‹ La peinture romaine au moyen-âgeChapitre 10 sur 35 · LE TREIZIEME SIÈCLE · texte numérisé non relu

LE TREIZIEME SIÈCLE

Le contact entre les événements historiques d'intérêt général et l'histoire de Rome devient de plus en plus imprécis puisque de même que les autres communes, Rome commençait à vivre sa propre existence de ville indépendante. Comme par le passé elle garde cependant une place spéciale comme résidence des pontifes, mais la vie civique est de moins en moins touchée par cette présence. Pourtant Innocent III réussissait à soumettre en quelque sorte le préfet de la ville au Saint Siège ainsi que le sénateur, mais le pouvoir des papes sur la ville fut presque nul, Rome persistait dans son altitude orgeuilleuse de cité antique renaissante et lâchait d'imposer son autorité sur d'aulres moins illustres.

Dans la première moitié du 13^ siècle les Papes Innocent III (1189 — 1216), Honorius III (1216—26), Grégoire IX (1227—41) et, passant Celestiu IV sous silence. Innocent IV (1243 — 54) se trouvaient tous plus ou moins en lulle avec l'Empereur Frédéric II qui séjournait souvent en Sicile où il maintenait la cour cosmopolite mais assez orientale que le roi Roger y avait créée. Les guerres des Guelfes et des Gibelins divisaient déjà les villes italiennes; parmi les aUiés de Rome il faut citer Pérouse, Todi, Narni, Spolelo dont la première imitait aussi l'organisation civique de la ville mère. Elles étaient gouvernées par un sénateur qui fut souvent un étranger, comme cela était le cas pour les «podestals» ; la fonction de celui-ci ressemblait à celle d'un président de république autonome. Les résolutions du sénateur étaient, si elles étaient de quelque importance, contrôlées par les deux conseils — le grand et le petit — formant ensemble le parlement, et qui à Rome avaient la Basili-

que d'Aracœli pour lieu de réunion. Sous Brancaleone de Bologne la charge de sénateur reçut un nouvel essor (1252), il se trouvait en lutte avec son concurrent Emanuel de Madio qui s'appuyait sur la noblesse romaine contre laquelle agissait le Pape Innocent IV; ce dernier se trouvait souvent en dehors de Rome, séjournant surtout à Pérouse, Assise, et Anagni.

Urbain IV qui avait en 1261 succédé à Alexandre V avait invité Charles d'Anjou à assumer le pouvoir sur Naples et la Sicile. On sait comment victorieux d'abord de Manfred, puis de Conradin, il sut mettre fin à la dynastie des Hoheustaufen. Du point de vue de l'art la venue des Angevins en Italie est de la plus haute importance puisque Charles amenait avec lui des architectes français, mais bien qu'il fût pendant dix années sénateur de Rome, ce prince s'y trouvait trop rarement pour qu'une influence pût s'y manifester comme cela fut le cas à Naples. Même sa statue au capitole est sans doute un produit italien.

Grégroire X (1271—6) et Nicolas III (1277—80) de la famille des Orsini ne s'entendaient guère avec le cruel Charles d'Anjou; le premier chercha un rapprochement avec les Paléologues de Byzance et durant le pontificat du second les fameuses «vêpres siciliennes> mirent fin au mauvais gouvernement de Charles dans l'île. Cela n'était d'ailleurs qu'une manifestation d'un sentiment assez .général contre les Angevins qui furent de nouveau favorisés sous Martin IV, auquel les Romains avaient conféré la charge de sénateur. C'est surtout durant la deuxième moitié du 13* siècle qu'on rencontre de nobles familles romaines agissant pour leur propre compte. Les Colonna formèrent un véritable parti politique s'opposant au Pape Boniface VIII qui prêchait une croisade contre eux ; d'autres noms illustres de la même époque furent ceux des Gsetani et des Savelli ; Pandolfo Savelli fut sénateur en 1247. Dans les dernières années du 13" siècle on voit que Boniface VIII qui soutenait toujours les Angevins fut en lutte avec Philippe le Bel qu'il tâcha de vaincre par un concile. Ce désaccord empêcha sans doute que Rome fût touchée par l'influence qui émanait alors de France dans l'Europe entière. Le Pontife mourut en 1303, après avoir organisé le grand Jubilé de l'année 1300; ce fut l'apogée de l'importance de Rome que plus de 30000 pèlerins visitaient à ce moment journellement.

Dans le monde entier le 13* siècle fut l'époque d'une renaissance intellectuelle et artistique, mouvements qui accompagnèrent de grandes poussées de vie spirituelle. En ItaHe les mouvements les plus remarquables de ce genre furent la fondation des ordres des franciscains et des dominicains, l'un et l'autre eurent lieu dans le premier quart du

siècle. Cependant, hîen que les ordres trouvaient des adhérents partout c'est rOmbrie et la Toscane qui en devinrent les centres principaux.

Les divergences entre ces fervents de la pauvreté et le faste pontifical provoquèrent des malentendus si profonds que les Franciscains n'étaient pas bien vus de la curie. C'est ainsi que le grand mouvement artistique que la propagande franciscaine avait créé ne trouvait pas de représentants à Rome où l'on ne rencontre pas les grandes croix avec le Sauveur mort et qu'un seul portrait du fondateur de l'ordre Tun et l'autre si fréquents en Toscane et en Ombrie, ni ces grandes églises gothiques, capables de contenir des centaines de fidèles, celles-là caractéristiques des deux ordres.

Quelques manifestations du mysticisme populaire parvenaient cependant jusqu'à Rome: ainsi les «Flagellants» qui délivraient les prisonniers afin qu'ils pussent faire leur pénitence librement, y pénétraient comme en bien d'autres villes, venant de Pérouse, où ce mouvement était né peu avant 1260.

Soit par suite des troubles politiques, soit pour d'autres raisons, Rome ne prit aucune part active au mouvement littéraire qui se développait alors en Italie; grâce à une influence venant de Provence et à des poètes mystiques tels que Jacopone di Todi. Au contraire tandis qu'en Toscane grandissait l'admirable littérature en langue vulgaire, les romains dédaignaient tout écrit rédigé autrement qu'en latin.

Malgré la présence de papes et de cardinaux forts savants, l'enseignement fut au 13' siècle à Rome encore assez précaire. A côté de l'université florissante de Bologne, Rome fonda sa première école de droit en 1243. Le projet que fil Charles d'Anjou en 1265 de fonder une université à Rome échoua, il ne fut réalisé que par Boniface VIII en 1303. De Grégoire IX nous savons qu'il fit transformer les énormes collections de «Décrétâtes» en un code de lois plus maniable. Urbain IV sut s'entourer de savants illustres, et Thomas d'Aquin enseigna à Rome. D'autre part on ne constate pas qu'on y fît de sérieuses études historiques, science tellement cultivée en d'autres villes, même la chronique des papes fut assez négligée.

En ce qui concerne les œuvres architecturales on n'entreprit que peu de chose bien que des restaurations et des changements plus ou moins importants aient été faits pendant tout le 13* siècle. Innocent III (1198 — 1216) semble avoir porté un intérêt véritable aux œuvres d'art et de lui on peut citer plusieurs constructions nouvelles comme celles de S. Sisto in Piscino et Silvestro in Capite tandis que S. Pantaleon fut entièrement rebâti par ses soins. De plus il fit exécuter des œuvres plus ou moins importantes à St. Sergeo e Baccho, Ste. Marie Majeure, Ste. Marie in

Trastevere, Sle. Agnès, Ste. Constance et St. Jean de Lalran. En 1204 Innocent lit fonda l'hôpital et l'asile d'enfants trouvés du St. Esprit et des cardinaux semblent avoir suivi son exemple, puis il consolida et agrandit considérablement le palais du Latran et fonda une autre demeure pontilicale près de St. Pierre: le Vatican. Nous savons qu'il fît orner la tribune de l'église do St. Pierre de mosaïques, et comme je l'ai déjà mentionné il lit remplacer au moins une des fîgures dans la vieille mosaïque de l'abside par sa propre effigie : il en reste encore un fragment dont il sera question plus loin. Enfîn il faisait don à un grand nombre d'églises romaines d'ustensiles liturgiques en métaux précieux et bien des églises et des couvents en dehors de la ville durent des présents à sa munificence.

Honorius III (1216 — 27) unit les deux vieilles basiliques de St. Laurent-hors-les-murs en une seule, 11 est de la plus haute importance de constater qu'il pria le doge de Venise de lui envoyer des artistes pour exécuter la mosaïque que nous trouverons dans l'abside de Si. Paul-horsles-murs, ouvrant ainsi de nouveau accès à l'influence byzantine.

Grégoire IX (1227—41) se fil représenter sur la façade de St. Pierre aux pieds du Sauveur entre la Vierge, St. Pierre et les quatre Evangélistes. Le même Pontife fît de nouveau des agrandissements dans le palais de Latran. Innocent IV (1243—54) et Nicolas III (1277—80) continuèrent la construction du Vatican, le dernier employa comme architectes les moines Sisto et Ristori de Florence, un jardin fut ajouté au palais. Les mêmes frères architectes commencèrent en 1280 l'érection de Sta. Maria sopra Minerva, l'unique église romaine à peu près gothique.

Les papes de la seconde moitié du 13' siècle eurent à ce qu'il paraît un grand désir de construire des palais ; en outre des villas en dehors de la cité, souvent assez éloignées, on sait que Honorius IV (1255 — 87) se fit bâtir une demeure près de l'église de S. Sabina et son successeur Nicolas IV (1288 — 92) une autre près de Ste. Marie Majeure, Quant aux con.structions profanes les ^nobles érigèrent dans la ville un grand nombre de tours qui leur servaient dans leurs multiples guerres intestines; les plus illustres familles possédaient des véritables chateaux-forts.

Pendant le 13* siècle on continua la construction des cloîtres, ainsi que rornementation à mosaïque géométrique. On commença à donner plus d'importance aux tombeaux et aux ciboriums qui souvent rect vaient des formes gothiques assez pures. Dans la deuxième moitié du siècle snrtoul, .se développa une importante école de sculpture sur laquelle j'aurai à revenir. Les mosaïstes de la famille des Gosmati ou appartenant à ce même groupe non seulement continuèrent leurs travaux d'ornementation

mais poussaient leur art jusqu'à la représentation figurée dont on trouve des exemples surtout sur des monuments funéraires; de cela il sera également question plus tard,

De quelques œuvres disparues le souvenir nous est parvenu grâoe à des dessins faits du temps où elles existaient encore. Ainsi à l'église de St. Martin, dans la chapelle de St. Sylvestre l'abside fut peinte en 1201 par ordre du cardinal Ugoccioui^ Sur l'arc on voyait l'Agneau Pascal pariai les décorations, dans l'abside ce fut la Vierge entre les Sts. Pierre, Paul, Sylvestre et Martin ; les Sts. Agnès, Eusèbe de Vercelli, Thomas de Ganterbury et Cécile s'y trouvaient également figurés.

Dans le portique de St. Laurent-hors-les-murs où. il existe encore une série de fresques, le Pape Honorius III (1216—27) fît exécuter une frise en mosaïque, représentant le Sauveur imberbe entre la Vierge et St. Etienne, ou selon Giampini les Sts. Girilla et Trifonia, et à gauche St. Laurent tenant par la main le Pontife donateur derrière lequel s'agenouille une petite figure'.

Sur deux autres œuvres nous sommes moins exactement renseignés. Ge sont les fresques qui se trouvaient dans l'abbaye des Sts, Vincenzio e Anaslasio aile tre Fonlane, ou, «aile Aque Salvie» près de Rome du côté de St. Paul-hors-les-murs et d'autres qu'on trouvait à l'église de S. Andréa in Barbara.

Des premières fresques, de bonnes aquarelles exécutées en 1630, sont conservées à la Bibliothèque du Vatican^. D'Agincourt, qui les fît copier en 1780 les attribue à deux périodes différentes *, il croyait les fresques se trouvant dans le portique de l'abbaye du 11^ siècle; celles qu'on voyait à l'entrée de l'église du 13* siècle et il désigne ces dernières comme étant des œuvres purement italiennes.

Les aquarelles ne nous permettent pas de constater ces différences et les gravures de d'Agincourt ne me convainquent pas qu'on doive supposer un laps de temps aussi considérable entre les deux cycles. Comme une des fresques que d'Agincourt croyait du 11* siècle se trouvait dans un cloître reconstruit par le Pape Innocent III, je me demande si ces peintures ne seraient pas du temps de ce Pontife; d'après les gravures des détails** cette hypothèse semble plus probable; on y découvre cette recrudescence de byzantinisme caractéristique d"un certain groupe d'œuvres du 13* siècle.

1 Wil pert, p. 309.

2 Une aquarelle exécutée par Eclissi en 1639 s'en trouve au Vatican; Cod. Barb. 4403. «S. Lorenzo nel Carapo Verano», fol. 2. v. aussi d'Agincourt, pi. 17 et vol. VI. p. 56.

3 Cod. Barb. 4402 fol. 34 etc.

4 d'Agincourt, pis. 97 1-7—98 et 1066-1 1, yi. p. 332 etc. et p. 359. s d'Agincourt, pi. 106.

La série de peintures siliiëe dans le portail de l'abbaye illustrait les rapports entre Léon III et Gharlemagne, les terres et châteaux dont le monarque lit présent à l'abbaye ainsi que des moines dans leurs fonctions religieuses et occupés de travaux manuels; l'autre montrait également le Pontife et l'empereur, puis des saints, des vues de villes et de châteaux et les martyres des Sis. Vincent et Anastase.

Bien que d'Agincourt se soit montré peu compétent sur la peinture primitive je crois que nous pouvons le croire quand il nous dit que ces dernières œuvres sont postérieures aux autres et libres d'influence byzantine*.

Ciampini^ a reproduit les fresques représentant la prédication et le martyre des Sts. Pierre et Paul qui se trouvaient dans l'église de S. Andrea-in- Barbara et les croyait du 5*' ou 6" siècle. D'Agincourt les jugeait d'une date quelque peu plus tardive^, les gravures feraient croire qu'il s'agit de produits du 13® siècle, mais la possibilité n'est pas exclue qu'elles soient de quelques centaines d'années antérieures*.

Des œuvres de Rome je citerai encore d'après d'Agincourt'' une fresque antérieure à l'année 1254, qui existait dans la crypte de la cathédrale de Velletri représentant la translation du Pape Pontien et de l'évêque Eleutère.

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