aux confins, lui aussi, de l’histoire : Maîtrise d'enfants de chœur en Italie (musée du Luxembourg), la Fin de l'office (musée de Nantes), Devant Sébastopol (1902).

Le paysage n’a cessé de former le gros contingent des Salons annuels, où il revêt de plus en plus un caractère agreste et intime, les études prises sur nature ne subissant presque pas d’arrangements à l’atelier. Ce sont en général des portraits de sites, plus que les modes d’expression d’un état de la sensibilité chez l’artiste. Il faut faire exception pour Charles Cazin (1841-1901).

Cazin. — Né à Samer, dans le Boulonnais, il passa une partie de sa jeunesse en Angleterre, se forma à l’école des arts décoratifs sous Lecoq de Boisbaudran, exposa sans bruit en 1 86 5 et 1866, fut professeur adjoint à l’école spéciale d’architecture, conservateur du musée de Tours, voyagea en 1871 en Angleterre, puis en Italie et en Hollande, et, rentré à Paris, fit des essais de peinture à la cire : le Chantier (1876), la Fuite en Egypte (1877), le Voyage de Tobie (1878). Toute sa poétique s’y condense déjà. A l’exemple de Poussin, il anime ses paysages, empruntés aux dunes de la mer du Nord, avec leurs ondulations molles, leurs végétations irrégulières, de personnages de la Bible ou de l’Évangile. Il leur donne un aspect familier et populaire, qui les apparente au

site. Ce n’est donc point à une évocation historique qu’il s’attache, mais tout au contraire à la signification générale et humaine des Écritures, qu’il cherche, comme Rembrandt, à traduire en images aussi rapprochées de lui que possible. Sa Judith ( 1 883) partant de Béthulie est tout à fait significative à cet égard; l’héroïne est une paysanne, assez pauvrement nippée, et la ville au seuil de laquelle les concitoyens l’escortent s’identifie à Montreuilsur-Mer, avec ses remparts couverts d’arbres. De même pour Ismaël et Agar [fig. 1 1 6] (1880, musée du Luxembourg), pour le Départ de Tobie (musée de Lille). Souvenirs de fête [fig. 1 1 7] (1881 , musée de la Ville de Paris), la toile qui le mit hors de pair, groupe des figures allégoriques devant un Paris à vol d’oiseau embrasé d’illuminations. Théocrite, la Maison de Socrate, l'Ours et l'Amateur de jardins situent la fable ou l’anecdote dans des jardinets de campagne, avec leurs ruches et leurs plantes grimpantes.

Mais il peignit aussi nombre de paysages pour euxmêmes; il aimait les cabanes basses perdues dans les sables, les files d’arbres qui bordent les canaux, les carrés de moissons ondulant sous la brise, les ruelles assoupies sous la lune, les petites villes irrégulières dont la diligence réveille la torpeur nocturne, tous les aspects coutumiers et tranquilles de son pays natal. 11 les traduit avec une sorte d’amour religieux, cherchant dans la seule lumière l’agent magique qui les transfigure. Et de fait, la touche blonde qu’elle pose sur les verdures, la moire argentée qu’elle répand sur les eaux, l’étincelle qu’elle pique aux tuiles des toitures, suffisent pour auréoler de •poésie ces lieux modestes. L’ « heure de Cazin », celle où le soleil près de l’horizon dore de ses rayons traînants les vapeurs montées du sol, où le ciel, déjà froid et nocturne dans sa partie supérieure, semble chasser vers la terre toutes les lueurs encore éparses, cette heure est devenue le thème favori d’une multitude de peintres, dont les

Neurdein frères, phot.

pic i(6. cazjn. — (smaËl et agab (Musée du Luxembourg.)

redites monotones sont, hélas, en train d’en faire un poncif.

Les autres artistes les plus remarqués depuis la guerre ont été Auguste Pointelin (1839), peintre attitré des plateaux du Jura, dont il rend, non sans grandeur mélancolique, les vastes étendues dénudées, Zuber ( 1 844) aujourd’hui fixé sur la côte d’Azur, mais qui a consacré d’harmonieuses et puissantes aquarelles aux aspects de Paris et de Versailles, Auguin (1824-1903), artiste robuste, chef de l’école bordelaise ; il eut en Baudit (1825-1890) et en Léonce Chabry (1832-1882) d’estimables émules. Parmi ceux qui tranchent par une poétique, une vision ou une facture personnelle, il faut citer encore Adrien Demont ( 1 85 r) , dont les vastes paysages d’Artois, savamment construits, s’agrémentent souvent de personnages bibliques ou légendaires ; l’échelle de ces figures est malheureusement trop faible pour répondre à la conception rationnelle du paysage historique, qui exige un juste rapport entre ses deux éléments constitutifs. René Billotte (1846) réalise de fines harmonies avec des motifs sans beauté propre, monticules pelés, talus chauves empruntés à de minables banlieues ; Pierre Lagarde (1854), très influencé par Puvis de Ghavannes dans ses paysages crépusculaires, s’est fait une originalité avec des sites dévastés par la fureur meurtrière des armées; Montenard (1849) utilise habilement les aspects contrastés du Midi : sol aveuglant, pâles feuillages, bleu violent de la mer, dans des arrangements facilement décoratifs (peintures murales à la Sorbonne, à la Salle des agriculteurs). André Dauchez (1870) traduit les landes et les estuaires de la Bretagne avec un beau sentiment de l’espace et une fermeté de métier un peu âpre qui dénonce le graveur. Francis Auburtin, disciple de Puvis de Chavannes, cherche, à sa suite, le caractère fondamental des sites et les stylise, non sans bonheur. Ary Renan (1858-1902), fils du grand écrivain, évoquait dans les criques aux roches

Cliché Berthaud,fréres.

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