‹ La peintureChapitre 19 sur 41 · LA MARCHE D'UN TABLEAU. NÉCESSITÉ DE LA MÉTHODE · texte numérisé non relu

LA MARCHE D'UN TABLEAU. NÉCESSITÉ DE LA MÉTHODE

Rien n'est plus mystérieux que la conception d une œuvre de peinture. On ne sait guère le moment où l'idée apparaît au cerveau, et l'on n'a guère conscience des transformations qu'elle subit avant d'en sortir graduellement, et non armée de toute pièce comme Minerve à sa naissance.

C'est d'abord quelque obscur tressaillement : un atome de la nature a rencontré, dans l'être artiste, l'atome sympathique qui lui correspond et le féconde et, comme dans toute procréation, en éveillant une joie secrète et suggestive. Il s'ensuit une exaltation de l'âme à la fois vague et intense. L'artiste n'a encore conscience que d'un surcroît

de vie. d une lucidité de vision inaccoutumée : il a la sensation d'un foyer intérieur qui le réchauffe et qui, de son rayonnement, voile les misères terrestres. L'art le tient tout entier. Il entrevoit flotter son rêve encore informe. Il est pris d'irrésistible désir de le fixer. Il en est obsédé, et c'est le moment où l'allégresse de la conception devient inquiétude et pressentiment de la douleur nécessaire à toute réalisation terrestre d'une chose d'art.

D'abord il essaie en vain ; il ne lit pas encore dans l'œuvre qu'il prépare. Cela le décourage ; il croit n'avoir plus d'idée, parce que son activité ordinaire est dérangée, parce que sa force cérébrale s'emploie obscurément au service de l'embryon ignoré qui le tourmente. Le germe a été semé, l'œuvre naîtra sûrement.

En attendant que son rêve prenne corps, l'artiste en aperçoit déjà le caractère ; cette œuvre sera tendre ou puissante, dramatique ou candide, voluptueuse ou austère.

On dirait alors que ses organes, tout en travaillant dans un but commun, se divisent dirigés chacun par une volonté particulière, comme s'ils se partageaient les emplois. L'artiste se dédouble: il a son être extérieur que j'appellerai l'un et son être intérieur que je nommerai l'autre.

LA MARCHE d'un TABLEAU *]b

L'un en contact direct avec les choses terrestres en reçoit les sensations par sa susceptibilité nerveuse en éveil.

C'est lui qui fouille la nature, accumule les documents, tandis que l'autre s'enquiert de l'invisible, du monde surnaturel dont il descend, et se charge d'associer en bouquet de lumière tous ces documents d'observation physique.

Et pendant que l'un se désespère en son impuissance, r autre insensible à nos passions et tout à l'abstraction du beau, travaille à part et finit par apporter l'image rêvée en vision précise et toute rayonnante du prestige de l'art.

Reste l'exécution qui est l'affaire du premier mais sur laquelle l'autre veillera encore de loin, afin d'intervenir au bon moment.

Tout ceci a été observé sur moi-même. On pourrait vous expliquer autrement et mieux que moi les mystères de la conception et de l'incubation, mais il est davantage de ma compétence de vous dire mon avis sur la marche du tableau qui va en sortir.

Donc le plus souvent, par une nuit d'insomnie, l image vous apparaît avec son sujet, son effet, ses valeurs principales, son caractère général et son expression.

Le peintre alors jette sur la toile cette image

encore incomplète, simple indication à regarder à cinq pas.

Elle lui donne bien l'impression générale de l'idée qui le hante. Supposons un artiste débutant et sans expérience.

Il brûle de commencer l'ébauche et d'y exprimer le sentiment qui l'oppresse. Impétuosité dangereuse !

La toile blanche, bien tendue, excite son imagination ; elle est pleine de promesses et se prête à toutes les audaces. A côté l'esquisse chaude et emportée dans son indécision, à travers la fumée narcotique de l'inévitable cigarette (nouveau danger : jamais on ne saura le tort que le tabac fait à l'imagination qu'il endort dans un vain rêve et qui, après chaque repos, est forcée de lutter contre cet engourdissement ; Rubens ne fumait pas) à travers la fumée narcotique de l'inévitable cigarette, l'esquisse laisse apparaître toutes les enivrantes promesses du sujet et tous leurs prolongements.

L'artiste ne résiste pas à ce pressant appel. Il n'a eu la patience de rien préparer ; c'est à peine si en dehors de son esquisse, il a fait deux ou trois croquis rapides. Il croit l'instant favorable : le sujet chante en lui ; que vite il en jette la vibrante impression !

Il saisit son fusain et en quelques traits inspirés,

LA MARCHE d'un TABLEAU 7 7

il indique les principaux accents qui redoublent son enthousiasme.

Quelle allure ! Les croquis à côté lui semblent froids. Puis il chai bonne légèrement les fonds les frotte du doigt et du chiffon, ce qui amène, comme par miracle, de délicieux modelés.

Le fixatif aux évaporisations grisantes solidifie ce premier travail. Seconde cigarette... Il prend sa palette. De son pinceau qui court sur la toile, frémissant de joie créatrice, tous les tons tombent épanouis en fines et vivantes harmonies. Dans son inspiration il dédaigne de regarder son esquisse qu'il se figure avoir dépassée comme effet.

Hélas ! il n'a fait que se préparer d'amères déceptions ! Il a retourné sa toile contre le mur pour l'oublier pendant deux ou trois jours de repos bien gagné. Il verra plus clair lorsqu'il la reprendra. Il tr.emble d'impatience, mais il s'est dominé. Enfin ce sera pour demain. La nuit, il a peine à trouver le sommeil et, s'il s'endort par instants, c'est dans des rêves heureux mais agités. Aussitôt levé, il est à l'atelier. Il prend la toile sans la regarder ; il la pose sur le chevalet tourné vers le meilleur jour. Il se place au bon endroit pour bien voir...

. . . (( Dieu ! que c'est peu avancé ! creux, mince ! Tant mieux, puisque ça doit être repeint ! Mais l'harmonie est belle, les mouvements ont des

audaces heureuses, la touche a de la vie ! Oh l quand la nature aura passé par là ! »

Et il prend modèle — « Ah ! ce modèle est-il insignifiant ! » Il chiffonne un peu ses hardes trop épinglées. Il reprend sa palette... Le modèle se transforme, il le revoit à travers son inspiration. Il attaque naturellement la figure principale. Aussitôt tout l'effet s'effondre ; plus de construction générale, plus d'homogénéité ! Bien plus, — et c'est le pire ! — il s'aperçoit que dans son impatience fébrile, il n'a pas mis chaque personnage rigoureusement à sa place ; des proportions sont défectueuses ! Il allonge les jambes d'un personnage, mais alors il n'a plus assez de terrain!

Enfin, irrité, nerveux, sur ces tons primitivement si fins, sur cette belle coulée de touches alertes, il plaque d'affreuses couches plombées, boueuses, des traînées cotonneuses ! Il barbouille, il gratte, il repeint. 11 s'éternise sur la figure principale, sur la tête surtout, centre de son rêve. Il oublie que l'effet, l'expression même de cette tête, dépendent de tout ce qui l'environne ; que c'est la dernière chose qu'il devrait finir ; car alors il la réussirait en quelques instants, aidé par l'harmonie répandue alentour.

Mais maintenant que A^oulez-vous qu'il trouve dans son désarroi ? Il est pris du dégoût de son

LA MARCHE D'UN TABLEAU 7 g

tableau, de l'art, de lui-même ! Il abandonne sa toile qui décidément est gâtée, ayant perdu toute fraîcheur d'épiderme, à force de grattages, de ponçages ; car il ne sait pas encore le moyen de travailler à l'infini, en enlevant les parties défectueuses délayées dans l'essence et l'esprit de vin.

Adieu les beaux rêves ! Adieu génie si ardent tout à l'heure !

Voilà notre jeune artiste découragé, épuisé et poussé quand même par la rage fixe de ne pas s'avouer vaincu, et entêté à tout recommencer immédiatement. 11 a pitié de lui-même, il se sent misérable ! C'est une faillite du cerveau, vraie maladie qui ne peut durer longtemps sans se compliquer d'opiniâtres insomnies, de gastralgie et de névrose.

Il s'est trouvé des critiques d'art qui se sont moqués de moi lorsque j'ai dit, dans (( Peintre paysan», que le désespoir, en pareil cas, peut aller jusqu'aux idées de suicide.

Je parlais pourtant par expérience pour avoir été à ce point tourmenté.

Ils ont donc oublié tous ces noms d'artistes, même célèbres, qui se sont suicidés, désespérés de leur impuissance à réaliser l'idéal poursuivi, pauvres victimes de la chimère, le baron Gros, Léopold Robert, et tant d'autres...

So

Plus l'artiste est exalté par l'impression inspiratrice, plus la méthode lui est nécessaire. Pégase est un terrible cheval ; malheur à tout cavalier qui le monte et l'éperonne, dévoré d'une impatiente témérité !

Je n'ai connu aucun des illustres vaincus dont je viens de parler, mais j'ai vu autour de moi des lutteurs plus modestes, que le coursier ailé a foulés et écrasés sous ses sabots d'or.

Les lecteurs de la « Vie d'un Artiste » connaissent mon camarade d'études Charles Marchai. La belle santé de son tempéramment sanguin et nerveux à la fois, ses élans de bonté, ses traits d'esprit, avaient un rayonnement qui lui attirait les cœurs.

Les plus brillants écrivains étaient ses amis : les Dumas, les P. de Saint- Victor et tant d'autres le fêtaient.

Chacune de ses toiles lui attirait un succès sur lequel il ne se faisait pas illusion ; car au fond il était modeste et aimait passionnément l'art. Malgré tant d'éloges, il se décourageait. Il m'en a fait la confidence.

Et voici qu'un matin on le trouva sur son lit, correctement vêtu de son habit noir et de sa cravate blanche, à côté du revolver dont il s'était troué la poitrine. Et que d'autres !...

Page 1