TROISIÈME PARTIE
LE BEAU ET LA DIVINE COMÉDIE
L'art, l'une des grandes puissances qui gouvernent le monde, est aussi utile à la vie morale que le soleil à la vie physique, puisqu'il réalise l'image multiple et fuyante du Beau, cet astre dont l'immense prestige réchauffe les âmes.
Tous nous subissons la domination du Beau à des degrés différents ; mais lorsqu'il nous arrive de lui demander son secret, nous le trouvons muet comme Dieu lui-même.
Peut-être est-il une des faces de ce Créateur suprême qui se laisserait entrevoir en refusant de s'expliquer ; refus plus fécond encore que ses dons, car sans mystère, pas d'effort génial. Le culte du Beau est donc plus qu'intéressant, il est nécessaire.
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La nature y pousse les artistes par une passion aussi irrésistible que celle qu'elle met au service de la conservation des races.
Toutes les créatures ont la faculté de se reproduire ; mais l'homme seul (et c'est là le plus admirable des caractères qui le distinguent des animaux) possède le pouvoir de s'emparer de la création divine et d'en extraire sa création à lui, celle de l'art. Et notez qu'il n'a pas besoin d'être artiste pratiquant pour jouir de ce privilège. Tout homme qui a le sentiment de l'art, crée mentalement le Beau, non seulement à son propre avantage mais aussi à celui des êtres qui l'environnent.
C'est par ce sentiment qu'il associe son âme à tout ce qui existe ; qu'il élève la nature entière jusqu'à lui-même, en prêtant une vie secrète à des choses inertes, mais transfigurées au rayonnement de ses passions et de ses pensées. Il communie non seulement avec les êtres, mais aussi avec les éléments devenus fraternels dans un miracle de noble passion. Et il invoque les astres et il bénit ou maudit la terre. . .
L'univers physique et moral vibre dans son cœur. De là cette vision de l'invisible qui fait du poète un prophète.
C'est pourquoi l'homme artiste n'est jamais
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isolé ; même en plein désert où il trouve parfois le langage des choses plus consolateur que celui des hommes, souvent amer.
Dieu a mis ce sentiment du Beau chez les pauvres comme chez les plus riches — et comme c'est là le suprême bienfait, c'est en même temps, nous le répétons, la suprême justice.
C'est à cet idéal qui chante vaguement ou véhémentement au fond de tant de cœurs, que l'artiste est appelé à donner une forme sensible pour les yeux.
Tel est le but de la peinture, tel est aussi celui de tous les arts ; car ils sont unanimes par des moyens convergeant au même point, à rechercher cette satisfaction supérieure.
Ah ! comme leur étude comparée serait intéressante ! Qui la fera jamais ? Nous essayerons plus loin, malgré notre incompétence sur tant de points de ce vaste sujet, d'établir quelques particularités de leurs rapports, tant dans les différences qui les divisent que dans les sympathies qui les fondent entre eux.
Commençons par l'art où nous nous sentons le moins incompétent en étudiant d'abord le Beau en peinture.
Nous savons comment, en s'appropriant et en combinant les éléments divers, l'homme arrive,
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par leur image, à exprimer les sentiments et les pensées de son âme ; nous savons aussi que, dans l'impossibilité d'imaginer un élément nouveau, il ne peut créer qu'en mêlant une partie de sa personnalité à l'imitation de la Nature.
Nous savons par quels moyens il y parvient et que cette image n'est nullement le but de la peinture ; que ce but est la réalisation de l'idéal humain ; ce langage de l'invisible par le visible : le langage de la matière interprète de l'imagination .
Cependant tout nous dit que cette imitation doit être naïve et sincère et que ce n'est que par l'inspiration de l'amour, que l'art arrive à son but suprême, la composition, on peut dire la création du Beau.
Mais ce Beau, comment le définir et l'expliquer ? Qu'est-il ? Nous allons le rechercher.
On ne manquera pas de nous arrêter ici et de nous objecter que le Beau est une chimère, que personne n'y entend rien ; qu'il est pur caprice ; qu'on ne peut donner une indication claire de son développement ; que les plus grands esprits y ont perdu leur temps ; qu'il est variable selon les époques et les pays ; que le laid a autant de droits à nos préférences ; que celui-ci a plus de puissance d'accent ; que la recherche de ce Beau nous a
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valu mille écœurantes fadaises et puis encore... et puis encore...
Et lorsqu'on croira nous avoir confondu, on ajoutera ironiquement : « Eh bien ! donnez-nous votre définition, nous sommes prêts à nous y rendre ! Nous espérons bien que vous n'en êtes plus à l'antique pléonasme de Platon : « Le Beau €stla splendeur du vrai! » Pléonasme, car le Beau ne pouvant, en aucun cas, être le faux ; ceci équivaut à dire : « Le Beau, c'est le Beau! »
Certes, nous n'aurons pas l'orgueil de nous croire plus pénétrant que Platon ; cependant on nous reconnaîtra le droit de chercher autre chose.
Si nous disions par exemple : Le Beau est le surcroît de puissance et de charme que le génie humain ajoute aux choses de la création, par un choix d'amour et V ordre dans lequel il les dispose, pour la plus grande intensité de leurs formes et de leur esprit.
Il me semble que le pléonasme a disparu et que nous voyons poindre un commencement de lumière.
Si nous ajoutions : Le Beau c'est encore, en dehors de leur mission usuelle que tous perçoivent, le rendu des êtres et des choses entrevus dans le caractère aimable ou horrible dont l'expression parle à notre âme; car il jaut admettre comme antithèse, l'auxi-
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liaire du laid. Est-ce que la clarté ne continue pas à se faire.
Et ceci encore : C'est pourquoi les artistes doivent, pour créer le Beau, laisser vibrer leur âme en communion avec celle de V univers, afin d'arriver, par V intuition du grand Tout, à la vraie expression de la moindre chose déterminée ; parce qu'alors ils l'entrevoient dans ses rapports esthétiques, c'est-à-dire au point de vue du rôle qui, en dehors de son utilité pratique, lui est assigné dans le choeur des accords naturels des formes et des couleurs constituant les éternelles harmonies.
C'est dans ces conditions que le plus humble objet devient une note d'art, très reconnaissable pour qui a le sentiment du Beau.
Pris dans son sens symbolique, cet objet, alors, ne suscite pas seulement l'idée de sa substance, de son usage particulier, mais éveille je ne sais quel merveilleux prolongement, comme le poème des affections morales auxquelles il a été mêlé. Et voilà comment deux choses quelconques, l'une sacrée pour les services qu'elle rend, l'autre repoussante, odieuse même en son rôle funeste, s'exaltant par leur contraste, entrent ensemble dans le domaine de l'art et de la poésie, pour la manifestation du Beau ; car ces éléments si divers formeront un ensemble poignant ou splendide, volup-
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tueux ou tragique, qui transportera l'âme dans les régions supérieures. Vous voyez que nous sommes loin du joli et de ses fadaises.
Le beau peut éclater dans la plus modeste des œuvres, dans une fleurette de génie, comme il peut être absent d'élucubrations gigantesques et habiles. Souvent c'est un sentiment épars dans le cœur d'un peuple et qui vient se condenser dans le cerveau d'un homme, parfois aussi inconscient que la harpe éolienne qui chante au vent. C'est ainsi que toutes les mélancolies champêtres des collines de l'Artois, semblent avoir mêlé leurs larmes dans l'humble chef-d'œuvre élégiaque, qui s'appelle « la tendre Musette », de mon compatriote Monsigny.
Le beau peut se trouver partout, car l'éloquence des choses ne se mesure pas à l'estimation vulgaire de leur importance, ni à leur valeur vénale. Il existe partout où il y a des yeux pour le voir.
Si l'âme de la Grèce resplendit à jamais au Parthénon, que de sublimes mystères, dans leur humilité, peuvent attendrir, jusqu'à l'éloquence, la plus pauvre des chaumières.
Mais je voudrais trouver autre chose que des préceptes pour faire pénétrer dans les cœurs ce que je viens de formuler didactiquement pour l'esprit.
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Des théories, rien de plus froid ! C'est de la chaleur qu'il faudrait ici !
N'est-ce pas diminuer la palpitation des idées que de les enfermer dans des théorèmes? Pourtant si l'un d eux enchâssait, comme un bijoux précieux, quelque vérité non encore formulée, estce que toute ta patience à me suivre, lecteur, est-ce qu'une existence de travaux ainsi fixés par €e diamant toujours en lumière, n'auraient pas été bien employées?
A quoi bon alors tout ornement ?
La vérité doit marcher nue partout et avant tout ! La vérité c'est l'âme de Dieu ! Le beau c'est l'âme de l'artiste ; c'est cette fleur adorable que l'amour fait naître, cette fleur qu'alimentent les orages lorsqu'ils ne la détruisent pas, celle qui doit être fécondée par la souffrance ; car ici bas il n'y a pas d'enfantement sans douleur.
Je voudrais maintenant rechercher comment et dans quelle mesure les arts divers concourent à la réalisation du Beau.
Je n'ai pas ici la prétention d'écrire la genèse de ceux que je n'ai pas pratiqués. Mais je voudrais
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examiner la peinture dans ses rapports avec eux ; comment, dans leur ensemble, elle et ses sœurs la poésie, la sculpture, la musique et l'architecture contribuent à leur but commun, cette expression du Beau, et de quelle façon elles s'accordent entre elles.
Je ne chercherai pas une vaine comparaison qui tendrait à attribuer le plus ou moins haut degré d'excellence à l'un de ces arts.
Le juge des déesses ne serait même pas autorisé à donner le prix et, d'ailleurs, Paris s'en garderait bien, il n'encourrait pas une telle responsabilité ; car les malheurs de sa patrie lui ont appris ce qu'il en coûte de décerner la pomme à la Beauté, même lorsque sa rivale est la Sagesse.
Léonard de Vinci a fait cette comparaison entre la peinture et la sculpture qu'il pratiquait toutes les deux, et il n'hésite pas à donner la préférence à la j)einture qu'il considère comme plus complète et plus difficile, étant moins aidée par la matière et rendant la nature dans toutes ses parties.
La sculpture n'a pas à songer à la persjoective, ni aux raccoucis, ni au clair obscur, ce monde mystérieux, ni aux proportions qu'elle peut mesurer, ni à l'harmonie des couleurs, même lorsqu'elle est polychrome, puisque les influences
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ambiantes accordent les Ions, ni à l'éclairage, puisqu'elle se sert de la lumière même pour tous les effets, dans tous les milieux. Certes la peinture est un art plus vivant, puisqu'il a l'incomparable avantage de rendre l'âme perceptible à travers les prunelles, d'exprimer jusqu'aux frissons de la nature, et d'ouvrir le ciel.
Mais ce n'est pas sur ces avantages ni sur ces difficultés vaincues, qu'il faut juger un art; c'est sur la hauteur où peut atteindre son inspiration. Or en ceci les deux sœurs sont égales. La sculpture gagne en majesté ce qu'elle perd en puissance vitale. C'est à ce point qu'elle ne peut que descendre à imiter la peinture. C'est l'art des dieux immobiles et immuables. Elle n'a rien à gagner à se servir de la polychromie. La vigueur du bronze, la pureté du marbre sont ses vêtements naturels.
Quel peintre, si grand qu'il fût, oserait jamais passer un pinceau sur cette merveille dont M. Champoiseau a doté la France, cette à jamais triomphante Victoire de Samothrace ?
Malgré les différences très sensibles qui distin-
guent les arts, ils ont tous une source commune : l'amour, l'admiration et le besoin qu'éprouvent les hommes d'orner leur âme et leur demeure.
Les arts de nos jours subissent ensemble les influences régnantes, parfois avec une rapidité qui ferait croire à une propagation secrète au moyen d'agents occultes et mystérieux et, lorsque l'on dit, par simple manière de s'exprimer, qu'une chose est dans l'air, il semblerait qu'on émît une vérité. D'ailleurs qui connaît tous les courants magnétiques ? Peut-être existe-t-il des fluides inconnus conducteurs de la pensée. Toute idée qui influencerait ces fluides y imprimerait son action en cercles légers comme ceux que provoque sur l'eau le moindre atome qui l'effleure. Et si cette idée était une puissante éclosion géniale, pourquoi ne pousserait-elle pas ses orbes frémissants jusqu'aux plus lointains rivages? J'ai vu des enfants ne connaissant aucun produit de la mode, dans un fond de province, se ressentir du goût du jour en leurs rudimentaires compositions dessinées et, se trouvant pour la première fois dans un musée, distinguer du premier coup, ce qu'on appelle le nouveau jeu, de l'ancien.
Cependant il s'en faut de beaucoup que les arts aient marché de pair dans leur développement. Tandis que la peinture et la musique restaient
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encore embryonnaires, l'architecture et sa compagne obligée la sculpture, ont prospéré les premières avec la poésie qui est l'expression naturelle des cœurs.
Il est à remarquer que l'architecture et la sculpture, malgré leur utilité et peut-être à cause d'elle, sont les deux arts qui passionnent le moins l'imagination. Par leur caractère abstractif dans l'imitation, ils parlent davantage à la pensée dégagée des sens.
C'est pourquoi ces deux arts n'ont aucune action sur les animaux. Les oiseaux se posent sans crainte sur de sévères statues et se permettent à leur égard les plus familiers outrages, tandis qu'ils fuient l'épou vantail qui, dans un champ ou sur un cerisier, associe les valeurs des teintes et des couleurs, à une forme presque méconnaissable et que le rouge, même tout à fait informe, rend le taureau furieux.
Les animaux seraient donc plus sensibles à la couleur qu'à la forme, et je crois qu'il en est de même pour la masse des hommes.
Donc la beauté de ces deux arts, toute morale, doit surtout refléter l'azur et non les caprices terrestres.
L'architecture et la sculpture se complètent à merveille, unies par des liens étroits. Qu'elles
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conservent leur caractère abstrait et symbolique en ne se surchargeant pas de peinture.
La première surtout d'un usage nécessaire et permanent, comprend son rôle lorsqu'elle se tait devant nos passions ; car on ne peut cesser de la regarder et son attitude doit être celle du repos, pour la forme comme pour la couleur.
L'architecture et la sculpture n'en sont pas moins adorables étant, l'une l'abri et l'autre la personnification des lois et des dieux. La blancheur leur va bien sous le ciel. Le rouge, la couleur du sang, ne leur va pas. Qu'ils élèvent notre âme mais que, par exception seulement, ils excitent le taureau qui est en nous.
Si leur sublimité parle moins à nos passions terrestres, elle intéresse nos pensées les plus élevées.
Rien ne surpasse la souveraine autorité des temples grecs du temps de Périclès ; rien ne surpasse la vénération qu'inspirent nos cathédrales gothiques, symboles des forêts sacrées et qui, sous l'austérité sombre de leurs hymnes de pierre, réalisent la sensation de la présence divine. Et pour ce qui regarde la sculpture, nous chercherions en vain dans nos souvenirs un frisson d'art plus pur et plus intense que celui qui nous a fait verser des larmes d'admiration, devant les
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marbres de Phidias que Londres a l'insigne honneur de posséder.
Mais, si les animaux sont sensibles à la couleur, combien davantage encore le sont-ils à la musique.
Si cela ne prouve pas que la musique soit le premier des arts, cela du moins, nous démontre l'immense étendue de son empire. Elle remue tout, depuis l'extase des nébuleuses les plus secrètes de l'âme, jusqu'au charnel frisson du plus matériel des êtres. Partie des violes des anges, elle va faire trembler la joie jusqu'aux toiles des araignées. Car elle admet presque tous les animaux à ses régals.
Est-ce par une sorte d'iïïipatience nerveuse que le chien pleure si bruyamment aux mélodies ? J'ai remarqué que c'est aux plus beaux passages qu'il hurle le plus fort. Ce discernement donnerait à réfléchir. On ne peut admettre pourtant que nous nous trouvions en présence d'une joie dont l'intensité irait jusqu'à la douleur, cette poignante émotion n'étant réservée qu'aux dilettanti extra-civilisés. Cela semblerait élever la pathologie du chien jusqu'aux mystères d'un impres-
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siormisme, possible d'ailleurs, chez un animal qui, depuis si longtemps, est exposé aux influences humaines.
Les perroquets, pour la même raison, peuvent être soumis aux mêmes intempéries esthétiques et ils ont de plus une réputation d'étourdis qui répètent tout ce qu'ils entendent, à tort et à travers et dont les témoignages doivent être récusés. Je proteste contre cette opinion. Si légers, ils ne gouverneraient pas les intérieurs sans enfants. Or celui dont nous subissons l'autorité, le capricieux Coco, aime la musique jusqu'au ravissement.
Il adore Haydn. A certains morceaux, il écoute d'abord, la tête pendante ; puis, aux endroits les plus pathétiques, il se relève, s'incline, tourne sur son bâton, entr'ouvre les ailes et s'agite passionnément. Parfois, aux notes les plus sentimentales, il gémit comme de tendresse. Le morceau fini, il pousse un significatif murmure de remerciement.
Lorsque nous allons nous coucher, il a sa façon de nous dire bonsoir. Il n'y manque jamais dès qu'il voit le bougeoir allumé. Il n'y manque jamais, sauf les jours où il n'a pas eu de musique. Alors il s'obstine à rester muet. Les menaces le laissent insensible et il n'y a qu'un moyen (mais infaillible) de vaincre sa résistance, c'est de lui jouer quelques mesures ; alors, il s'exécute de bonne grâce.
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Une autre preuve de goût, c'est la façon dont il accueille l'accordeur. Il doit le prendre pour une sorte de barbare qui tape au hasard, sans souci de la mélodie, et à peine a-t-il commencé ses dissonances, que notre ami pousse des cris si stridents, si indignés, que l'on est forcé de le porter à la basse-cour, lui le noble oiseau, dans la société discordante des poules, dindons et autre populace.
Il s'en faut de beaucoup que tous les hommes soient, à ce point, sensibles aux effets de l'art. Que de beaux esprits nous y voyons rebelles, et certes les simples en général y sont moins fermés que les demi-savants prétentieux.
Molière consultait sa servante. Je sais bien qu'Alceste était la raison trop rigoureuse ; mais il savait que rien n'aveugle le sens comme la vanité de la demi-science des médiocres.
L'ignorance vaut mieux, qui se sert d'une lumière d'instinct. Le simple vit dans un cercle restreint, mais il embrasse l'ensemble de son petit monde, embryon du grand. Il juge naïvement, sans idée préconçue ; il est modeste dans son ignorance, à moins que ce soit un imbécile, ce qui n'est pas
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impossible môme ici. Il se laisse candidement pénétrer par Faction du beau et j'ai parfois vu son émotion aller jusqu'aux larmes.
Le demi-savant, au contraire, se trouve déséquilibré entre ce qu'il a appris et ce qu'il ne devine pas. Le trop peu qu'il sait l'empêche de voir. Son savoir ressemble à ces lumières trop rares dispersées dans les rues inhabitées ; au lieu d'éclairer, elles aveuglent. Elles cachent le principal, le fond de la rue, le fond des choses. Mieux vaut le croissant de la lune, si mince qu'il soit, car il éclaire d'en haut. Rien ne dirige plus mal que la fausse lueur d'une manie de curiosité. Celui qui voit un petit tout, n'a, au-dessus de lui, que celui qui embrasse le grand tout.
L'ignorant peut avoir sa part de génie et concourir au génie d'un peuple, ne le gâtez pas par un enseignement incomplet qui, sans profit, rétrécirait sa vision. Ne noyez pas les humbles chercheurs dans les flots d'une foule raisonneuse où ils n'auraient plus à observer que des sots.
Je sais qu'il y a des simples stupides en art sans cesser d'être moins estimables d'autre part. Au moins ils n'y mettent pas de malice.
J'ai travaillé chez un de mes élèves dont les parents exploitaient une ferme. Il aimait à interroger ses ouvriers sur ses tableaux. Un jour, comme il
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finissait de peindre un éléphant par Lin clair de lune, il fit entrer à l'atelier un de ses moissonneurs et lui dit : « Eh bien ! Baptiss ! que vois-tu là? — Ah! monsieur Billet, j'nons pas été à l'école ; j voyons ben qu'c'est biaLi, mais pou dire c'que c'est... — Tu ne vois donc pas que c'est un éléphant? — Si fait ! s'exclama le bonhomme, et, tout fier d'avoir si bien compris, il mit son doigt sur la lune en disant : V'I'a s' n'œil !... »
Et toi, bonne Philippine, vieille servante qui m'as bercé, tu ne m'en voudras pas, là haut, si je signale ton attendrissante erreur, un jour que je travaillais alternativement et simultanément à deux portraits, celui d'un jeune notaire et celui d'une aïeule de 80 ans, lorsque, sachant que la vieille avait posé le matin et, comme j'avais remis lefonc tionnaire sur le chevalet, tu dis devant ce frais tabellion : « Hein, comme elle est bien ressemblante, Mme X... ! »
Mais, s'il y a des aveugles parmi les simples, que de sentiments justes et d'intelligence n'y ai-je pas rencontrés, surtout chez les femmes ! Et malgré l'étonnante méprise que l'on vient de voir d'une des meilleures, ce n'est pas pour imiter Molière que j ai parfois consulté mes modèles et ma servante ! . . .
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Je t'en demande pardon, cher lecteur ! j'ai encore besoin de mon perroquet pour un court instant. Il vient de t 'égarer un peu sur les marges du chemin et si je le rappelle, contre toute bienséance (car tout le monde n'a pas pour lui mes faiblesses de cœur) c'est pour te faire rentrer plus intimement dans le cœur de mon sujet.
Je suis forcé de reconnaître, à la façon dont Coco récite « J'ai du bon tabac dans ma tabatière » que les oiseaux n'ont nullement l'intelligence du seul vers qu'il leur soit donné de connaître. En revanche, Coco témoigne, en son humeur, une terreur repentante ou une arrogance rebelle, selon le degré d'autorité de mon éloquence, lorsque je le gronde. Si les bêtes ne comprennent pas les paroles des discours, elles apprécient néanmoins, dans une certaine mesure, leurs intonations. Elles ne prendront jamais une déclaration d'amour pour une injure.
Donc l'art du tribun est en partie accessible aux animaux. C'est aussi celui qui aie plus d'influence sur les déterminations des hommes. Il parle directement aux passions, tandis que la poésie intéresse
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d avantage l'oreille et le goût. L'éloquence serait le premier des arts si on le jugeait par ce résultat. C est d'ailleurs celui qui apporte instantanément, à l'artiste orateur, les plus vives joies et les plus Aibrants triomphes.
11 enflamme la foule. Instrument de haine ou d'amour, il l'élève par l'enthousiasme vers les sublimités, ou il l'affole dans de sanglantes représailles. 11 hurle dans l'horreur, il exulte dans la lumière ; il amènera demain l'hosanna de la justice ou l'effroi des consciences refroidies.
Mais l'éloquence ne peut guère se passer de la foule et du mirage des appareils.
Combien de ces harangues enflammées ne seront jamais relues !
L'éloquence est parfois soudaine, inspirée par une circonstance, une idée fortuites. Elle semble éclater alors comme la fusée sous le rayon qui traverse le foyer d'une lentille ; la moindre déviation du verre eût empêché l'explosion. Venu un peu avant ou un peu après, plus d'un orateur eût perdu l'occasion de s'imposer et de devenir célèbre du premier coup.
Ainsi dépendante des occasions, souvent l'éloquence dure peu. Lorsque l'élément qui la nourrissait disparaît, on s'étonne de voir tant de flamme s'éteindre tout à coup, même lorsque, comme
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dans les extraordinaires ïambes de Barbier, elle emprunte la forme d'une foudroyante poésie.
On a vu les plus brillants tribuns ne pas tenir longtemps la scène. En général, sanguins, emportés, remuants et aventureux, les plus populaires se laissent entraîner par des passions physiques ou par un enthousiasme dévorant, qui ont vite fait de ruiner l'organisme d'apparence la plus vigoureuse. Parfois aussi, mis au pied du mur avec la mission de remplacer ce qu'ils ont détruit, ils reculent épouvantés de constater toute la différence qui sépare, de la pratique, une théorie souvent improvisée à la légère. Ils se dérobent alors sous les imprécations de ceux qui les ont le plus applaudis.
L'éloquence du barreau est d'ordinaire plus durable, mais la répétition fréquente de faits presque identiques, l'enferme vite dans un cercle de lieux communs, de redites qui perdent à la fin, la verdeur de l'inspiration imprévue.
Cependant l'histoire nous montre de grands orateurs qui ont fourni une longue et glorieuse carrière, mais agitée, lorsqu'elle ne finit pas par une catastrophe,
La poésie agit par pénétration moins violente , mais
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comme elle donne l'image plus complète et le sentiment plus profond, elle pénètre davantage les intimités des êtres qu'elle emporte aussi dans des régions supérieures. Elle tient plus de l'âme que de ses ambiances.
C'est que le poète s'est longtemps nourri aux sucs du sol sans cesser de toujours regarder le ciel . Il a respiré les éternelles harmonies et les essences des choses ; il plonge au fond des causes permanentes et c'est pourquoi il a, par éclairs, le don de prophétie. Il n'analyse pas, il ne discute pas, il voit, il adore ou pleure. Son amour embrasse toute la création ; il n'est pas indifférent à la plante qui se meurt de soif et il se désaltère lui-même en l'arrosant. Alors le frémissement de la terre sèche qu'il trempe lui semble un remerciement. Dans son amour des choses il trouve sa joie et dans son amour des hommes, sa 'souffrance, car il partage leurs chagrins.
Mais sa suprême récompense est la création de son œuvre. Les applaudissements qu'il pourra recevoir ne sont rien auprès de la joie de ses transports générateurs. Lorsque la muse enlève le poète, il sent repasser en lui les douleurs et les voluptés, mais ne croyez pas qu'il en souffre ou qu'il en jouisse comme au moment où elles se sont d'abord produites, non ! ; il est tout entier au frémissement
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du cerveau fécondé, à l'exaltation de la pensée créatrice. Ne criez pas àl'égoïsme ! Jouirait-il d'un délire qui ne serait pas généreux? Il voit l'idéal, il perd le sens des petitesses personnelles ; il tressaille pour le bonheur des autres qu'il croit créer ; son enthousiasme est fraternel. Il s'enivre non d'égoïsme, mais de vibrante exaltation d'amour.
C'est à cause de cette joie suprême accompagnant toute noble création poétique, que je reproche à plusieurs de nos grands poètes d'avoir chanté leurs deuils de famille.
Tous les arts ont entre eux des liens plus ou moins étroits. La peinture, selon les modes de ses qualités, tient de l'éloquence ou de la poésie. Elle est plus près de la première lorsqu'elle éclate d'abord aux yeux éblouis de la foule qui afflue vers elle et à qui elle dit tout à la première vue ; elle tient de la seconde, lorsque, plus discrète, elle entre peu à peu et plus profondément dans les cœurs qu'elle charme longtemps et qu'elle rappelle souvent.
Sans doute la peinture est d'humeur monotone et non variée à l'infini comme sa sœur aînée et aimée la poésie, et, si elle donne de l'infini, c'est
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dans un seul fait, dans un cadre étroit. Cependant elle se résume si complètement et se concentre dans une telle puissance d'expression qu'elle peut se passer de l'entière liberté d'allure et de l'étendue de l'autre.
Je m'explique : l'écrivain et le poète, durant le travail d'un livre ou d'un poème, changent souvent de mode d'expression, passant du tendre au tragique, et selon Boileau, « du grave au doux, du plaisant au sévère » . C'est ce qui fait leur grande variété de forme dans chaque partie de leurs ouvrages, dont l'ensemble seulement réalise la marque particulière de leur tempérament général.
Au contraire, les tableaux du même peintre absorbent toutes leurs parties dans une expression unique et se ressemblent tous, malgré la diversité des sujets. Même chez les plus féconds, comme Rubens par exemple, le même caractère d'art enveloppe leurs ouvrages, malgré l'intention formelle de les varier.
Tel artiste, dans ses récits, fait rire et pleurer alternativement, qui, dans ses œuvres peintes, ne sort guère d'un idéal, à lui, dont il revêt les choses qu'il voudrait pourtant rendre dans leur expression propre. Involontairement il versera, par exemple, la mélancolie dans une scène où il avait cru trouver un sujet de gaîté.
D'où vient cette variété d'impression en littérature et à quoi répond cette similitude d'humeur en peinture ? Cette observation que tout le monde a pu faire est-elle à l'avantage de la première ou delà seconde. Je crois qu'elle plaide à la fois en faveur des deux sœurs dont elle souligne les différences.
L'écrivain procède par un grand nombre d'idées et de situations successWes qui traversent trop rapidement son cerveau pour prendre l'empreinte de son caractère général, pour avoir le temps de se modifier sous l'action du sentiment coutumier qui fait le fond de son tempérament. Chez lui, les situations particulières conservent donc toute la fraîcheur de leur éclosion. Dans la peinture, au contraire, l'image de la vie ou de la terre s'exprime par un fait unique, par une seule idée, un seul sentiment et par des détails revêtant un seul mode d'harmonie. Le peintre passera plusieurs mois à exprimer ce sujet simple et un, par un tableau dont, fatalement, il va ramener toutes les parties à son idéal propre, à son humeur naturelle. Ajoutez que les épisodes doivent être vus en même temps que le centre d'intérêt et forcément sacrifiés.
Ce qui fait la joie des départs, ce sont les projets d'aventures diverses et ce qui amène la désillusion finale, c'est de se retrouver, au retour, lorsque les
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incidents se seront aplanis dans le souvenir, aux vieilles habitudes, à l'humeur familière et de se dire : « Ah! les voyages, c'est toujours la même chose ! »
Tous les peintres, leur tableau fini, éprouvent cette déconvenue.
La littérature conserve, à une succession de sentiments et de pensées, la marque de l'état d'âme particulier qui les a fait naître ; la peinture au contraire, concentre et fond ensemble toutes les parties du sujet dans une harmonie longuement méditée et élaborée, qui efface, à son profit, le caractère spontané des diverses expressions entrevues.
C'est pourquoi aucun autre art ne peut, comme la peinture, arriver à une aussi puissante synthèse, mais qui aboutit toujours à l'impression générale du tempérament du peintre.
Voilà pour quelle raison, Rubens, qui, dans sa conversation d'un si haut pittoresque, devait exciter le rire aussi bien que les larmes, nous laisse sérieux devant cette étonnante Kermesse flamande qu'il avait imaginée, certes, pour provoquer la gaîté ; voilà pourquoi Téniers, à l'autel de l'église de Saint-Denis, près de Gand, dans un tableau représentant la décapitation de ce saint, reste le plaisant Téniers en cherchant l'expression tragique.
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Aussi comme la littérature est amusante pour l'écrivain que repose la variété et l'imprévu ; et combien la peinture absorbe le peintre sans lui laisser le loisir de s'attarder aux fleurs de la marge, lorsqu'il poursuit âprement et résolument son chemin et plein d'espoir aussi, car le mirage qu'il ne perd pas de vue, pourrait être la réalisation complète du miracle de l'art. Hélas ! c'est souvent une déception, qui pourtant ne le décourage pas.
La peinture n'a pas comme la littérature, cette constante sécurité de conserver, intacts, tous les états divers de la pensée en son expression successive ; et son métier, plus difficile et plus fatigant en lui-même, harcèle le peintre de l'inquiétude de gâter à jamais un morceau déjà réussi, en voulant le perfectionner ; car, le plus fini des arts, la peinture n'en est pas moins insatiable d'infini.
C'est par ce long travail, ou il se met lui-même tout entier, que le peintre donne à tous ses tableaux sa propre humeur habituelle, reconnaissable, même de loin, pour le bourgeois qui a alors la joie de se croire connaisseur. Les critiques d'art ont donc tort de reprocher à l'artiste, comme un défaut, cette précieuse qualité qui marque précisément son originalité, le plus précieux des dons.
Sans doute, si vous considérez les diverses
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études rapides dont il tapisse son atelier, vous y trouverez, avec toute leur variété et leur fraîcheur d'expression, les impressions joyeuses, attendries, sereines ou tristes, éprouvées aux heures du travail. C'est qu'alors il se livre entièrement à ses impressions devant la nature dont il se pénètre et qu'il n'a pas le temps de modifier selon sa manière propre. Mais cela n'est possible que pour les études exécutées en une seule séance. Si vous revenez pour les finir, à la même place, à la même heure, vous vous trouverez différemment ému et, la nature changeant chaque fois d'effet, vous vous livrerez à un travail de Pénélope pénible et finalement vide d'expression.
C'est peut-être à cause de cette différence entre la littérature et la peinture, que nous n'aimons guère en général les illustrations de dessins attachés aux textes. Car si souple que puisse être le dessinateur, il ne pourra pas suivre l'écrivain dans le cours de ses impressions. Il ne rendra jamais les personnages comme celui-ci les a vus, et cela gêne le lecteur dans sa liberté de se créer lui- , même l'image que lui suggérerait la page écrite.
Je ne vois que cette légère difficulté entre ces deux arts qui, pour tout le reste, s'entendent si bien.
La poésie a des griefs plus sérieux vis-à-vis de la musique. Il semblerait cependant que ces deux sœurs de l'harmonie des sons et du rythme dussent être unies comme deux jumelles. C'est justement cette étroite parenté qui les divise. Question de voisinage ; les frontières ne s'aiment guère. Ce sont des vexations dans les rapports journaliers, des empiétements, des associations où l'une des parties s'attribue trop d'avantages.
La musique usurpe un pouvoir immodéré et dans bien des cas étouffe la poésie. 11 faut que celle-ci plie son rythme à celui de l'autre et comme elle n'a besoin de personne il lui répugne d'être servante.
Il y a des endroits, il est vrai, où les contrats sont plus équitables, mais c'est entre petites gens, dans les cabarets et autres bas lieux ; c'est l'accord des gueux : la chanson est si bonne fille ! . . .
Ces deux charmeuses de l'oreille sont donc exposées à mille susceptibilités rivales. Leurs rythmes se contrarient lorsqu'on ne les a pas associés par un travail qui ne peut manquer de couper les ailes à la poésie. On peut lire delà prose pen-
Breton. io
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dant que l'on entend de la musique ; essayez des vers, c'est une cacophonie.
Les poètes ont la réputation de détester la musique. J'ignore ce qu'au fond il faut en penser.
Je les ai parfois entendu affirmer cette antipathie d'une façon si spirituelle, que j'ai peine à y croire. Ils ont l'esprit très aiguisé, surtout pour bien tailler un paradoxe. Ils adorent les chocs d'idées auxquels ils dépensent d'ailleurs beaucoup de fluide. Ils feraient mieux de le garder pour leurs livres, car ils mettent parfois, à ces jeux de mots, une chaleur et un bonheur d'expressions qu'ils ne trouveront plus sous leur plume.
J'ai remarqué qu'une idée qui a revêtu sa vraie forme envolée dans la conversation, peut profiter à ceux qui l'ont saisie au passage, mais ne revient plus à celui qui l'a lancée, au moment où il devrait l'enchâsser dans un poème.
Que de poètes jettent ainsi leur inspiration aux chimères ! Ceux qui ne font que lire Th. de Banville, ignorent le prodige étincelant qui pétillait dans ses paroles. Ah ! qu'il eût bien fait de moins causer et d'écouter davantage la musique !
Oui ! les poètes ont toujours sur les lèvres un vrillant trait d'esprit que fait rentrer le mélodieux bacarme de cette impertinente musique. Cela les agace, mais je crois à un malentendu. Il y a des
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moments pour tout et la musique, par instants, est vraiment accapareuse.
Citons d'illustres exemples. Il y a d'abord celui d'un homme dont on aurait voulu faire un ogre dévorant parce qu'il avait une façon énergique (les mots prenaient chez lui, à son insu, un singulier relief) d'exprimer son aversion contre certaines misères morales et son dédain pour toute médiocrité triomphante ; tandis que sa bonté, par cela même qu'elle fuyait la banalité, réservait pour ses amis de si profondes tendresses ; nommons-le : Leconte de Liste.
Il avait fait à sa femme la concession d'un piano contre l'importunité duquel il avait d'ailleurs pris ses précautions, l'illustre maître ne cachant pas son peu de sympathie pour cet instrument. Un soir, arrive chez le poète, le musicien Franz Servais, l'enfant chéri de Liszt à qui il ressemblait avec son nez aquilin et sa longue chevelure si blonde et si roide, que Mme Judith Gautier l'avait gentiment surnommé le corbeau jaune.
La vérité m'oblige à dire que ce ne fut pas Leconte de Liste qui le poussa au piano ; mais la sauvagerie apparente du poète se tempérait d'une délicate urbanité et il se prêta à l'audition d'une sonate de Beethoven. J'épiais les rides d'impatience probables qui allaient barrer son front olym-
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pien, lorsque je vis ses beaux yeux, d'habitude découragés, s'éclairer d'une vive lumière d'admiration. Il se leva frémissant, pâle d'enthousiasme, et serra les mains du pianiste qui, dans le nuage de leur mouvement effréné, étaient restées froides sous la chaude inspiration du cerveau et, hors de de lui, il s'écria : (( Superbe ! Superbe ! »
La poésie et la musique, ce jour-là, fraternisèrent. L'effusion de ces deux maîtres a été celle des deux arts et la cause qtii nous a valu YAppollonide où ils ont associé leurs talents.
« La musique est le plus cher et le plus désagréable de tous les bruits ! »
Je n'ai pas besoin de dire de qui est ce mot si connu. L'illustre poète qui l'a prononcé, Théophile Gautier à qui les Emaux et Camées (il me l'a dit kii-même) avaient juste rapporté deux cents francs, et qiii vivait de sa chronique théâtrale, se vengeait ainsi de se voir condamné à la musique à perpétuité.
Franchement, je ne crois pas au vrai poète qui détesterait la musique. Il trouverait plutôt en elle une puissante inspiratrice.
Cette musique que nous venons de voir si despote dans ses associations avec sa sœur la poésie, est pour le reste, si complaisante qu'elle se prête à tous les états d'âme. Elle est triste, elle
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est heureuse selon l'humeur de l'auditeur. Triste, elle adoucit la tristesse en l'élevant, par son lyrisme, jusqu'aux sphères consolantes ; heureuse, elle exalte le bonheur dont elle irise délicieusement les célestes horizons. . .
Dans le ravissement où elle enivrerait le poète, elle ferait naître en lui mille visions attendries sous je ne sais quelle atmosphère idéale. Rien de plus propre à féconder ses rêves ; car les sentiments qu'elle éveille alors, n'ayant pas encore revêtu leur rythme, se laisseraient librement entraîner, et leur vivant souvenir pourrait aider le rythme dans lequel va jaillir le poème. Ce souvenir laisse plus de liberté que l'intérêt présent, toujours dérangé par quelque distraction. Il rapporte l'émotion sous la forme que l'art déjà lui prête au feu sacré de son enthousiasme, voilant le superflu, mais réveillant toutes les ambiances utiles à la divine élection.
Les poètes doivent aimer la musique, car comme la poésie et tous les beaux-arts, elle a puisé aux sources les plus pures de la nature éternelle. Elle a, dès le principe, écouté le murmure du ruisseau sacré que Pégase d'un coup de ses sabots d'or, a fait jaillir du rocher ; et, sous les premiers orangers, Euterpe a dû noter cette vibrante brume d'or des abeilles, ce bruissement ensoleillé, ce
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chant des ailes aux furtives clartés d'iris, bourdonnante ferveur, prière des rayons aux étoiles des rameaux fleuris. 0 rêve parfumé de miel des pentes odorantes de F Hy mette ! ô premier hymne à Phébus !
Et puis est-ce que tout poète, dans son enfance n'a pas tressailli de joie aux voix tremblantes des bons aïeux. Pour qui ne réveillent-ils pas l'âge d'or, ces admirables psaumes dans leur simplicité. Pour qui le plain-chant des rogations ne rallumet-il pas ces soleils aux blanches flammes, palpitantes dans les ondes de l'azur, par les ondulations des blés et des luzernes fleuries.
Qui ne s'est pas surpris à murmurer ces versets sacrés, de cette voix nasillarde des humbles croyants du lutrin champêtre? Qui n'a revu en son âme, ces saints taillés à la serpe s'animer pendant que les chants psalmodiaient l'insensibilité des idoles ? Faut-il dire aussi des poètes qui boudent la musique : « Aures habent et non audient ! »
Je ne crois pas à l'antipathie des poètes pour la musique ; mais je suis certain que celle-ci consi-
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dère la peinture comme sa sœur de prédilection.
Ici, plus de rivalité jalouse. Nous sommes sur un terrain de naturelle harmonie. Ces deux moteurs différents affectant, dans le même but, deux organes divers, doublent le ravissement de l'esprit.
Le sublime de l'art, c'est la clarté suprême rayonnant dans l'infini mystère. La peinture précise l'image; la musique, ouvrant les horizons des songes, la revêt d'une ineffable illusion.
La musique exalte la vie de la peinture ; ses vibrantes ondes lui font comme une sorte de respiration très appréciable aux yeux du spectateurauditeur troublé par les échos qui tremblent dans son âme. C'est la double vision harmonique des sens et de la pensée ; c'est le tressaillement du sentiment muparlafusiondedeuxgéniesqui, simultanément, plongent l'être dans une double ivresse.
Il n'a pas goûté ce que le théâtre offre de plus merveilleusement voluptueux, celui qui n'a pas vu, sous ses yeux fascinés, se dérouler le décor mouvant d'Obéron, tandis que se déroule, à son oreille entraînée, la sublime barcarolle. Le double rêve, en ce moment, vous transporte, loin de la terre, sur une planète enchantée, lorsque passent ces montagnes, ces villes, ces ports de mer, ces campagnes sous des ciels magiques dont l'atmosphère de songe n'est plus l'air respirable
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aux mortels, mais on ne sait quel divin fluide qui n'est autre que l'enivrant génie de Weber, imprégnant une peinture peut-être ordinaire d'une exquise apparence d'infini prestige.
Le christianisme aussi l'a bien compris en mettant ces deux arts ensemble au service de son culte : en ornant ses cathédrales de vivants tableaux qu'exaltent les vivants accords de l'orgue. Il y a ajouté les troublantes senteurs de l'encens dont la brume monte au ciel étoilé des voûtes ogivales, emportant l'extase des cœurs vers l'oubli des misères terrestres. Le rationalisme n'a pas de pareilles fêtes.
Qu'ils sont pénétrants ces fastes religieux des Flandres, où tandis que dans la nef s'écoulent, en blanche théorie, les dévotes jeunes filles, entre les étoiles de leurs cierges, anges descendus des paradis de Memling et de Roger Van der Weyden, elles mêlent leurs voix virginales aux voix célestes de l'orgue ! Oh ! lorsqu'alors on contemple tes Rubens, ô Anvers! ils palpitent, surnaturels dans je ne sais quels remous de flamme sombre et grave ; ils flottent à travers la fumée balsamique ; ils semblent émerger de leurs cadres pour chanter aussi leur vaste maîtrise. Ou bien, ailleurs, par exemple, dans la cathédrale gantoise fière de son Agneau mystique de Van Eyck, cette merveille du moyen âge, et de cet incomparable
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tableau de Saint-Bavon que Rubens lui-même a désigné comme son chef-d'œuvre...
Puis, lorsque tout chante et vibre autour de 1 évêque qui officie, auréolé d'atmosphère dominicale, vous contemplez ces deux miracles de la peinture que tranfigure encore la magie de l'accord des voix ; lorsque ces deux tableaux palpitent à la palpitation des ondes musicales, sons et couleurs vivent d une vie ultra-terrestre. Et l'âme s'abîme dans ces flots de paradis ; elle respire un souffle d'apothéose ; elle monte soutenue par l'ascension de l'harmonie des sons, pénétrée par la puissance prestigieuse de l'image — et ce qui, simultanément, tressaille et s'exalte sous le plus bloquent des mystères, c'est le double génie de la peinture et de la musique ; c'est l'effusion fraternelle de deux arts immortels et, alors, s'effacent toutes les théories esthétiques, toutes les vaines définitions du Beau qu'ont essayées les hommes. Nous nous inclinons, nous regardons, nous écoutons et l'enthousiasme qui nous gagne jusqu'à la source chaude des larmes, fait mieux que d'expliquer le mystère, il entr' ouvre les nuages qui le voilent, il nous le montre jusqu'au rayonnement de son évidence, et celui que transporte cette impression triomphante, s'écrie : « Ce Beau, je le vois, je l'entends, donc j'y crois ! »
L'ODYSSÉE DE LA MUSE
CONTE HISTORIQUE
L'ODYSSÉE DE LA MUSE
CONTE HISTORIQUE
Après avoir résumé mes principes d'esthétique, je voudrais, comme conclusion, donner un rapide tracé de la peinture depuis les temps anciens jusqu'à nos jours : non pas son histoire, mais l'exposé succinct des variations de son caractère selon les influences des temps et aussi, comme à à travers une sorte de lanterne magique, l'apparition soudaine de ses principaux chefs de file, sur une trame fabuleuse qui aurait pour fond la vérité. Supposons une façon de conte historique dont le ton familier pourrait ne pas craindre, cependant, les élans vers l'idéal.
Conte historique ! Que ces deux mots ne jurent pas de se voir associer dans mon idée, puisque je ne veux me servir de la chimère que pour mieux appuyer une véridique conscience.
l'odyssée de la mise
Rien ne doit être plus vrai que la fable qui a pour but de délasser l'attention par une plus facile lumière.
Tous les jours la peinture et surtout la sculpture nous montrent d'illustres morts en redingote, accompagnés d'une Muse et cela ne nous choque pas.
Pourquoi n'invoquerais-je pas aussi le secours d'une immortelle pour exposer ma doctrine.
Je n'ai donc pas fait faute de personnifier l'éternelle inspiratrice des arts, Y Emotion qui, seule, crée les belles œuvres et que j'ai appelée la muse Impression parce que ce mot est généralement adopté parles peintres.
Ce recours à l'éloquence d'une bouche surnaturelle pour donner plus d'autorité à mes dires, doit surtout être permis aux vieillards trop facilement suspects de chagrin radotage, même lorsqu'ils n'obéissent qu'aux sollicitations compétentes et désintéressées de leur expérience.
Après avoir rapidement et sous diverses apparences, traversé les siècles, animant les ateliers illustres, la Muse que je vous présente, se mêlera plus intimement aux mouvements de la peinture française de ces derniers temps.
Je n'ai pas besoin de dire que, pour cette partie surtout, la Muse ne s'occupera surtout que des
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artistes qui ont été les promoteurs des diverses variations, croyant inutile d'évoquer toute cette riche phalange de talents qui fait une des gloires de la France. Elle croit plus nécessaire de se servir d'amis encore en discussion, quoique morts; car elle ne parlera pas des vivants, bien qu'elle soit la compagne bénie de tous les cœurs qui, exilés ici bas, se souviennent du ciel.
Ma Muse est une, comme vérité, et multiple comme sœur de charité, se pliant à l'individualité sincère de chaque artiste dont elle protège la liberté et respecte l'essence géniale. Elle est la bonne fée ; heureux qui l'a eue pour marraine !
Celui qu'elle accompagne n'est jamais seul: le moindre coin d'azur, le moindre nuage qui passe, elle fait tout parler au cœur de son ami. Elle le rend propriétaire de toutes les beautés puisqu'elle lui en donne la jouissance : merveilles que le plus riche ne pourrait acheter au prix de tout son or. Elle ne connaît pas la valeur vénale des choses ; tout ce qu'elle touche se transforme en miracle, le pauvre chardon du chemin comme le cèdre du Liban.
Et qu'exige-t-elle en retour ? Que nous partagions ses doujeurs parfois poignantes ; mais elle a encore la charité de les rendre fécondes : elle en fait sortir les plus admirables chefs-d'œuvre.
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Est-elle toujours de bon aloi ? Oui, mais elle a dans sa famille un lutin fantasque, un petit cousin qui s'appelle Caprice et qui a mal tourné...
11 est parfois si gentil, lorsqu'il prend le déguisement de sa cousine, qu'on a peine à distinguer entre eux.