‹ La peintureChapitre 30 sur 41 · DANGERS DE LA PROSPERITE I Q · texte numérisé non relu

DANGERS DE LA PROSPERITE I Q

Tous les chefs de file de toutes les écoles étaient là. La Belgique nous montrait d'admirables rappels de Fart du xvie siècle, des paysages modernes et des toiles inspirées par le mouvement de 1 8/48 ; l'Angleterre, intéressa vivement notre public par de curieux essais de naturalisme préraphaélique ; l'Allemagne déroulait d'immenses cartons de haut style philosophique ; les autres nations apportaient leur esprit de terroir.

Tous acclamèrent le succès de la France. Les étrangers qui rapportèrent des couronnes dans leurs pays furent reçus avec enthousiasme à leur rentrée. Tous purent raconter quel accueil fraternel leur avait fait Paris.

En revanche, dans les hautes régions officielles de l'Europe certaine réserve refroidit ce beau mouvement. On sentait que des fautes politiques avaient enveloppé notre pays de secrets dangers.

Mais notre Muse irresponsable triompha dans toute sa gloire.

Dangers de la prospérité.

La France s'est peut-être un peu grisée d'un

192 l'odyssée de la muse

pareil éclat, et trop peu garantie contre le narcotisme des saveurs de la gloire.

Après cet immense succès de notre école, les amateurs des divers pays vinrent à elle. Ce fut un unanime élan vers nos expositions. Des collections nouvelles se formèrent ; l'Amérique de plus en plus éprise des tableaux français en emplit ses galeries.

La profession de peintre longtemps considérée comme un acheminement vers l'hôpital, sembla dès lors avantageuse. Les bons bourgeois qui en détournaient leurs fils, les y poussèrent.

D'un autre côté, la science appliquée à la peinture amena des facilités nouvelles et, peu à peu, à l'ignorance publique succéda un demi-savoir presque général qui vulgarisa les procédés d'une exécution plus ou moins habile, mais trop souvent oiseuse et superficielle.

Si alors l'art de la réclame ne barbouilla pas encore les rues, ce ne fut pas faute de barbouilleurs.

1 Les progrès de la photographie instantanée, mise à la portée de tous les amateurs, leur découvrirent les secrets de tous les mouvements possibles de mille groupes pris sur le fait. Le hasard, qui ne vaudra jamais le génie de l'artiste, devint l'arrangeur à la mode. Le réel souvent inexpressif

DANGERS DE LA PROSPÉRITÉ ig3

et qui n'est pas toujours le naturel, mit en relicfle ridicule des conceptions emphatiques et pédanlcsques ; mais hélas ! il rendit suspecte la meilleure chose de la composition entendue, la condensation du sujet sans laquelle il n'y a pas d'art véritable.

On s'éprit pour des groupes fortuits à cause d'un imprévu qui n'a qu'un intérêt bourgeois, oubliant que la nature ne revêt une puissante expression d'art qu'en traversant la pensée et l'impression humaine. La vérité banale était mise à la portée du vulgaire par le secours de Daguerre.

Les expositions doublées, triplées de nombre, se multipliaient sans multiplier leur intérêt, perdant les œuvres d'un talent véritable parmi celles qui n'en avaient que l'apparence. Au milieu de cette profusion de toiles, le public commençait à se fatiguer, à chercher les bons tableaux.

Ils n'y manquaient pas cependant. Le génie qui avait inspiré les grands peintres de la Restauration persistait encore, fervent chez les uns, amoindri chez les autres ; mais il ne pouvait plus causer de surprise et les nouvelles recherches, par cela même qu'elles étaient approfondies, frappaient peu le public par des nuances dont la délicatesse ne le saisissait pas.

Notre Muse s'inquiétait d'autant plus de cette tiédeur qu'elle savait par expérience que son cousin

Bketon. i3

194 l'odyssée de la muse

dévoyé, le Caprice, en profiterait pour recommencer ses étrangetés folles.

Il était déjà question des intransigeants, des indépendants qui nous occuperont plus loin. Mais cela se passait encore dans des souterrains inconnus.

Cependant les voyageurs et les solitaires dont nous avons parlé avaient grandi à la suite des illustres paysagistes sur lesquels nous avons tout dit. De l'école de Rome quelques brillants élèves nous étaient revenus pleins d'ardeur et de talent.

La France garda sa prééminence lorsque l'exposition universelle de 1867 ouvrit ses portes. Bien que dans son ensemble elle n'y fût pas aussi soutenue qu'en i855, puisque cette fois elle ne put produire que des œuvres faites depuis cette date, elle remporta la même victoire.

Quel spectable fut celui de la distribution des récompenses ! Comme alors la France semblait grande et forte ! L'Empereur et l'Impératrice y assistèrent entourés de souverains qui applaudissaient en amis, mais dont quelques-uns devaient nous plaindre tout en nous admirant, car ils connaissaient les défauts de la cuirasse...

Hélas! cette immense et splendide salle du Palais des Champs-Elysés fut pour nous comme cette autre salle que l'avenir réservait à l'extase des badauds de 1900 : la Salle des Illusions.

DANGERS DE LA PROSPÉRITÉ ig5

L'édifice craquait sous le poids des fautes accumulées : Sébastopol, le siège de Rome, Solférino et le Mexique. . . Napoléon III monta sur la resplendissante estrade, chancelant et pâle de la nouvelle de la mort de Maximilien qu'il venait d'apprendre.

Le sort semblait l'abandonner et la maladie, disait-on, attaquait sa race. Le protocole avait préparé une scène où l'on vit au défilé, le jeune prince Impérial abandonner la main de son oncle Jérôme-Napoléon, rester en arrière et courir poulie rejoindre. Le public applaudit ce défi contre de mystérieux bruits.

Mais qui de nous aurait redouté l'avenir devant tant d'acclamations répétées? Peut-être ce jeune avocat encore inconnu qui disait de l'Empereur, le soir même, dans une brasserie de la rue Jacob, en faisant allusion à la révolution du Mexique : « Ce sera son Waterloo ! » Mais, lui-même croyait exagérer ; il ne se faisait pas illusion sur certaines défaillances, mais pouvait-il prévoir que, dans des temps peu éloignés, il aurait sa statue à la plus belle place de Paris, tandis que le chétif prince qui venait de si bien jouer son innocente comédie, irait se faire tuer chez les Zoulous, beau comme un héros antique !

Quant aux artistes de tous les pays ils avaient les yeux tournés vers la grande Muse que nous

venons de voir parfois si familière, en ce moment resplendissante, dominant cette rangée de trônes et cette foule venue des divers points du globe, et qui tenait si fièrement le drapeau de l'art dont elle agitait tempêtueusement les plis glorieux et frémissants dans l'espace.

Inquiétude de la muse.

Cependant, ce moment d'exaltation passé, la Muse en était revenue à son appréhension. Elle voyait peu à peu notre école qu'elle avait prise en affection, éparpiller son génie dans beaucoup d'œuvres dont l'exécution habile voilait à peine la vanité. C'était par place un retour à la grâce maniérée, au vague symbole, ailleurs une imitation vulgaire ou des anecdotes historiques mettant en scène les grands hommes en robe de chambre ; des figurines en biscuit de Sèvres. Delacroix était mort. Il avait exposé jusqu'à la fin, se répétant et multipliant les personnages de ses compositions.

L'art, malgré quelques puissantes personnalités, trop précieux d'une part, trop relâché de l'autre, semblait par de trop fréquents côtés tourn er à l'insuf-

Page 1