L'ENSEIGNEMENT DU DESSIN
Oui ! l'impression est tout dans l'art ! Que les maîtres qui enseignent le dessin ne l'oublient jamais ; cette qualité suprême est un don du ciel et si leur élève la possède, ce serait un crime de l'étouffer par un enseignement inintelligent ou despotique. Il faut éclairer l'élève en le laissant libre de ses choix.
Mais on me dira : « Si l'élève n'a pas d'initiative suffisante pour se former le goût, il faut bien qu'on l'y aide ?
— Non ! vous y perdriez votre temps ; qu'alors il jette ses crayons et s'occupe d'autre chose ! »
En réalité, personne ne nous apprend à peindre et à dessiner. On peut nous conduire de loin pour
l'enseignement du dessin
éviter des retards, voilà tout. • J'ajouterai même, dussé-je paraître paradoxal, que l'homme acquiert du savoir (parfois à son détriment), mais qu'il donne sa mesure aussitôt qu'il commence à penser. Dans son premier dessin réussi il se révèle déjà.
Plus je vais, plus je trouve que, parmi les choses que l'on apprend, il y en a beaucoup plus de mauvaises que de bonnes.
Un de mes amis, artiste de talent, me dit un jour :«« Je voudrais n'avoir jamais vu de peinture ! » Il y a dans ce mot une grande exagération et un fond de vérité.
L'instinct ! c'est ce qui fait les miracles, et je me mets parfois à regretter d'avoir donné certains conseils.
Il faut être savant pour pouvoir se livrer plus librement à son instinct et non pour lui mettre des lisières, et lorsque la soif du beau sera apaisée en tant qu'expression, il faut laisser là le tableau avec ses imperfections ; car elles peuvent contribuer au sentiment et n'ont jamais nui aux chefs-d'œuvre, tandis que des œuvres parfaites peuvent être froides.
Le savoir est nécessaire comme fondement, comme dessous. Mais qu'on oublie toutes les leçons aux instants lumineux où l'on marche crânement d'après son impression.
Breton. 5
LES LOIS ESSENTIELLES
Le maître n'a qu'une chose à faire, diriger l'élève en développant son individualité. Qu'il tue les vers de terre et les chenilles autour de cette plante et qu'il la laisse pousser toute seule.
Appelons ici l'enfant dont la valeur très réelle se révèle dès ses premières épreuves.
Le devoir dLi maître que nous allons lui donner, est de le bien étLidier et de le débarrasser de tout ce qui pourrait obstruer sa voie, de le pousser discrètement et de l'empêcher de prendre de mauvaises habitudes.
La plus ordinaire de ces habitudes, c'est de s'attacher trop scrupuleusement à des détails inutiles et mesquins, vus trop séparément. Encore faut-il s'entendre sur leur opportunité. Le plus ou moins d'importance de ces détails ne peut être jugé de la même façon par tous ; et ces discernements divers font justement partie de ce qui constitue les originalités, ces dons qu'il faut respecter avant tout.
C'est ici que doit se placer la première leçon importante : « // faut voir large ! » .
Oui ! il faut voir large ; mais il ne faut pas que vous imposiez à votre élève, votre façon de voir large. Ce serait le pousser à des sacrifices de convention par rapport à son entendement. Ce détail que vous passez est peut-être celui qui l'arrêterait,
i/enseignemeint du dessin 67
qui l'intéresserait, et la simplification qui résulterait de sa suppression, ne serait pas celle de son propre sentiment.
Non seulement cet élève ne doit pas obéir à vos préférences, Monsieur le Maître, mais il est bon qu'il ait lui-même l'inconscience du goût qui l'entraîne.
Votre mission est toute naturelle, celle de conduire impersonnellement son instinct et de l'éclairer.
Si l'élève vous doit le respect, vous le lui devez davantage encore.
D'abord si vous lui disiez : « Faites large !» il ne comprendrait pas. — Que faire, alors ?
Respectant toute initiative de goût, mettez le commençant dans la situation, toute physique, de ne rien regarder séparément du modèle qu'il dessine. Forcez-le à regarder l'ensemble, à l'embrasser d'un regard qui ne verra les détails que dans leur situation harmonique.
Je m'explique : il faut que tout le temps que dure le travail, les yeux de l'élève enveloppent, entièrement et simultanément , toutes les parties de l'objet à exprimer et ce qui l'entoure ; qu'il se refuse le plus possible l'amusement de se fixer sur un point particulier. Cela lui laissera toute liberté visà-vis des accents qui le frapperont, tandis qu'un
LES LOIS ESSENTIELLES
conseil inopportun attirerait son attention sur des détails que, lui-même, il ne remarquerait pas.
Il faut que la volonté de cet élève ne s'applique guère plus à la partie qu'il travaille qu'à tout ce qui y touche.
Qu'il compare toutes les parties entre elles, et toujours, jusqu'au dernier trait qui doit achever, qu'aucune indication, qu'aucune valeur, qu'aucun contour ne soient faits que par comparaison. Que tout le temps il ne perde pas de vue les traits perpendiculaires et horizontaux qui servent de guide et forment, dans l'esprit de l'observateur, ces carrés dont on se sert pour les copies.
J'insiste sur ce conseil, le seul vraiment fécond, parce qu'il est mathématique et ne touche en rien à la liberté du sentiment.
Voyez s'il est juste : lorsqu'un peintre ébauche, il regarde dans le tas (qu'on me pardonne cette expression vulgaire qui rend bien ma pensée) et son travail marche bien. Il veut finir ; il procède différemment, il s'attache aux détails ; il se perd, il n'avance plus.
Il faut donc finir comme si on ébauchait. Finir et ébaucher ne font qu'une seule opération à deux degrés différents.
Est-ce à cela que doit se borner l'action du maître ?. . . Ma foi ! lorsqu'un jardinier très prudent
l'enseignement du dessin 69
est bien convaincu de la gourmandise de certaine branche inutile et, par cela même nuisible, qu'il l'élague afin de donner plus de force à la tige qui portera les plus belles fleurs... Mais quelle responsabilité pour celui qui oserait forcer l'éclosion de cette fleur divine : une nouvelle impression d'ari !