‹ La peintureChapitre 20 sur 41 · LA MARCHE D?UN TABLEAU · texte numérisé non relu

LA MARCHE D?UN TABLEAU

... Mais la catastrophe qui m'a le plus impressionné fut celle qui frappa mon vieil ami Gustave Jundt. La dernière fois que je le vis, il était en proie à cette folie de désespoir.

Il me montra les toiles auxquelles il travaillait : ce Regarde, dit-il, ce que je fais ! Je n'ai plus de talent ! L'art me dégoûte et tout le reste ! » 11 avait le regard terne, absorbé et plein d'angoisse.

Il faut dire que cet artiste très bien doué, tempéramment poétique, avait toujours gaspillé sa vie et son talent par manque d'ordre et de méthode. Jusqu'alors, il s'était à demi sauvé par sa verdeur de jeunesse. Il se sentait au bout de l'impasse.

— Je le remontais : « Est-ce que nous n'avions pas tous de ces défaillances ? . . . J'ai fait bien pire. . . ce n'est pas déjà si mal !... Tiens, arrange ceci et ça y sera ! » J'insistai sur tout ce qu'on peut dire en pareil cas. — Il me répondait par une telle volonté de lire en moi, que ses yeux plongeaient jusqu'au fond de mon âme. Il crut néanmoins à mes pieux mensonges, et c'est, repris d'un de ces accès de gaieté si lumineuse, si soudaine, inoubliable pour ceux qui en ont été éclairés, qu'il me tendit sa brave main en me disant : « Merci, pour tes bons conseils ; mais tu vois bien que je blague ! ... » Et il continua sur un ton spirituel et plaisant. Ses yeux rebrillaient.

Breton. 6

Je le quittais, rassuré sur son état mental. Il me poursuivit, jvisqu'à l'escalier, de ses étincelantes goguenarcleries ! Chemin faisant, je me répétais : « On ne sait plus décidément si Jundt est sérieux ou s'il plaisante ! ».

J'allais chez Jean Carriès qui faisait mon buste. Jean Carriès, encore un artiste de belle fantaisie que dévorait la passion des recherches d'art dans l'acharnement d'un travail de bohème qui Fa tué ! Après la séance j'allai chez mes enfants à Montgeron.

Le lendemain, je revenais gaiement à l'atelier du sculpteur. Il m'ouvrit et je ne lui trouvai plus cette expression de joie nerveuse, déférente et à la fois sarcastique, que tous ses familiers lui ont connue. Il était sérieux et il me dit: « Vous ne savez pas ? On vient de me dire que Jundt s'est jeté par sa fenêtre et qu'il s'est tué sur le pavé ! » Consternés, bouleversés, nous courons aussitôt chez notre pauvre ami. En route : « C'est peut-être, dis-je à Carriès, un faux bruit provoqué par ses mauvaises charges ; avant-hier il en était aux plus sinistres plaisanteries ! »

Nous trouvâmes sa concierge en pleurs. . . Hélas, c'était bien vrai.

On me pardonnera cette digression. De tels faits sont trop terribles en leurs leçons, pour être des hors-d' œuvre.

ou l'impression doit céder le pas a la sagesse 83

Donc la liberté et l'indépendance ne dispensent pas de la méthode. Donc les vieux artistes doivent aux jeunes les conseils de leur expérience.

Nous allons tâcher de nous en acquitter.

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