LA TRADITION BYZANTINE
Pendant tout le 13° siècle, on trouve des œuvres manifestant un goût assez prononcé pour le style byzantin qui y fleurit simultanément avec la peinture caracléristiquement romaine dans laquelle l'élément italien prédominait.
On serait tenté de croire que cette nouvelle tendance orientale se fit jour à Rome pendant le pontifical d'Innocent III, puisque déjà dans une petite mosaïque qui date de celle période on la constate clairement. C'est une image de forme circulaire sur la façade de S. Tommaso in Formis, église qu'Innocent III avait donnée à l'ordre tertiaire fondé par Jean
1 La littérature sur l'abbaye est assez riche (v. les ouvrages cités par E. Calvi, Bibliografia di Roma nel Medio Evo, supleraento I Roraa 1908 p. 47 et A. S art or io, L'abbazia cisterciana délie Tre Fontane Roma 1913) mais presque tous les auteurs ont négligé de faire des recherches sérieuses quant à la date de ces peintures.
2 Vetera Monumenta I pi. 25.
3 d'A g i n c 0 u r t pi. 84 et vol VI p. 315.
♦ W i 1 p e r t p. 159 reproduit une vieille copie se trouvant à Windsor. Msgr. Wilpert croit que la prédication des 10 apôtres était représentée dans les différentes absides de l'église.
5 d'Agincourt pi. 97'^ et vol VI p. 334.
de Malte, ayant pour but la libération des esclaves. On y voit le Sauveur sur un trône, ayant à ses côtés un esclave blanc et un nègre qu'il délivre de leurs liens'. L'œuvre sans grande importance montre la signature de Jacques membre de la famille des Gosmati et de son fils Gosmas I; nous retrouvons le nom du premier avec la date 1210 dans le péristyle de la cathédrale de Givita Gastellana près d'une mosaïque représentant le buste du Sauveur. Ges deux œuvres prouvent qu'un fort courant byzantin s'était emparé de l'artiste à qui nous les devons.
Je pense qu'il faut attribuer à la même époque la mosaïque de la façade de Ste. Marie in Trastevere, œuvre qu'on attribue généralement au milieu du 12" siècle, mais à mon avis on n'y retrouve pas le même style que dans la mosaïque de l'abside. Les figures de la façade ont un caractère bien plus oriental et comme nous savons qu'Innocent III termina des changements assez importants dans la construction entreprise par ses prédécesseurs, il me semble que c'est à lui qu'on doit cette ornementation qui est d'ailleurs assez restaurée pour avoir perdu ses caractères originaux; des documents nous informent que des restaurations y furent déjà faites au début du 14'' siècle. Entre deux riches frises ornementales est représentée la Vierge, assise sur un trône, allaitant l'Enfant*; à ses pieds s'agenouillent deux petits adorateurs en robes sacerdotales. De chaque côté s'approchent cinq saintes tenant des lampes allumées — souvenir de la parabole des Vierges sages et des Vierges folles — leurs attitudes sont différentes mais toutes ont la tête couronnée sauf les deux plus voisines du centre qui portent des voiles. Gomme on le voit la conception de l'ensemble est purement byzantine et nous rappelle celle du 6* siècle au St. iVpoUinaire Neuf de Ravenne, aussi quelques traits qui semblent être restés originaux, quelques fragments de plis et des attitudes démontrent que le caractère de l'œuvre doit avoir été en harmonie avec la composition, mais le 17" siècle y a laissé son empreinte et les proportions larges et monumentales ne conservent que peu de souvenirs de Byzance.
Une influence byzantine assez forte mais se manifestant dans une forme bien plus vulgaire se rencontre dans l'église des Sis. Jean et Paul où une fresque nous montre, sous une frise, le Sauveur bénissant et
1 d'Agin court, pi. 18" et VI p. 56. A. de Waal, Roma Sacra. Munich s. d. p. 349.
2 Ce sujet nous fournit un autre argument en faveur de notre conviction que la mosaïque ne saurait être antérieure au 13e siècle puisque la Madone allaitante semble apparaître pour la première fois en Italie à la fin du 12« siècle (lunette de la cathédrale d'Assise). Il ne semble pourtant pas probable que les restaurateurs aient changé l'image originale à un tel point.
tenant un volume ouvert entre six saints dont on reconnaît, soit par l'inscription, soit par leurs emblèmes, les Sts. Pierre, Paul, Jacques et Jean. Toutes ces figures sont séparées Tune de l'autre par des arcades, la partie inférieure de presque toute la peinture s'est effritée. La qualité principale de ces figures c'est qu'elles ont une certaine grandeur dans les altitudes et des visages assez expressifs, mais elles sont foncièrement laides. Les traits, par un effort pour les rendre solennels, sont déformés, les yeux énormes et les lignes bien trop marquées. L'auteur de cette fresque fut un peintre assez peu liahile, italien mais ne connaissant que Byzance comme source d'inspiration.
Ce réveil du goût pour le style byzantin qu'on peut constater à partir des premières années du 13' siècle, fait juger probable que lorsque le Pape Honorius III écrivit le 23 janvier 1218 au doge de Venise de lui envoyer deux autres mosaïstes pour aider ceux déjà venus des Lagunes, il n'obéissait qu'à une inclination déjà existante pour l'art oriental^.
Bien que la mosaïque ait été entreprise sous Innocent III et terminée par l'abbé Jean Gaetani et le sacristain Adenulfus après la mort de Honorius III il ne semble pas douteux que l'œuvre doit son existence à ce dernier Pontife.
Malgré les difficultés politiques que "Venise eut avec l'Orient, il n'est pas douteux qu'un grand nombre d'artistes byzantin-s se réfugièrent dans cette ville quand les croisés en 1204 prirent Constantinople, de façon que l'art de la mosa'ique doit y avoir été pratiqué dans un style assez purement oriental.
La mosaïque de l'abside de St. Paul fut considérablement endommagée par l'incendie de 1823, pourtant un morceau est resté intact. C'est le centre de la rangée inférieure où se trouvent les douze Apôtres tenant des inscriptions, séparés l'un de l'autre par des palmiers; une nouveauté remplaçant les agneaux mystiques que nous avons rencontrés si souvent. Au milieu de la rangée est placé le trône portant la croix apocalyptique entourée des instruments de la Passion et gardée par deux auges; devant le trône se trouvent cinq toutes petites figures d'enfants; selon l'inscription ce sont des saints Innocents qui étaient ensevelis dans la basilique. C'est . cette partie centrale de la mosaïque, ainsi que les deux apôtres qui en sont les plus rapprochées qui faisaient partie de la décoration originale; toutes les autres figures sont modernes bien qu'on ait suivi fidèlement la vieille composition. Dans la conque, sous la guirlande ornée, on voit le Sauveur assis sur un trône tenant un volume ouvert et bénissant à la manière grecque; à ses côtés se tiennent St. Paul — dont le nom est
* La lettre publiée plusieurs fois se trouve e. a. chez Zimmermann op. cit. p. 121.
inscrit en latin et en grec — St. Luc, St. Pierre et St. André tandis que le Pape Honorius, minusculement petit, baise le pied du Christ. Les différents personnages se trouvent dans un champ fleuri, un palmier termine de chaque côté la composition. Sur l'arc sont encore représentés des anges ; à gauche la Vierge avec l'Enfant et à droite le Baptiste qui a posé la main sur la tête d'une petite figure de Pape qui, agenouillée près d'un palmier, semble adorer la Vierge, peut-être est-ce de nouveau Honorius IIL
La partie refaite n'a rien conservé du style original pourtant à la sacristie on trouve deux têtes d'apôtres (fig. 78) et quelques branches d'arbres dans lesquelles sont perchés des oiseaux, fragments provenant de l'ancienne mosaïque ; on rencontre une autre tête d'Apôtre dans la crypte de St. Pierre. Ces morceaux et la partie originale demenrée dans l'abside nous permettent d'apprécier la valeur artistique de l'œuvre et de constater que ce fut une très belle mosaïque mais purement byzantine. Sans doute Venise ne fut qu'une étape pour les artistes à qui nous la devons et qui venaient certainement de l'Orient. Non seulement nous retrouvons le style hiératique, mais aussi la technique semble supérieure à celle des mosaïstes romains, de façon que nous devons classer l'ornemeutalion de l'abside de St. Paul comme une œuvre orientale n'ayant d'importance pour notre sujet que par sa présence à Rome.
La série la plus importante de peinture italienne mais fortement influencée par Byzance qui fut exécutée à Rome vers le milieu du 13* siècle, est celle qui dans la chapelle de St. Sylvestre à l'église des Sts. Quatre Coronali représente le Jugement Dernier et la légende du saint titulaire'. Le petit sanctuaire est d'ailleurs un échantillon très important du décor pictural de cette époque, puisqa'en plus de ces fresques on y a découvert dernièrement une très belle frise ornementale et le dessin à étoiles dans la voûte. En bas des fresques se trouve une rangée de dixhuit médaillons contenant des prophètes et même le pavé en mosaïque de marbre date sans doute — comme tout le reste — de la fondation de la chapelle qui eut lieu en 1246.
Selon d'Agincourt une Crucifixion avec les deux larrons et deux soldats, un ange en haut, les deux donateurs en bas et portant la date 1248 aurait fait partie de cette ornementation, mais M. Munoz a démontré d'après un codex du Vatican que cette fresque se trouvait à l'intérieur de l'église même des Sts. Quattro Coronati*.
1 G. B. De Eossi, I Santi Quattro Coronati e la lora chiesa sul Celeo. Ballet. d'Arch. crist. ser. III an. IV lb79, p. 45. A. Munoz, op. cit., p. 103. * d'Agincourt, pi. 101. Mu n oz, op. cit., p. 68.
Du Jugement Universel seulement le Juge Suprême entouré de ses fidèles est représenté (fig. 80). Le Christ est assis sur un trône sur lequel se dressent les instruments de la Passion; il lève une main et tient une croix gemmée dans l'autre; sa poitrine n'est qu'à moitié couverte par sa robe. A ses côtés se tiennent la Vierge et le Baptiste debout et les douze apôtres assis; en haut un ange déroule le firmament tandis qu'un autre sonne une trombe. Bien des éléments de celte composition appartiennent à l'iconographie byzantine', bien que le Christ avec la poitrine à moitié nue semble avoir été plutôt connu en occident^ et en Italie'.
La série illustrant la légende de St. Sylvestre est assez longue (fig. 79) ; elle commence au-dessous de la fresque du Jugement Dernier et continue sur les autres murs, les tableaux sont au nombre de onze et se rapportent presque tous à l'histoire du saint Pape et de l'Empereur Constantin*.
Les peintures de la chapelle nous montrent un mélange dans lequel les éléments byzantins l'emportent sur ceux empruntés à l'occident. Le style hiératique et le schéma sont byzantins ainsi que la forme des plis, les types, l'amour pour la série de figures dans des attitudes identiques formant une procession^. Pourtant l'artiste avait un sens dramatique qui lui a inspiré des attitudes plus libres, et rendant mieux l'action que n'aurait fait un oriental puis nous ne constatons qu'une manifestation assez décadente de cet amour pour des formes régulières et gracieuses qui étaient alors depuis des siècles propres à l'art de Byzance. Ici souvent le dessin est assez grossier avec une exagération de l'élément linéaire dans l'anatoraie et les traits des visages, le coloris assez criard. C'est donc une œuvre faite sous une inspiration orientale mais certainement un pro-
' 0. M. D al ton, Byzantine Art and Archeology, Oxford 1911, p. 667. Corap. la mosaïque de Torcello. On retrouve la Vierge et St. Jean dans des attitudes à peu près semblables dans une fresque de 1237 par Armanino da Modena à Cartignano B e r t au x, op. cit., fig. 108.
2 On le trouve p. ex. sur les tympans des cathédrales de Paris et de Chartres et dans les miniatures du Psautier de St. Louis et Blanche de Castilles à la Bibliothèque de l'Arsenal.
3 Panneau de l'école de Sienne à Grossetto (Venturi V, fig. 91) chaire de Nicola Pisano au Baptistère de Pise.
* Ces fresques représentent les scènes suivantes : (l) Constantin refuse de se baigner dans le sang d'enfants ce qui l'aurait guéri de la lèpre, (2) Constantin voit dans un rêve St. Pierre et St. Paul, (3) Constantin envoie des messagers à St. Sylvestre pour l'inviter à venir chez lui, (4) l'arrivée des messagers, (5) St. Sylvestre montre à Con stantin l'image de St. Pierre et St. Paul, (6) Constantin guéri par le Baptême, (7) Constantin remet la mitre pontificale à St. Sylvestre, (8) Cavalcade de St. Sylvestre dont Constantin guide le chev; 1, (9) La dispute entre St. Sylvestre et les rabbins, (10) L'invention de la croix, (11) St. Sylvestre dompte le dragon (endommagé).
* v. le voyage des messagers.
duit de l'Italie, 1res probablement de Rome même où — comme nous avons vu — l'art byzantin s'établissait de nouveau ^
On trouve à Rome une autre fresque ressemblant tellement comme exécution à celles de la chapelle de St. Sylvestre qu'on pourrait presque admettre qu'elle est une œuvre de la même main. Cette peinture qui est assez fragmentaire se trouve à l'extérieur de l'abside de l'église de Sta. Maria Nuova ou Francesca Romana, et n'est visible qu'en passant par le monastère situé à côté. Elle représente la Vierge tenant l'Enfant bénissant et ayant à sa droite les Sts. Paul, Barthélémy, et André (?) tandis qu'il ne reste qu'une seule figure de saint à sa gauche^. Le st^de dans lequel celte œuvre est exécutée correspond entièrement à celui des fresques des Sts. Quattro Goronati, de sorte que je m'abstiendrai d'en dire davantage.
M. Toesca, en décrivant les fresques de la crypte d'Anagni, a déjà remarqué que parmi les artistes qui y travaillèrent, l'un montre des rapports très étroits avec le peintre de la chapelle de St. Sylvestre. Il a bien raison et si nous cherchons les peintures les plus rapprochées de celles que nous avons trouvées à l'église des Sts. Quattro Goronati et de Sta. Francesca Romana c'est à Auagni qu'il faut retourner.
M. Toesca avait appelé l'artiste d'Anagni «il piltore ornatista» parce que son travail valait surtout comme ornementation.
G'est à lui qu'on peut attribuer, dans les voûtes voisines de celles où le peintre de la Translation avait illustré l'histoire de l'arche, la mifigure d'une Madone crante et couronnée. Puis il représente les châtitiments envoyés par Dieu à quatre villes philestines et les habitants travaillant à des objets d'or qu'ils projettent d'offrir comme expiation. Il fut encore l'auteur des peintures d'un miracle de St. Magne, le martyre de St. Jean et de dessins purement ornementaux dans lesquels il réussissait le mieux.
Il décora une des voûtes de quatre anges qui se dressent dans les angles tenant au-dessus de leurs têtes un cercle contenant une croix gemmée (fig. 82). L'espace resté libre entre ces figures est occupé par un dessin à guirlande. Sur une des parois le Sauveur est représenté assis sur un trône tenant un volume, entre quatre saints; à gauche ce sont St. Pierre et St. Paul (?) à droite deux jeunes gens imberbes dont l'un est vêtu de robes sacerdotales (fig. 81).
Le peintre d'Anagni est légèrement plus byzantin que celui de la
1 Je ne vois doue pas de raison pour admettre avec M. Muiioz que l'artiste fût originaire de l'Italie méridionale.
2 Wilpert, pi. 232.
chapelle de St. Sylvestre et de la Madone de Sta. Francesca Romana ; nous couslalons cette difiorence en observant les draperies des robes, les ty{)es et les expressions des visages et Timmobilité hiératique de ses figures, mais ces légères différences ne comptent guère devant les multiples correspondances qui unissent cette œuvre aux deux précédentes.
Retournant à Rome nous voyons dans l'abside latérale droite de l'église de S. Bartolomeo aU'Isola sur la petite île du Tibre, une fresque représentant la Vierge avec l'Enfant d'une exécution encore plus byzantine mais pas plus raffinée. La peinture est assez restaurée mais ce qui reste nous permet de l'attribuer également au milieu du 13" siècle *.
Décidément plus belles sont des fresques fortement endommagées dans l'église inférieure des Sts. Cosrae et Daraien représentant la Madeleine lavant les pieds du Christ, les trois saintes femmes au tombeau vide (fig. 81), le Sauveur entre la Madeleine et Salomé et les symboles des Evangélistes'. De la première de ces peintures il ne reste que les deux figures principales et la tête d'une autre; de la seconde on reconnaît clairement les trois femmes et l'ange assis qui leur indique l'ouverture dans le rocher où avait été enseveli le Seigneur. Malgré une certaine lourdeur dans les plis, les formes des personnages sont ici bien plus gracieuses et régulières que dans les autres peintures appartenant au groupe de produits byzanlin-romains. L'emprunt fait à l'Orient dominait davantage l'artiste à qui nous devons ces œuvres, pourtant aucun doute ne peut subsister à ce que l'auteur fut italien. Comme date il me semble qu'il faut les placer dans la première moitié du 13" siècle '. L'iconographie suivie par l'artiste est dans les deux tableaux byzantine*.
Au-dessus de la mosaïque byzantine de l'arc on trouve dans l'église de Grottaferatta des fresques, qui, comparées avec l'iniHpe grecque des douze apôtres dont il a été question, nous frappent comme assez italiennes^ bien que les inscriptions soient faites en langue grecque.
Au centre une mandorla contient la Trinité: Dieu le Père assis sur un trône tient le Sauveur qui est assis de la même façon que dans les peintures fort primitives où l'Enfant se trouve pincé au milieu des genoux de la Vierge; le Christ tient la colombe représentant le S;nnl Esprit. Plus loin, d'autres peintures narrent l'histoire de Moïse et Aaroii ; Moïse fuyant
1 A. M u n 0 z, Pitture médiévale romane, L'Arte 1905, p. .^).5.
2 Wilpert, pis. 264-7.
3 d'Agincourt. pi. X et vol. VI. p. 22. * Millet, op. cit., p. 536 et 685».
^ A. R 0 c c h i, La Badia di Grottaferrata, Roraa 1884. P. T o e s c a. Notizie délia B. d. G. L'Arte 1909, p. 317. V e n t u r i, V, p. 124. A l'endroit où elles se trouvent ces fresques sont presque invisibles; des copies en sont conservées au petit musée de l'abbaye.
le serpent (fig. 84) et Moïse devant le buisson ardent restent clairement visibles à gauche, la première est une figure assez belle. A droite on voit le vieux roi David et le prophète Isaïe. Il semble fort probable que ces fresques furent exécutées vers l'année 1272; nous savons en effet que des restaurations assez importantes furent faites à cette date à l'abbaye qui tombait alors en ruines, par l'abbé Hilaire. Le style des peintures coïncide avec la date de ces travaux. L'emprunt fait à Bjzance y est assez mélangé à des éléments italiens; en fait ce ne sont que des extériorités comme le groupement hiératique, les robes décorées de gros bijoux des anges, qui viennent de l'Orient. Le type des personnages, les formes et la technique par contre sont assez italianisés.
Dans le voisinage de Rome on trouve encore quelques peintures sans grande importance dont quelques-unes semblent être des produits du même courant italo-byzantin du 13^ siècle mais qui ont été attribuées à des dates antérieures^. Ce sont à Sulri, dans l'église de S. Fortuné, une figure d'évêque vêtu d'un manteau rouge sur un pilier, un Sauveur bénissant, des fragments d'une Madone et un ange ; à Nepi dans l'église de St. Biaise une Crucifixion, dans le cimetière dit de Tolomé et Romanus un buste du Christ faisant le geste de bénir et dans la basilique de St. EHe des figures votives sur la paroi de droite. Plusieurs de ces peintures sont cependant tellement repeintes qu'il est fort difficile de les dater avec certitude, quelques-unes semblent ^plutôt des œuvres très tardives exécutées par des maladroits ce qui leur donne un faux air primitif.
Beaucoup plus significatives sont des fresques qu'on distingue au haut d'une 'paroi et dans la voûte de l'égHse de St. Nicola'à Filettino, commune située à environ quarante kilomètres de distance de Subiaco^. La peinture du mur représente, au-dessous d'une frise décorative, les douze apôtres assis en une rangée, flanquée de chaque côté d'un ange tenant une trombe; à la voûte ce sont trois mi-figures d'anges dans des ovales.
Ces différentes figures présentent un style qui ressemble assez à celui des fresques de la chapelle des Quattro Coronati, peut-être le byzanlinisme y est-il encore un peu plus prononcé mais le dessin et le coloris indiquent une exécution plus grossière. Elles doivent dater du milieu du 13^ siècle.
Puisque j'ai déjà mentionné Viterbe et Toscanella je veux encore
1 B au ms t a rk, Wandgemalde in Sutri Nepi e Civita Castellana des XII.— XIII. Jahrhunderts, Kôra. Quartalschr. XVI, p. 243.
* Note de G. Bernardini dans la Rassegna d'Arte de décembre 1913, p. I— IL
rappeler quelques œuvres qu'on y trouve. Dans la première de ces villes, l'église Sla. Maria Nuova contient au-dessus d'un autel à droite, une rres({ue représentant le Sauveur sur la croix entre la Vierge avec un petit donateur, Ste. Barbe, St. Jean se tenant la tète et un évêque, l'œuvre porte la date 1293*. A Toscanella dans l'aile droite de Ste. Marie Majeure on rencontre des i)cintures du Chris! attaché à la colonne et de la Vierge entre deux saints. La Madone a ici le type que suivait en ce moment depuis longtemps déjà Guido da Siena el son école, de façon qu'on se demanderait avec raison si ces figures n'appartiennent pas plutôt à l'école siennoise. Dans l'abside il reste les douze apôtres d'une importante Ascension où prédomine l'élément byzantin dans la draperie, l'expression des visages et l'ombre verte. Sur le mur d'entrée on trouve des fragments de la Vierge sur un trône et la mise au Tombeau^.
L'importance de ces peintures consiste dans l'argument qu'elles nous fournissent en faveur du regain d'influence de la manière byzantine à Rome comme dans la province environnante. Il est vrai que ce mouvement fut général dans l'Italie entière particulièrement dans les difl'érentes parties de la Toscane comme Sienne, Pise, Lucques et Arezzo.
De la manière Toscano-byzanline à laquelle appartiennent aussi les crucifix franciscains el bien d'autres peintures de l'Ombrie nous ne trouvons presque rien à Rome ; cette production se limite à un portrait de St. François dans la manière de Margaritone d'Arezzo dans l'église de S. Francisco a Ripa, je n'y connais pas un seul crucifix de cette manière. Par contre il y a de nombreuses Madones de la manière byzantine que la légende attribue souvent à St. Luc lui-même, el qui proviennent en partie certainement de l'Orient. Sans doute ces tableaux jouèrent un rôle de quelque importance pour la transmission de la manière byzantine à Rome.
Le célèbre «acheropita», l'image du Sauveur qui ne «fut pas exécutée par des mains humaines» conservée au Sancta Sanctorum n'entre pas dans cette catégorie. C'est un panneau infiniment plus ancien et sur l'origine duquel je ne me risque pas à émettre d'hypolhèse, bien qu'il semble probable que la peinture soit de facture orientale'.
Les Madones du type grec montrent généralement assez peu de va-
1 V. Bolletiao d'arte del minietero délia Publ. Istr. 1916, p. 131.
2 II faut mentionner également d'importants fragments décoratifs ~ frise à méandre — dans l'église de St. François à Tivoli.
3 Les études les plus récentes sont celles de J. W i 1 p e r t, L'acheropita ossia l'immagine del Salvatore nella capella del Sanct. Sanct. L'Arte 1907, p, 161 et 247. Idem, Die acheropita etc. Rom. Quartalschr. 1907, p. 65. H. Grisar, L'immagine acheropita del Salvatore, Civilta Cattolica 1907, p. 434.
riation'. La plus importante comme œuvre d'art est sans cloute celle vénérée à l'église de Sle. Marie Majeure, presque entièrement couverte par un magnifique tabernacle offert par Paul V^. La Vierge y est représentée en mi-figure, elle lient sur le bras l'Enfant qui, vêtu d'une robe tissée d'or, fait d'une main le geste de bénédiction (fig, 85).
Bien que le dessin soit assez scbématique, les figures, surtout celle de la Vierge, sont grandioses de proportions et d'attitudes. Les traits des visages sont réguliers, l'expression calme et profonde. Il semble assez probable que la peinture est d'origine byzantine, ce qui expliquerail la grande vénération qu'on a îoujours eue pour ce tableau ainsi que la tradition qui nomme l'Evangéliste St. Luc comme son auteur. Sans doute un pieux pèlerin l'avait rapporté de Palestine on d'un des lieux saints.
Moins intéressantes sont les images de la Vierge à l'église de Sla Maria del Popolo' et de Sla Maria Nuova ou Sta Francesca Romana appartenant au type le plus conventionnel et la dernière de plus très repeinte; d'autres se trouvent dans les églises de Sta Maria in Cosmedin* de S. Grisogono^, des Sts. Sergio e Bacco in Suburra*, et de S. Alfonso sur le Mont Esquilin. A un type légèrement différent appartient une jolie mosaïque assez restaurée dans la chapelle latérale à gauche du chœur à St. Paul-hors-les-murs"^. La Madone y est représentée jusqu'aux genoux ; l'esprit de celte image est tout italien de uième qu'une autre qui se trouvait autrefois à St. Pierre^.
' A. B e n i g n i, Madonne byzantine, Roina 1900.
* Wilpert, pi. 271 — 2, Dell'immagine délia Madonna di S. Maria Maggiore etc. Cod. Vatic. Reg. 228—2100 C 19 etc. Federico e Marino Ranaldi, Storia dell antica immagine délia Madré di Dio etc. Cod. Vat. 5539. Fr. Fabi Mon ta ni, Dell'antica immagine di Maria Sanctissima nella Basilica Liberiana. Roma 1861. 0. C e c c a r e II i, La miracolosa immagine délia Madonna délia Gracie etc. Roma s. d. G. Biascotti, L'immagine délia Madonna délia di S. Lucca à S M. M. Roma. Bolletino dell'Arte del Ministero della P. Istr. 1916, p. 231.
3 Wilpert, pi. 299.
4 d'Agin c 0 u r t, pi. 105^. G. M C r e s i m b e n i, Notizie istoriche della varia immagine della B. Vergine della Basilica di S. Maria in Cosmedin 1722. Notizie storiche della antichissima e miracolosa immagine della B. Vergine che se venera nell insigne basilica di S. M. in C. Roma 1803, 1818, 1835, 1851 et 1861.
5 Fr. Cancellierie, Brève notizie della antica etc. immagine di Maria Vergine etc. nell antich chiesa di S. Crisogono, cod. Vat. 9191. C 46»,
6 Istoria dell invenzione c traslazione dellimmagine di M. V. detta del Pascolo, Roma, 1869. C e n n i s t o r i c i sul immagine di Maria SsJina del Pascolo nella ven, chiesa dei SS. Sergio e Baeco. Roma, 1874. -
7 Wilpert, p. 558.
8 P. B 0 m b e 1 1 i Raccolta deU'immagiue della B. Vergine ornata della coronna d'oro del rev'mo Capitolo di S. Pietro etc. Roma 1792. F r. C a n c e 1 1 i e r i, Pe secretariis novae Basilicae Vaticanae, Roma 1786 III p. 1287,
En dehors de Rome nous IroiivoDs des Madones du lype byzantin à l'église de Sla Maria del Sorl)0 ' — œuvre parliculièrement scliéinalique — à l'abbaye de GroUoferrata, peinture du type conventionnel ; à la Sle Marie Majeure de Tivoli ' tandis que M. Sila Rosa à la môme ville en possède une ressemblant assez à la fresque de Sla Maria Nuova, donc de la manière byzantine mais non sans éléments italiens'. D'une date plus tardive est cène qu'on rencontre sur l'autel de Sta Maria in Vescovis en Sabine.
Quelques autres tableaux diflèrenl trop de ce lype pour être mentionnés ici ; il en sera question quand j'cnumérerai les œuvres qui représentent l'apogée de l'école romaine.
Parmi les panneaux byzantins décrivant d'autres sujets à Rome ou dans les environs il faut citer celle munie d'une inscription slave, représentant le Sauveur entre les Sts. Pierre et Paul, conservée au trésor de Si. Pierre et qui selon la tradition aurait été offerte ])ar les Sis. Cyrille et Méthode au tombeau du Prince des apôtres, datant donc du 9° siècle *; pourtant il est évident qu'il s'agit d'une peinture non antérieure au IS* siècle^.
D'Agincourt reproduit un bon nombre de panneaux byzantins qu'il attribuait sans exception à des dates bien troj) reculées^, parmi ceux-ci s'en trouve une représentant également le Sauveur bénissant entre St. Pierre et St. Paul à l'église de St. Etienne le Rond ^
La Pinacothèque du Vatican conserve un panneau de la manière byzantine peut-être encore antérieure au 13® siècle, représentant une figure assez foncée du Ghrisl bénissant el tenant un volume orné de bijoux®.
En Sabine on trouve un très important tableau dans la cathédrale de Sutri dont la facture ressemble assez à celle de cette dernière œuvre (fig. 86)^. Le panneau représente le Sauveur assis sur un trône levant une main en bénédiction et tenant un volume de l'autre. L'effet linéaire est des plus schématiques mais l'exécution raffinée de la peinture el la sérénité
» W i I p e r t pi. 263.
2 Idem pi. 297.
5 I d e m pi. 298.
* L. J c 1 i c, Nuove osservazione sull icône vaticana dei Ss. Pietro e Paolo, Rom. Quartalschr. 1892, p. 83 et pi. .5.
5 W i 1 p e r t, pi. 409.
6 d'Agincourt, pis. 86—92 et 111—13.
"» Idem, pi. 85.
8 W i 1 p e r t, pi. 260.
9 Bargellini, Etruria Méridionale. Bergarao 11*07 p. 74.
qui émane de la figure du Rédempteur en font une œuvre assez belle; elle date à ce qu'il semble des premières années du IS"" siècle.
A Trevignano l'église de Sta Maria Assunta possède une Peinture du Christ dans une attitude semblable qui est à peu près une réplique de ce dernier tableau ^ , bien que la forme du trône soit différente. Ici le volume est ouvert et on y distingue des lettres latines et dans la partie supérieure se trouvent deux mi-figures d'anges, un autre est représenté en haut de chacun des panneaux latéraux où se tiennent la Vierge et St. Jean. Cette peinture est d'un dessin plus rigide, d'un coloris plus dur et a dans son ensemble un aspect plus grossier. Sans doute c'est un produit de la deuxième moitié du 13^ siècle.
La facture d'un grand nombre de ces peintures tout en se rapprochant beaucoup de Byzance, fut pourtant italienne. Très souvent, sans doute, il s'agit ici de copies faites en Italie de tableaux jouissant d'une vénération spéciale et rapportés de l'Orient. Il est évident que cette pratique ne fît que contribuer à répandre la formule byzantine dont à ce qu'il paraît on était déjà si friand dans la presqu'île au début du 13 siècle.
Il semble bien que le style oriental fut celui qui souvent donna expression à une forme de vénération particulière. Ce ne fut pas la manière généralement suivie pour les manifestations de l'art narratif ou populaire bien que naturellement là aussi aient pénétré des éléments byzantins.