OU L'IMPRESSION REPREND TOUS SES DROITS
Nous venons de voir que s'il est nécessaire d'apprendre le métier, ce n'est nullement pour que le peintre s'approprie le métier des autres, mais pour qu'il soit bien maître de celui que la nature lui a donné, pour qu'il aplanisse les obstacles qui le gêneraient; enfin c'est pour la plus grande liberté, science et maîtrise de son instinctive manière, pour qu'il arrive à la plus naturelle et la plus belle expression de son sentiment esthétique. Cette vérité est si simple qu'on n'y eût pas fait attention, si je m'étais contenté de l'énoncer et il m'a fallu ennuyer mon lecteur pour bien établir son importance.
Enfin, nous sommes sortis de ce laborieux chapitre d'intérêt matériel, mais, croyons-nous, indispensable à la réalisation de l'immortelle idée de l'art.
On a dit : « Apprendre c'est perdre ! » C'est gagner si l'on est bien convaincu que sur cent choses apprises, il y en a plus de quatre-vingts à oublier comme encombrantes ou mauvaises. Le difficile est de bien discerner. Mais ceux qui ont conservé la droiture du cœur et la clarté des yeux, n'ont pour
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cette élection, qu'à se laisser entraîner par celle Egérie familière Y impression. Elle va rentrer en
scène après les pénibles questions de métier ; et je crois bien faire de donner ici une lettre qu'elle a autrefois dictée à Savarette, ce vieux peintre de mon roman de ce nom, à l'adresse de Jean Gérard son disciple bien-aimé, à propos d'un de ses tableaux entrevu au Salon. J'avais alors laissé inédite cette lettre du peintre paysan, pour ne pas encombrer la marche de l'action :
. . . « Je sors de l'exposition, mon cher Jean, où j'ai vu ton tableau bien placé. Je l'ai aperçu tout à coup, n'en sachant rien, et je puis te dire que si je n'ai pas tardé deux secondes à t'y reconnaître, j'ai eu néanmoins, tout d'abord, l'impression désintéressée de ton œuvre. Je dis cela parce que je crois que la grande impartialité d'appréciation sur l'artiste que l'on est appelé à juger est fort empêchée par la grande amitié que l'on peut avoir pour sa personue. On est alors, selon la dispostion nerveuse, ou trop indulgent ou trop sévère.
(( J'ai donc pu, le temps d'un clin d'œil, plus sûrement que ne le feraient de longues méditations, j'ai pu juger ta toile avec une certitude que je ne puis trouver dans ton atelier.
« Or, sans aucune autre influence que celle de
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mon sentiment d'art, devant ton tableau, mon impression a été celle-ci : (( Voici beaucoup de « science et de sûreté de pinceau. Je préférerais ces « qualités plus dissimulées afin que l'expression de <( ce que nous appelons la note d'art, en jaillît plus « directement et plus impérieusement ». Je sais tout le sentiment de ton âme : tu l'as prouvé bien des fois ; mais il est temps de veiller à ne pas l'amoindrir dans ses vibrations, par un excès, plus méritant que salutaire, de sincérité trop appliquée.
(( N'oublie pas que s'il a besoin d'une science sans laquelle il ne serait qu'aventure et impuissance, l'art n'est pas la science. Il est avant tout la floraison du génie, son éclat, son parfum, lorsqu'il n'en est pas la mélancolie, la tristesse et la désolation. Il n'est pas davantage la nature, bien qu'il en procède, qu'il ne puisse rien sans elle, puisqu'il en est l'image animée par la passion de l'homme. Et, cher ami, je fus pris d'un scrupule ; je me suis reproché de t'avoir peut-être trop tenu par les lisières, de t'avoir prêché trop rigoureusement la conscience du rendu — comme si tu pouvais ne pas être naturellement consciencieux.
a Jamais tu n'as été plus fort que dans ce tableau, mais je crois que tu n'y a pas mis tout le charme dont plusieurs de tes œuvres ont été imprégnées.
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Je te trouve trop exact, d'une logique trop appa— parente ; tu dévoiles le mystère où tremble la vie, ce qui la refroidit. Exemple : le soleil devrait davantage dévorer le modelé de tes nymphes trop chargées de demi-teintes ; trop reposément dessinées, trop peu frémissantes dansl'onde irisée; pas assez vaporisées par ses reflets. Il y a trop de justesse rigide de ton, trop de mouvement raisonné à ta cascatelle que Ton voudrait plus éparpillée, dans un plus adorable et folâtre brio.
(( Non ! tu n'as jamais été plus ferme, plus puissant, et pourtant je préfère de toi certaines toiles moins substantielles.
« Tant mieux ! Lorsque tu seras convaincu du danger, tu n'en auras que plus de hardiesse dans ta liberté créatrice. Du reste le public ne te fera pas ce reproche. Ton succès est certain si j'en juge d'après ce que j'ai vu et entendu.
(( Et puis, j'exagère sans doute. En te reconnaissant, mon attention se sera compliquée d'appréhension nerveusement troublée. En y revenant j'ai été presque satisfait de tous points ; mais je n'étais déjà plus le juge implacablement impartial. Je maintiens donc mes observations.
(( Songe bien à ceci : il ne faut pas confondre l'amour de la nature qui crée les chefs-d'œuvre, cet amour divin, avec cette reconnaissance émue,
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affectueuse et profonde même, que l'on peut éprouver pour des choses usuelles, utiles et familières dont on se complairait à faire, religieusement, le reconnaissant portrait d'autant plus respecté, qu'il serait plus exact et consciencieux. Cette erreur de mise au point trompe souvent ceux qui vivent longtemps à l'écart des centres intellectuels où se croisent sans cesse des courants esthétiques, lesquels ne s'accommodent pas toujours de la patriarcale vertu.
(( L'isolement est nécessaire pour se retrouver soi-même, se recueillir, approfondir. Trop prolongé, il est dangereux parce qu'il pousse trop à l'absolu dans un rendu de la nature où minutie est prise pour conscience. Lorsqu'on regarde ainsi les choses, on les peint comme elles sont pour le vulgaire, dans leur abstraction matérielle. Lorsqu'au contraire on s'est bien imprégné de leur caractère harmonique, on les voit entourées du grand mystère et, sans s'en douter, sans effort, on les exprime avec l'idéal qu'on leur prête, avec les pensées qu'elles suggèrent ; ce qui les sort du sujet particulier pour les faire entrer dans le poème général. Tu sais tout ce que tu dois savoir de l'exécution. Etudie quand même et toujours, mais, cherche les spectacles rares où les éléments s'exaltent ; pousse l'effet moins à