J22 LA PEINTURE FRANÇAISE
n’étaient que des parties moins éclairées, mais non totalement dépourvues de lumière, où les tons, bien qu’affaiblis, gardaient leur nature et leur individualité propres; qu’en outre, des reflets émanés des parties lumineuses y pénétraient, s’y incorporaient; et de ces observations naquit la pratique de la coloration des ombres. Enfin Manet eut cette hardiesse de renoncer au jour d’atelier, pris du nord, qui ne verse sur les objets qu’une clarté froide et neutre, et d’exposer sa toile aux rayons mêmes, directs ou reflétés, du soleil, dont il chercha à transporter dans ses tons toute la chaude, toute la vivifiante ardeur. Telles sont les trois innovations capitales qu’on lui doit. On a vu également à quelles hostilités de parti pris chez ceux dont il dénonçait les routines et qu’il allait forcer à regarder et à suivre la nature dans la multiplicité de ses manifestations, à quelle inintelligence chez les autres, habitués de longue date à des effets acceptés sans contrôle, et dont ils ne concevaient pas qu’on pût s’écarter, se heurtèrent les courageuses initiatives de Manet. Néanmoins, peu à peu, l’obstination de l’artiste familiarisa les yeux avec ces nouveautés, et fit brèche dans ce préjugé que les pratiques en cours étaient intangibles. A ce moment, une autre action parallèle à la sienne commença de se manifester, celle des impressionnistes.
Ceux-ci, esprits plus généralisateurs et systématiques que Manet, posent en principe que la forme « en soi « n’existe pas pour l’œil, qu’aucune ligne visible, aucun contour ne la détermine : il n’y a que des masses, des volumes, dont la lumière seule circonscrit les limites et accuse les saillies. Un arbre, une maison, ne se modèle en effet dans l’air ambiant, ne manifeste ses divers plans que par ses valeurs, c’est-à-dire par les quantités variables de lumière qu’il retient en lui, suivant l’exposition de ses diverses parties. Il en est de même de la couleur, qu’on peut définir la série des modulations lumineuses dont est susceptible une matière donnée, sous un éclairage direct, ou réfléchi. Elle non
plus, en effet, n’a pas d’existence absolue, l’incidence du rayon, sa diffusion à travers des milieux réfringents, la proximité des divers objets avoisinants la transformant sans cesse. En un mot et pour nous servir d’une formule brutalement expressive : il n’y a pas de ton local.
La lumière est donc l’agent principal, essentiel, dans toute figuration peinte, et le jeu de ses variations présente une importance telle, constitue pour un tableau un élément si considérable d’intérêt et de vie, que c’est à peine si le peintre, pour faire oeuvre d’art, a besoin de se préoccuper d’autre chose. Nulle nécessité de drames pathétiques, d’anecdotes piquantes, voire même d’expressions et d’attitudes susceptibles de retenir l’attention et d’éveiller la pensée ; par l’éclairage et ses modalités infinies, par le revêtement magique des nuances, le jeu capricieux des reflets et des ombres, un objet, un lieu quelconque, le premier venu, devient, à lui seul, un spectacle de nature à satisfaire toutes les curiosités et toutes les aspirations de l’artiste. Ce rôle capital de la lumière donne à la conception impressionniste une unité singulière, qui nè va pas d’ailleurs sans étroitesse. Mais il lui fallait, pour se réaliser, un instrument souple et sûr; elle l’a trouvé dans la division du ton. Le spectre solaire se compose de sept couleurs, dont trois seulement, le rouge, le jaune et le bleu, sont dites « fondamentales », les autres n’étant que des mélanges diversement dosés de ces trois-là. L’ancienne technique picturale composait les tons en opérant ces mixtures sur la palette, et en les appliquant toutes faites sur la toile. Les impressionnistes s’aperçurent que les couleurs mélangées perdaient beaucoup de la consistance et de l’éclat de leurs éléments constitutifs; ils s’avisèrent donc de procéder par juxtaposition et non plus par mélange, de faire un vert, par exemple, d’un bleu et d'un jaune placés côte à côte, l’œil, à la distance voulue, fusionnant en lui les deux tons. La légèreté et la fraîcheur qu’engendre ce procédé sont indéniables, et l’aspect heurté, sabré, hachuré