POURQUOI COMPARE-T-ON BAUDELAIRE A MANET
Et à cette vue, la Muse se resserra sur ellemême, en un frisson douloureux, le front penché vers les genoux, voilant ses yeux blessés sous sa main céleste.
Elle savait, par l'expérience des civilisations tarées, que la nature ne supporte pas volontiers les sophistications passionnelles ; qu'elle les punit par les dégoûts, l'abâtardissement et l'impuissance.
Oh ! elle craint tout des retours aux excitants, à l'alcool, au haschisch où se perd la liberté morale dans les hallucinations morbides. Elle savait que le cœur qui, en cet état, tourne encore ses aspirations haletantes vers le paradis de l'art, ne trouve plus qu'un Eden aux fleurs flétries, éclairé d'irradiations funèbres au fond desquelles apparaît Fange de la démence : paradis artificiels où se complaisait Baudelaire.
Pourquoi compare-t-on Baudelaire a Manet.
Combien les appréhensions de la Muse semblaient justifiées !
Oui ! sous cet énervement d'une civilisation trop frivole ou trop raffinée, l'art devenu ané-
l'odyssée DE LA MUSE
mique, ressentait comme le besoin d'une invasion de barbares. Manet allait arriver.
Cependant les esprits qui identifient l'influence de Baudelaire en littérature à celle de Manet en peinture me semblent se tromper étrangement.
L'un serait plutôt l'antithèse et l'ennemi de l'autre.
Manet est la réaction du rudiment sauvage contre la subtilité exsangue. Manet est un remède très ordinaire comme la rouille du 1er qui avive les globules du sang. C'est par une erreur d'aveugles que nos déliquescents actuels continuent à le glorifier comme un résultat. Manet n'a été qu'un recommencement.
Les impressionnistes l'invoquent toujours comme leur chef; mais les jeunes artistes, qui d'abord stimulés par lui, sont depuis devenus forts, savent très bien tout ce qui lui manque (presque tout ce qui n'est pas d'instinct !) et rient de l'erreur des minces déliquescents.
Manet n'a pas comme Baudelaire le sens des rythmes, ni le goût de la forme. Il n'en a pas non plus la couleur patibulaire, la jactance hautaine et railleuse, ni le pessimisme découragé qui ferme les horizons, ni l'acuité malsaine et douloureuse. La brutalité sauvage de Manet est le contraire du caractère du poète aux caprices de petite