L'IMPRESSION DU DESSIN
L'impression est aussi nécessaire à l'expression de la forme qu'aux vibrations cle la couleur et à l'intensité de l'effet.
Louis David, lorsqu'il fait appel à la science seule, est un dessinateur froid et sans vie. Louis David livré à son instinct est un dessinateur superbe. Est-ce à dire que David, ignorant, eût rencontré ses heureuses trouvailles ? Est-ce à dire qu'il ne faille pas étudier la forme à fond ? Nullement. Car la science de la forme est de première nécessité ; mais, bien souvent, il faut savoir n'y pas penser et, dans tous les cas, ne jamais sacrifier l'accent passionnel ou physiognomonique, à l'accent scientifique.
C'est pourquoi M. Ingres défendait à ses élèves d'apprendre l'anatomie ; en quoi il avait tort. II aurait dû leur dire : « Sachez bien l'anatomie afin de ne devoir plus jamais y penser ». Mais ce réformateur songeait d'abord à réagir contre la prétendue école classique qui compromettait la cause du dessin en se figurant la servir.
Lorsqu'un immense génie, lui-même, se congèle
LES LOIS ESSENTIELLES
dans Faffectation du savoir, lorsque le Michel-Ange du Jugement dernier lui-même fait regretter Je Michel-Ange de la sublime voûte de la chapelle Sixtine, comment les insipides émondeurs de formes dont les œuvres sont privées de tout accent expressif, et ceux dont le pédantisme étale à plaisir les dentelés et les deltoïdes, n'auraient-ils pas déprécié le prestige du dessin. Aujourd'hui encore, grâce à ces faux maîtres, toute tentative de belle forme est le signe auquel de prétendus connaisseurs croient reconnaître ce qu'ils appellent le vieux jeu.
Pour beaucoup de prétentieux imbéciles, le mépris de la forme est une marque de génie ; la recherche si difficile, et qui demande tant de courage, d'un dessin à la fois correct, expressif et beau, leur semble un sacrifice fait au public. Ils ne voient de sincères que les sauvages incultes. Bien qu'elle ne doive jamais s'étaler, ni figer l'expression, la forme n'en est pas moins la base de toute œuvre durable. La science du dessin solidifie les modelés, donne la souplesse aux mouvements et, unie à la naïveté, elle a le précieux avantage d'amener des aspects imprévus.
Ingres a dit : a Le dessin c'est la probité de l'art. »
Il avait raison, c'est une vertu ; et, à ce titre, le dessin doit s'attendre à des jugements très sévères.
l'impression du dessin
Le public est si indulgent pour les vices aimables et la désinvolture des négligences !
On pardonne peu au grand effort et à l'œuvre impeccable. Que les nobles artistes qui en sont capables (j'allais dire coupables) dissimulent leur perfection et leur conscience sous l'intensité de l'effet et l'apparence facile, et pour cela il feront bien de jeter, après coup, quelques touches libres qui rendront l'allure et l'aisance aux parties qui sentiraient trop le travail. Mais cela est très délicat et demande le contrôle de la nature. Car il s'agit d'assouplir et de raviver tout ce qui, par suite de trop de soin, aurait refroidi l'expression que l'artiste avait donnée parfois si facilement sur le premier croquis et que le plus dur labeur ne parvient pas toujours à transmettre à l'œuvre de longue haleine et définitive.
Les plus forts le savent bien.
Que de fois hélas ! on ne parvient plus à retrouver ce premier trait de l'inspiration ! Aussi, il ne faut pas se contenter de le jeter directement sur la toile, car le premier travail l'y effacerait ; mais sur un bout de papier que l'on conservera et qui permettra la comparaison de ce trait spontané avec l'œuvre finie. Il faut parfois des semaines de travail pour retrouver la vie de ce premier jet tracé en deux secondes.
LES LOIS ESSENTIELLES
J'ai vu le dessin qu'Ingres a fait pour son tableau du Christ donnant à saint Pierre les clefs du Paradis. En un simple trait serré, la tête du Messie y atteint un sentiment sublime que je ne retrouve pas sur le tableau. Je donnerais celui-ci pour le croquis ; tant il est vrai que dans l'art y l'impression est nécessaire avant tout.