LA MUSE DEVIENT HUMANITAIRE I
voleurs qui essayèrent de commencer le pillage ■ elle acclama cette plèbe enflammée à la voix vibrante de Lamartine, qui avant de manger, ne voyait rien de plus pressé que l'affranchissement du monde...
Oui, elle avait vu cela et, comme au temps de la Grèce, mais pour une cause plus sainte, elle avait vu passer, portés sur des civières, le front sanglant et bandé de linges, de beaux jeunes gens blessés, brandissant des rameaux de lauriers aux cris de : (( Vive la Patrie ! vivent les peuples ! les peuples sont pour nous des frères ! » Et l'antique inspiratrice de Phidias, de Michel-Ange et de Raphaël qui de cette plèbe ne se rappelait que les rires fendus, bouffons et avinés des Van Ostades et des Brauwers, vit se réveiller le souvenir d'avoir respiré, un moment, dans le moulin de Rembrandt, le pressentiment de la beauté morale, de l'inconsciente profondeur, de l'intensité de certains caractères des humbles. Mais Rembrandt était mort depuis longtemps, et les cerveaux qu'elle avait hantés depuis s'étaient refusés au service des vertus obscures. L'art restait aristocrate devant la nature plébéienne. En 1793, elle avaitfermé les yeux devant les essais d'une sorte de fraternité farouche et despotique qui voulait à la fois le pain et le fer vengeur.
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L'horreur de la foule vociférante et du sang qui, dans la mêlée des partis, pleuvait sur les places publiques, lui avait rendu la rue odieuse, et pour en travestir le féroce héroïsme, elle s'était rejetée au milieu des épopées de l'histoire ancienne, à la recherche de vertus moins rotiges.
Et puis, ô contradiction ! elle s était éprise de gloires plus resplendissantes et tout aussi funestes. Les hourras l'exaltèrent, la fumée des canons déroba à sa vue le sang dans les sillons des batailles, les noyades en pleins fleuves; elle ne vit plus que l'apothéose des Césars. Mais elle n'a jamais mis toute son âme ni tout son charme aux impressions de ces combats, et bientôt nous l'avons vue reprise aux attendrissements agrestes, aux frissons des bois, aux drames de la nature, à la mélancolie des saules, à la verdeur des chênes, aux harmonies éternelles des paysages. Ses yeux se portèrent sur les êtres qui les animaient. Et voici que l'inspiratrice des arts regarde de plus près ce peuple en lui-même, qu'elle se prend à l'aimer pour lui-même. Alors elle voulut élever la blouse aussi bien que le péplum à la hauteur de son idéal. Et par une sorte de renversement passionnel, elle sentit mystérieusement, en son âme, les causes de répulsion tourner en attractions, les callosités, les rugosités, les hâles et tout ce qui
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avait d'abord provoqué le dégoût, attiser le nouveau foyer d'art. Et elle courut dans les champs et les chantiers chercher des motifs d'amour. Et elle vit cpie les pauvres hardes penchées sur les sillons ou revêtant la naïveté et l'ampleur du geste, prenaient là je ne sais quelle beauté plus proche de Phidias que tous les tissus de soie et de velours serrés sur la vanité de nos civilisations étriquées. Elle fréquenta alors quelques pauvres chaumières, entre autres celle où Millet, au milieu des mille soucis de la misère, entouré de sa nombreuse famille, écouta si pieusement ses leçons.
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En ce temps-là, on entendit parler d'un jeune homme en qui la muse semblait avoir mis toLite sa complaisance. Elle l'avait rencontré au Louvre et avait été frappée de sa beauté et de la façon attentive dont il interrogeait les chefs-d'œuvre.
Il avait la taille haute, la poitrine large, la face ferme en ses plans simples, légèrement bronzée et éclairée par deux magnifiques yeux de taureau. Sa chevelure était luxuriante et sa barbe ondulée
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et bien semée laissait voir toute la grâce d'une bouche fine qui relevait volontiers ses coins ironiques et teintés d'ombre. Son nez un peu court, continuait la belle ligne du front, le bout assoupli par une légère inflexion et une sorte de mobilité de gourmet ; tout cela avec une apparence de rusticité qui lui donnait l'air d'un pâtre chaldéen. Tel Courbet. Sa marche ondulait dans ce balancement satisfait des beaux campagnards, la tête toujours un peu penchée vers le sol comme pour des recherches intéressant le flair ; car il avait plus de tempérament que d'intelligence, plus de sensualité que de sentiment poétique.
Cependant la muse avait tiré de lui une sorte de chef-d'œuvre, Y Après-dînée à Ornans, d'une expression nouvelle, quoique respectueuse de la tradition. Sous une pénombre d'une rêveuse intensensité et délicieusement engourdie, un groupe d'amis, tout au charme d'une épicurienne digestion, savoure la fumée narcotique des pipes, évoluant en vagues remous, dans les ondes mélodieuses d'un violon dont joue un personnage ressemblant au peintie lui-même.
Ici la qualité de la peinture jouissante et endormie, extra-fine et naïve en même temps, s'associe avec un accord parfait, à ce repos des sens dans celui de l'âme. Rien n'éclate. On
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croit seulement entendre passer, dans le silence, les vibrations musicales qui ne provoquent d'ailleurs aucun hurlement chez ce gros chien, si calme, enroulé sous la table. La Muse a du être heureuse de cette trouvaille imprévue mais non brusquée. Lorsque Courbet signa Y Après-dinée à Ornans, elle a dû crier : « Bravo ! voila la vérité ! »
Hélas ! bientôt les discussions commencèrent à propos de cette grande page où Shakespeare semble revivre avec un peu de son génie et beaucoup de ses trivialités : Y Enterrement à Ornans. Ici le tempérament persiste, mais l'inconscience ingénue a disparu, et la Muse sentit qu'elle allait avoir à lutter contre un petit démon qu'elle n'a que trop souvent rencontré sur son passage : celui de la vanité, accompagnée, pour le cas présent, d'une sorte de finaude matoiserie.
Les applaudissements de ses confrères n'avaient pas consolé le peintre de l'indifférence publique et peut-être le rusé paysan entrevoit-il l âpreté de la lutte opiniâtre qui mène à la vraie gloire. Il va prendre le chemin de traverse. Pour forcer l'attention, il coupe la queue de son chien que nous avons vu, tout à l'heure, si tranquille sous la table.
La muse mécontente a beau dire au peintre : (( Pourquoi, dans ce drame où tu as su faire crier la douleur, où la terre même sue la mort ; dans
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ce drame qui aurait pu être une tragédie neuve, pourquoi ces trivialités inutiles, ces grossièretés d'exécution, cette matière épaisse et tout ce cirage?... Pourquoi ces trognes avinées que j'aurais à peine permises aux ivrognes de Brauwer ? »
Et la Muse, qui avait compté sur son éloquence, ne fit que provoquer un sourire sceptique dans ce délicieux fouillis de la plus belle barbe d'Ornans...
Et ce fut à l'apparition de cette toile, un vacarme d'admiration chez les uns, et de scandale chez les autres, qui fit trembler le romantisme expirant.
Ce fut aussi le commencement de l'affichage au salon qui sera la plaie de la fin du xixe siècle... Puisse le xxe le comprendre ?...
Mais, lorsque la Muse vit, à la porte de l'atelier, l'étendard qui portait l'enseigne : Réalisme, elle en fut blessée comme d'une répudiation. « Ah ! ces philosophes, s'écria t-elle ! Il n'aurait pas trouvé cela, lui ! »
Oui ! c'était en vain qu'on la voyait depuis quelque temps suivre avec inquiétude son ami qui trouvait mille prétextes pour lui échapper, c'est en vain que tournant la tête de ci de là, elle veillait à le protéger contre les mauvaises rencontres ; des personnages plus ou moins bavards, plus ou moins râpés, commençaient à s'emparer de Courbet; et
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la Muse ne se trompait pas, ces messieurs étaient bien les philosophes de l'esthétique sociale. Pour eux le mot vérité devait être déclaré suspect parce qu'il contient l'invisible sentiment, c'est-à-dire la chimère. . . , ils avaient trouvé le mot Réalisme pour exprimer la réalité débarrassée de ce mensonge, la poésie. « Il n'y a de vrai que ce qui est palpable, disaient-ils, malheur à qui cherche au delà». Cela rappelle la leçon de grammaire du sergent qui demande au pioupiou : « Qu'est-ce que le substantif? — Le sustempif, répond celui-ci, c'est ce qui se touche. — Eh bien ! reprend le premier, dans la bûche elle brûle, où est le substantif; est-ce bûche ? — Non, on peut pas la toucher. — Eh bien? — Eh bien! mon sergent, le sustempif c'est pincettes ! »
Mais la Muse n'avait pas envie de rire en voyant combien la manie du prosélytisme philosophique accaparait son ami au détriment de l'inspiration. Et plus il prenait au sérieux le rôle qu'il se croyait forcé de jouer, plus se gonflait sa vanité épaissie par les libations obligées des conférences d'estaminet, où des tournées de chopes devaient forcément appuyer ses arguments.
Notre Muse finit par délaisser de plus en plus l'atelier d'un artiste si faible par vanité et si peu disposé à l'écouter. Elle se sentait fatiguée de réfu-
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ter en vain les raisonnements des objectivistes entêtés, de redresser des paradoxes qu'égayaient insuffisamment les plaisanteries bouffonnes qu'on y mêlait. Elle regrettait, par cofttre, le grand Berlioz qui faisait partie du cénacle, et qui, encore incompris, l'intéressait beaucoup malgré sa tête chagrine au front vaste et proéminent, aux lèvres minces et serrées dont les coins retombaient vers le menton volontaire et découragé.
Elle avait là aussi parfois regardé curieusement l'apôtre Jean Journet, toujours porteur d'une besace contenant ses brochures humanitaires qu'il récitait dans les cafés où il promenait son existence de hasard. Elle avait comme un trouble souvenir de l'avoir autrefois rencontré, au temps de Platon, vaguant dans les carrefours d'Athènes.
Elle ne faisait donc plus que de rares apparitions chez le volage Courbet.
Elle avait ailleurs plus d'un fidèle pour la consoler.
Je ne parle pas seulement d'un bon nombre de peintres d'un talent acquis et qu'elle n'avait qu'à surveiller de loin.
Un souffle cordial et plein de verdeur avait poussé l'art et les artistes, au lendemain de février i848.
Les jeunes en étaient encore à leurs tâtonne-
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ments, mais, ici et là, on sentait Line vie nouvelle poindre dans leurs essais.
Le romantisme finissait, quoique son chef Eugène Delacroix fut encore vaillant et toujours sur la brèche. Mais on ne sentait plus chez lui au même degré le tressaillement créateur. Il peignait plutôt des réminiscences.
Bientôt il va tomber dans les répétitions de ses calvaires, de ses harems, de ses Médées. Le lion rugit encore par instants, mais l'âge use ses griffes.
On ne parlait plus des Deveria, ni de Louis Boulanger qui, malgré les strophes de Théophile Gautier, qui le vantaient si fort, n'avait été qu'une étoile filante. Des Johannot l'un était mort et l'autre se mourait. Ingres et Delaroche n'exposaient plus ; Meissonier, Robert-Fleury, Rousseau, Corot battaient leur plein. Mais on criait: «Place aux jeunes ! »
Quelques-uns de ceux-ci donnèrent de belles promesses qu'ils ne réalisèrent pas. Court montrait vite la couture, Couture s'arrêtait court. La plupart hésitaient dans la recherche des chemins non battus ; ou bien voulaient rajeunir l'antiquité que la queue de David déshonorait. Ils se penchaient sur les vases grecs peints, s'initiant aux intimités de la vi e ancienne . D autres découA raient une régionalors
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presque inconnue, la banlieue de Paris. La dignité classique et la fureur romantique avaient toujours ignoré les carrières et les moulins de Montmartre (disons en devançant les événements que depuis on a outrepassé le zèle permis, en faisant cette colline l'acropole du Paris de Madame Angot). On connaissait la Grèce, l'Italie, l' Asie-Mineure, l'Egypte et l'Arabie, pays explorés par les Decamps les Marilhat et autres ; mais la France semblait inconnue au delà de Fontainebleau. On dédaignait la plaine. Lamartine lui-même ne trouvait aucun intérêt aux immenses étendues fauves de la glèbe, ces océans d'or.
Des rapins mirent leurs guêtres et à pied, sac au dos, se dirigèrent vers différents points, surtout vers la Bretagne et la Normandie. Ils allèrent si loin (comme on dit dans les contes villageois), ils allèrent si loin, qu'ils découvrirent la mer que, seuls, avaient autrefois connue quelques peintres Hollandais montés jusqu'à elle, en gravissant leurs digues.
L'art s'enquit de Sainte-Adresse, de Grandville, de Saint-Michel et même de Boulogne que n'avaient encore inquiété que la stratégie et l'amour des conquêtes.
L'Auvergne, le Dauphiné, l'Artois, la Franche- Comté, la Vendée, l'Alsace, le Berry virent se
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dresser et s'arrondir au soleil les parasols des paysagistes.
La Muse, les suivant tour à tour, traversait les airs comme les déesses de l'Odyssée, portant divers emblèmes agrestes, forestiers ou maritimes, j)lanant sur les landes, les lacs, les plages, les forêts, et l'on entendit même son vol divin vibrer par l'épaisseur frémissante des épis. Et lorsqu'elle rentrait à Paris, elle jetait en passant un regard bienveillant aux commençants qui s'exerçaient à Montrouge, à Vanves et même dans les fossés des fortifications (tout est bon pour le pauvre affamé de nature).
Un jour elle daigna y descendre et fut saluée par un cbœur de sauterelles multicolores dont la folie des rapins avait badigeonné les ailes.
Et l'on apprit cette vérité : c'est que le beau règne partout. Après l'égalité devant la loi, ce fut l'égalité devant le beau ! . . .
Ce fut comme un rajeunissement du monde des arts. Une verdeur et une force dont la source s'échappait des cœurs, amenait une recrudescence d'activité. On se laissait entraîner par la tendresse et la générosité ; on faisait taire l'envie. On avait de beaux scrupules d'honneur. La vénalité semblait chose hideuse. Combien de ces beaux sentiments se sont affaiblis aujourd'hui, ou tournés, je
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n'ose pas dire en égoïsme, mais en égotisme selon l'heureuse expression de Jules Claretie...
Combien de ces jeunes fervents sont restés en chemin ! Nous les revoyons dans notre souvenir ému, ces compagnons de notre jeunesse, tombés dans l'oubli, morts ou égarés; que de bonnes graines ont avorté sur des terrains mal préparés ! . . .
Que de travailleurs de la première heure ont disparu qui n'en ont pas moins travaillé au monument de l'art contemporain! Et si la Muse n'a pu laisser son effigie sur leur tombe, elle leur a donné à tous un regret.
La muse a l'exposition universelle de i855.
L'exposition universelle de i855 fut un triomphe pour l'école française ; mais si la Muse éternelle lui accorda le sceptre des arts, cette suprême gloire, qu'on ne l'oublie pas, était le résultat d'un demi-siècle d'efforts, de souffrance, de passion et d'amour.
Le palais improvisé de l'avenue Montaigne penplusieurs mois offrit au monde entier, la réunion de presque tous les chefs-d'œuvres contemporains.