OU L'IMPRESSION REPREND TOUS SES DROITS III
contraire de ce que je te disais autrefois. Si alors je t'avais parlé de cette façon, je t'aurais perdu.
(( Car il faut connaître la nature bien à fond, pour ne pas s'égarer à suivre les mirages de ses apparences. Tu es arrivé au moment de regarder sans danger les éléments dans leurs grandes harmonies et d'y rechercher les accents essentiels de la vie supérieure.
« Ton vieux maître et ami, « Savarette . »
Voici donc que le vieux Savarette, après avoir enseigné à Jean le fini, en arrive à ne plus lui montrer que l'infini. Il le croit assez armé pour défier en face les astucieuses chimères qui font le guet aux abords de l'idéal ; assez fort pour éviter les pièges qu'elles lui tendent ; assez préparé par l'observation incessante, assez défendu contre le sphinx et l'ange, pour tenter la lutte suprême à l'assaut victorieux de la forme de l'art.
Cependant nous voici arrivé au moment qu'on pourrait appeler notre quart d'heure de Rabelais, où il faudrait payer de preuves, montrer l'art, son essence, sa mission et son but.
Questions mille et mille fois posées, sur lesquelles tant de cerveaux ont médité et qui attendront toujours la réponse définitiA e parce qu'elles s'adressent à des problèmes infinis.
Mais à quoi bon prouver une chose que tout le monde sent plus ou moins, depuis qu'Orphée attendrissait et charmait les bêtes. Nier l'art ! Est-ce qu'on nie l'extase adorable de ses élus? Oui, comme le soleil, l'art peut dire : «J'illumine le monde, donc je suis ! » On ne prouve pas ce qui resplendit !
L'art est le culte du Beau.
Contre ceux qui le nieraient, tous les siècles se lèveraient de leurs cendres qui recouvrent encore tant de chefs-d'œuvre ensevelis. C'est ce que crie l'éternelle Muse que nous avons invoquée, que nous invoquons, que nous invoquerons à chaque page de ce livre. Elle crie ceci : « Non seulement l'art existe, mais il ne peut périr ; le temps le rend plus vénérable et redouble sa beauté ; ses ruines le sacrent. Il résistera à toutes les erreurs, à tous les sophismes, à toutes les bassesses publiques, aux réclames du mercantilisme, à toutes les combinaisons de l'envie, aux invectives jalouses, comme aux conspirations du silence. Il traversera toutes les épreuves avec sérénité, sûr de la réparation future. Car il y aura toujours des cœurs
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brûlés de sa flamme pour le soutenir et des adorateurs pour lui crier courage ! »
Des preuves, dira-t-on, vous les chercheriez en vain dans l'ordre métaphysique où tout est nuage ! Mais est-ce que tous les règnes ne sont pas gouvernés par des lois identiques ?
Est-ce que les lois physiques et mathématiques ne prolongent pas le rayonnement de leur clarté, à travers les étoiles, jusqu'aux nébuleuses perdues pour nos yeux et, plus loin encore, jusqu'aux radieuses régions des âmes pures où la pensée débarrassée des entraves du corps, s'enivre aux flots d'une atmosphère divine : Champs-Elysées des anciens, paradis des chrétiens et, pour les artistes, idéal séjour du Beau. Chimères que tout cela, crieront les sceptiques !
C'est pour leur répondre que nous chercherons dans le chapitre suivant si, par le raisonnement seul, nous ne pourrions pas arriver à la démonstration du troublant problème.
Breton.