BRETON. II
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innombrables grands hommes sur les places publiques ; car tout le monde ne met pas autant de façons que toi à m'appeler. J'ai une grande déférence pour M. Ingres que j'ai servi longtemps, mais je le trouve indiscret de me faire éternellement poser, le bras tendu, derrière Chérubini que, du reste, cela doit gêner, si j'en crois sa mine tourmentée, et attrister mon image au point d'en avoir le visage tout craquelé... »
Ainsi parla la Muse. Je n'ai pas besoin d'affirmer qu'après un tel langage, la glace fut rompue et tout scrupule écarté. Aussi n'hésitai-je plus à me servir de sa permission et même, peut-être, à en abuser.
Donc la muse Impression traverse les siècles qu'elle sème de ses chefs-d'œuvre. On la devine embryonnaire et immense, étrange et fourmillante, à travers les nuages des temps, brumeuse lumière, nimbée au trouble vaporeux des primitifs soleils, lorsque parmi les monstres de l'Inde, l'art s'éveille sous le prodigieux vagissement du génie humain ; puis en Egypte où, muette pour la foule noire d'ignorance, elle se retire,
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hiératique, au milieu des prêtres, à la fraîcheur des sanctuaires, entre de formidables murailles qu'elle couvre de symboles où éclate déjà une colossale et farouche beauté !,
Ensuite, inquiétante et tragique, alanguie aux fastes fabuleux de l'Asie, elle s'énerve aux étreintes cruelles des satrapes, s évade et va s'épurer en Grèce, réconforte son cœur et ses yeux au cordial parfum des lauriers et des myrtes, à la douceur du miel, aux reflets des roses blancheurs des marbres, aux sublimes cadences des formes naturelles, à l'harmonie des rythmes, à l'héroïsme, et à la beauté des hommes. Elle gravit le Parnasse aimé d'Apollon, l'Hélicon et l'Hymette où elle écoute le murmure des abeilles, cette musique des rayons. Elle se fixe sur 1 Acropole qu'elle va transfigurer. 0 temps fortunés où la beauté suprême a régné sur ce petit pays, projetant pour l'avenir, le resplendissement de sa lumière immortelle, infini prolongement de 1 auréole divine !
L'énorme fortune qui poussa Rome de conquêtes en conquêtes appelle à son tour notre Muse. Elle s'y alourdit et s'y épaissit malgré les douces villégiatures du golfe de Naples et de la Sicile où elle retrouve par instants des souvenirs de la Grèce.
Elle suit les aigles victorieuses, connaît l'hé-
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roïsme sauvage des barbares du Nord, et les lascives merveilles de Carthage l'Africaine.
Défaillante aux horreurs des cirques, secouée par la fureur des séditions, salie aux trafics honteux, elle disparaît noire, chassée par le Caprice qui, alors, célèbre seul les sanglantes orgies des lourds Césars d'occasion . Puis longtemps la muse dort dans la nuit où elle attend les demi-réveils de Byzance et d'Athos. Elle erre dans les ténèbres, si effacée qu'on la croirait perdue. Enfin elle commence à éclairer, de quelques rayons tremblants, le sombre moyen âge naissant.
On la rencontre en Italie. Elle découvre le pâtre prédestiné à lui renouveler le sang, le jeune Giotto. Ils s'aimèrent tendrement, et ce fut une nouvelle aurore où les bras et les prières recommencèrent à se tendre et à voler vers la beauté. Ils séparèrent la lumière des ténèbres ; ils ouvrirent une arche rose au foyer de l'Orient et, dans un sourire arrivant de la Grèce, on vit l'aube avantcourrière de la Renaissance. Et son rayonnement vous enveloppa d'un nimbe d'or, ô cités de marbre de la Toscane et de l'Ombrie, Florence, Pérouse, et toi Assise, silencieuse Assise à la triple église, toi qui, toute grise, étendue au soleil sur ta montagne, ressemble de loin à un lézard endormi.
Après avoir visité le Campo-Santo de Pise, où
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les frères Andréa et Bernardo Orcagna peignaient ces fresques que l'on croirait imaginées dans un délire d'enfant de génie, cet Enfer étrange où tous les supplices sont détaillés avec une horreur ingénue, la Muse passe en France et séjourne à Tours, où elle s'éprend de l'admirable Jean Fouquet et des miniaturistes ; elle arrive dans les Flandres, à Gand, à Bruges, à Malines.
Doucement pénétrante et miraculeuse, elle éclaire les cloîtres, évoque l'agneau mystique dans les prairies célestes fleuries d'anges ; plane sur les blancs paradis de Jean, d'Ursule et de Marthe et de Marie ; versant la foi et l'extase et allumant je ne sais quelle flamme pure, quelle beauté morale, sur des laideurs ardentes et de touchantes difformités. Elle inspire à Hubert van Eyck une puissance et une fermeté jusqu'alors inconnues ; à Jean son frère une conscience plus émue et plus sereine ; mais celui qu'elle adore c'est Tangélique Memling.
La voici en Bourgogne près de Roger van der Weyden qui va si loin dans l'expression de la face humaine, et dont la clarté cache tant de mystère, parce qu'elle est le rayonnement d'une âme profonde.
L'Allemagne l'attire près de l'étrange et forte personnalité d'Albert Durer dont la manière, si
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abondante, si touffue dans son infatigable volonté géniale, peut être comparé à celles des plus grands. Graveur, sculpteur* peintre, ciseleur miraculeux, hérissé et tendre, réel et chimérique, large et puéril, naïf et compliqué, simple de cœur et de mœurs, beau et fier dans sa crinière léonine, tourmenté par une femme acariâtre, fêté par les princes et aimant les humbles, il sut fouiller la forme jusqu'à la grimace, sans perdre le sublime du sentiment et de la pensée. Albert Durer est la plus inquiétante énigme du génie de l'art. Puis ayant retraversé les Alpes, notre Muse retrouve le même génie avec plus de mesure et de pureté, chez cet autre léonin, Léonard de Vinci, cet enfant de la nature comblé de tous les dons. Travaillant ensemble avec une patience toujours soutenue par la céleste inspiration, ils sondèrent de telles mystérieuses vérités que l'obscurité même y rayonne, et atteignirent le but suprême, celui où le fini n'est plus que l'infini ! Alors la Muse conduisit le quadrige de Raphaël à travers ces merveilleuses aurores, ayant passé des ferveurs gothiques aux puissantes élégances, aux longs galbes rythmés, aux profondeurs philosophiques ; aux fastes d'un polythéisme renouvelé au service du culte triomphant qui l'a vaincu. C'est sous cette forme qu'aux loges et aux chambres du Vatican et à la chapelle Sixtine, elle
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interprète avec le Sanzio et ce titan de Michel- Ange (formidable association!) l'immensité biblique, divine avec le premier, surhumaine avec le second.
Bientôt notre immortelle se trouve à Padoue aux coupoles de plomb, où dort l'inquiétant et génial Mantegna diffus et acerbe, sorte de précurseur du Romantisme, quoique gardant encore la roideur gothique; à Parme où resplendissent les morbidesses d'or du Corrège ; à Venise la marchande, à Venise l'artiste, fière de ses palais, la ville sombre en sa pourpre, claire en ses brocards fleuris, en ses marbres blancs, Venise aux amours romantiques, aux soupirs étouffés, aux drames obscurs, Venise muette et terrible sous ses folles barcarolles, splendide et triste... éparse sur la mer comme une flotte nostalgique, attendant le lever de l'ancre pour virer vers 1 Orient qu'elle pleure... La Muse se complut à de si rares antithèses, dévote dans l'ensevelissement du Christ du Titien, opulente et froide dans les amours patriciennes de ce maître ; froide et opulente aussi dans les riches décors de P. Veronèse si bien orchestrés ; sauvage avec le Tintoret ; chaude avec Giorgione.
Si nous quittons ces nobles parages nous la trouvons en Hollande près du spontané Frans
Hais, le joyeux convive, le merveilleux praticien; nous la voyons suivre les paysagistes si amoureux de la nature, les Ruysdael et les Hobbéma ; ou bien encore dans ce petit pays que les dunes protègent contre la mer, mais où coule à flots le genièvre, nous la rencontrons dans les hôtelleries, humble servante que n'effarouche pas la joie épaisse et outrageusement fendue des Brauwers, des van Ostade, des Craesbeck, des Jan Steen et du châtelain Teniers le Flamand. Elle n'est pas autrement scandalisée par la licence humide des coins pleins de transparentes ténèbres, des bouges qu'éclaire son rire étincelant de toutes ses dents.
De là, quittant ses faciles cotillons de bure, elle passe au moulin de Rembrandt, énigmatique sorcière aux rayonnements sulfureux, ange du sombre paradis des chimères, magicienne aux creusets fabuleux où l'or se fond en lumière ; évocatrice divine dévoilant au maître, au fond de nimbes d'une impalpabilité surnaturelle de rêve, l'âme surhumaine de Jésus sous la plus humble et la plus touchante enveloppe terrestre, dans le miracle de sa transfiguration ineffable ; sœur de charité sondant les douloureuses profondeur du cœur ; mais aussi, hélas ! nous la réprouvons courtisane difforme et troublante et comme ruminée sous l in-
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spiration déviée des rêvés solitaires où la matière se venge de l'idéal, chez ceux cpii ne connaissent que les sommets et les bas-fonds.
Puis elle quitte les souterrains de Rembrandt, et revêtant les riches attifements de la féerie et le faste des cours elle resplendit dans les palais de Rubens, reine qu'adore le cercle des courtisans, ou bien enveloppée des larges manteaux bleus des matrones douloureuses aux yeux rouges de larmes, aux pâleurs tragiques, elle enlace ses mains crispées, renversant sa défaillance que soutient quelque saint Jean éploré ; ou bien encore décolletant, à travers ses cheveux d'or, une gorge de neige, palpitante d'amoureux désespoir, enveloppant au pied de la croix les pieds sanglants et livides du divin ami, qu'elle baise de ses lèvres roses, ou enfin, ailleurs bacchante soûle, toujours, nous voyons notre muse tenir magnifiquement les pinceaux du roi d'Anvers.
Elle s'éprend de l'élégance mélancolique et raffinée de van Dyck, le beau jeune homme qu'épuisent les ardeurs d'un travail constant et damou reuses aventures, le suit en Angleterre où il prépare une série brillante de portraitistes, le dispute à ses maîtresses sans parvenir à l'arracher à une mort prématurée.
Nous retrouvons notre Muse en Espagne où elle
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a autrefois connu le mystique Morales ; elle se mêle aux extases de Zurbaran, s'effare aux supplices du tortionnaire Ribera, ce peintre de proie dont la touche implacable de fermeté défie le ciseau des sculpteurs. Elle s'amollit avec Murillo et se redresse, plus souple, avec l'argentin Velasquez qui la console de van Dyck Velasquez dont la manière libre et savoureuse est la fête du pinceau.
Et voici que bientôt nous la voyons en France, s'enfler et s'essouffler en ses trop grands efforts vers la lourde majesté du grand siècle de Louis-le- Soleil et de Charles Lebrun l'ampoulé, qu'elle ne fréquenta guère quoiqu'il fût en pleine faveur à la Cour. Elle avait à consoler ce pauvre Lemoine qui, après avoir fait le plafond du salon d'Hercule, le seul vrai chef-d'œuvre de ce temps qui soit au palais de Versailles, fut accablé de tels déboires, et sentit un tel vide dans sa vie, qu'elle ne put l'arracher au suicide... Hélas! aujourd'hui qui s'occupe de cette œuvre magistrale?... La Muse, en quittant la tombe du maître aurait-elle fait, en sa faveur, un vain appel à la postérité?... Est-ce que vraiment il n'y aurait pas de justice à attendre pour certains désespérés du talent?...
Mais voici que bientôt notre Muse (mon rôle d'historien me force à le constater), voici que notre Muse va se trouver atteinte par le fard et les
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débauches du Louis XV, et que languide, névrosée, elle se mettra au régime du lait dans les métairies factices de Trianon où elle se laissera faire la cour par des bergers habillés de soie avec des houlettes et des troupeaux enrubannés. Les arbres, pour la distraire, autour des fontaines de rocailles, prennent des formes de portiques fabuleux, et poussée par certains souvenirs de Rubens, la grande immortelle s'abandonne au frêle et charmant Watteau. Mais ayant rencontré parmi toute cette architecture de broussailles, le frivole Boucher qui lui présente ce lutin de Caprice, le cousin oublié, elle recule épouvantée, fait son meâ culpâ, essaie en vain de se retenir au veule Pater, dégringole sur Vanloo, et finalement, exténuée, après un retour sur elle-même, ayant conscience de sa déchéance, elle va se réconforter à la charcuterie et aux fruits de la cuisine bourgeoise du candide Chardin... Il était temps ! . . .
Après avoir secoué les légers falbalas du charmant Fragonard, et laissé le champ libre à son fol cousin, le Caprice, alors empressé auprès d une coquette de mièvre élégance, marquise pastellée de poudre de riz et belle d'insolente afféterie ; notre Muse, insuffisamment relevée se prête à regret à la vertueuse emphase d'une république déclamatoire et s'en console par son intimité avec le tendre Prud'hon
qu'elle adore en secret, malgré les terribles sourcils et la bouche de travers de David le Grand.
Ah ! ce David, de quelle passion elle l'avait d'abord entouré, et comme il l'avait trompée ! Comme il était doué ! Quels verts élans ! Quelle largeur, quelle simplicité de moyens et de vision ! Ah ! la soif des grandeurs ! Il voulut être le premier en tout et, de vrai maître qu'il était il se fit magistral.
Enfin la Muse qui avait connu Phidias et qui aurait voulu lui offrir comme enseignement l'exemple de ce divin artiste, ne lui pardonna pas de le voir se jeter dans l'imitation des Grecs de l'époque où leur goût affadi perdait ses héroïques accents.
Déçue de ce côté, elle aima un élève de David, jeune homme de Montauban qui devait réagir vigoureusement contre les défaillances de son maître, l'illustre M. Ingres. Elle l'aida à remettre sur pied la forme à la fois épique et vivante. Elle l'aima bien qu'elle se sentît souvent intimidée en sa présence solennelle et quelque peu intolérante. D'ail leurs il l'emportait trop souvent, sur la neige des sommets loin de toute caresse reposante ; puis il avait des distractions enfantines, des susceptibilités, l'effarouchant de son regard sévère ; ce qui n'empêche qu'ils firent ensemble quelques chefsd'œuvre.
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D'Eugène Delacroix, qui avait fini par la passionner, après l'avoir d'abord glacée par une sorte de froideur hautaine, elle n'avait pas tardé à faire un terrible apprentissage. Il entrait dans des fureurs volcaniques lorsqu'il la tenait, seule dans son atelier, la froissant dans ses étreintes maladives dont elle portait les traces sur ses chairs maculées, l'entraînant à vol d'hippogriffe dans des élans vertigineux et si furieux que les muscles de la pauvre Muse palpitaient prêts à se désagréger des os qu'il tourmentait aussi pour les plier à ses rêves prodigieux.
Ils firent ensemble d'éclatantes prouesses ; cependant leur passion, toujours agitée, tourna finalement en névrose et en danse de saint Guy.
Elle le quitta.
Et, comme des souvenirs attendrissants de la simple Hollande et de la plantureuse Angleterre lui étaient revenus, à la vue d'un village abrité par une âpre forêt qu'avoisinaient des pâturages €t des cultures, elle y vint pour se mettre au vert. Ce bourg s'appelait Barbizon, elle devait en faire la Bethléem du paysage moderne.
Elle allait par les champs, par les bois. Elle s'étendait à l'ombre des chênes noirs, impénétrables au zénith, sous les branches énormes et ses yeux suivaient quelque rêve ardent vers les
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claires moissons qui, dans ce cadre obscur, palpitaient au soleil dans la plaine, ou vers les sables blancs qui entre les roches monstrueuses ruisselaient comme des lacs de lumière.
C'est ainsi qu'elle rencontra le sauvage du lieu, Théodore Rousseau.
Ils se connurent. Ils firent ensemble l'école buissonnière à travers les fougères de feu et les fourrés roux de l'automne, nids mystérieux, et l'hiver, parmi les merveilleuses arabesques des futaies éclaboussées de givre éclatant. Le printemps aussi refléta dans leurs yeux ravis, ses feuillages d'un vert aigu et effervescent. L'été, dans ses bains électriques d'air surchauffé, ils burent les mornes ivresses aux langueurs cuivrées des montants orages ; ils vécurent les tristesses austères des juillets obscurs et fulgurants par place, sous les colonnades des arbres qui entre-croisaient leurs branches en ogives étoilées d'azur.
Ils découvrirent à toutes ces choses des âmes inconnues ou plutôt oubliées, car elle se rappelle que les Grecs qui ont tout deviné, les avaient autrefois personnifiées ; elle se souvient aussi de quelques paysages de la fin de la vie de Poussin , qui font revivre, à la nature, ces temps où, selon l'admirable expression d'Hugo, la terre était « encore molle du déluge ».
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Ils fêtèrent de nouvelles vibrations, d'imprévues irisations sous le prisme du crépuscule ; ils célébrèrent de secrets hymens du ciel et de la terre. Et la Muse reprit les couleurs d'une robuste santé.
J'oublie ses excursions vers l'Ile-de-France, sur les bords de la Seine aux saules nuageux et soyeux que le bon Français commençait à broder si élégamment. Il sut un moment amuser l'Immortelle par le naturel pathétique des aventures charmantes et gauloises qu'il lui conta, non sans l'effaroucher un peu par quelques naïvetés trop risquées.
Elle aima les étangs de Ville-d'Avray dont elle suivit délicieusement les molles collines tranquilles. Ses yeux perçants découvrirent, un matin, entre des touffes de taillis d'aunes et de noisetiers, une sorte de pavillon arrondi, flanqué de hauts et gros peupliers d'Italie qui se miraient dans un léger cours d'eau vers lequel des saules penchaient leurs branches flexibles.
C'était très bourgeois et elle ne sut pas pourquoi elle pensa, avec un soupir de regret, à Némi et à Tivoli. Une sorte de rentier campagnard au menton glabre, en sortit frais et souriant.
Elle le prit d'abord pour un simple amateur de jardins, lorsque tout à coup, de même qu'une fleur devant l'aurore, sa bouche céleste et rose
s'ouvrit et poussa cette exclamation : « Mais ! c'est lui ! » et elle tapa dans sçs mains : « Papa Corot ! »
Elle l'adorait depuis longtemps.
Elle F avait autrefois accompagné par les chemins de chèvres de la campagne de Rome qui lui étaient familiers, à cause de bien anciennes promenades en compagnie du brillant Claude Lorrain, et de ce grand amoureux, si chaste, Nicolas Poussin.
Oui, elle avait chéri le jeune Corot dont la ferveur ingénue la touchait tendrement, lorsque avant l'aube, il venait, l'œil si clair, lui faire la cour dans la rosée !
Sous des ciels d'ineffable exquisité, dans le parfum des menthes qu'ils froissaient de leurs pas émus, ils avaient tressailli de secrète volupté.
Leurs amours se ravivèrent ici plus douces et plus empressées. 11 lui fit les honneurs de sa maison de campagne et de son naïf pavillon de la Sy bille. Il y avait peint des fresques charmantes où elle crut se reconnaître...
Ils bavardèrent et les oiseaux saturent.
(( Hélas ! (est-ce qu'il n'y a partout des hélas !) ce n'était plus la campagne de Rome ! la plaine antique, ondulée entre les nœuds de son immense serpent, le Tibre, et que découpe au loin les Sabines dans la fumée chaude des torrents sulfureux ! et l'Aventin ! les aqueducs ! et le forum ! et