LES COSMATI ET LEUR GROUPE
Tandis que la plus ancienne famille des Cosmati excellant dans l'ornementation de mosaïque à dessin géométrique ne s'exerça que rarement dans la production de la figure, on trouve dans la deuxième moitié du 13* siècle un mosaïste Cosmas qu'on désigne comme Gosmas II, fils d'un certain Pietro Mellini non apparanté aux artistes homonymes', de qui nous connaissons par contre des images figurées. Cosmas II avait quatre ou cinq fils qui semblent tous avoir été artistes; le plus célèbre d'eux fut le sculpteur Giovanni.
La mosaïque de Cosmas II se trouve dans la voûte de la chapelle du Sancta Sanclorum. Elle représente la mi-figure du Sauveur, bénissant et tenant un volume, dans un cadre de forme circulaire et identique à celui que Torriti nous montre à Assise. Le cadre est porto' par quatre
1 G. B. De R 0 s s i, Délie famiglia di raarmorari romani dei secoli XI, XII, Xni etc. Bullet. di archeol. crist. II, série VI, 1875, p. 124. F r e y, Généalogie de Cosmati, Jahrb. der preufi. Kunstsaniral., 1885. G. Boni, The Roman marmorari, Rome 1893. A. Mil an i, I Cosidetti Cosmati, Arte e Storia XVIII, febr. 1899. G. G i 0 V a n n 0 n i. Note sui marniorari romani, Arch. dell. Soc. Rom. di Stor patr. 1904, p. 11. G. Giovannoni en P. Egidi, G. Giovannoni eP. Hermanin I Monasteri di Subiaco, V.iOi, I, p. 313. T o m a s s e 1 1 i, Il Quinto (?) Centenario dei marmorari romani, Bollet. dei Com. Arch. comun. 1906, p. 255. L. Filippini, La scultura nel Trecento in Roma, Torino 1908, p. 17.
anges déployant de larges ailes. Les têtes larges de ces derniers les font ressembler un peu aux figures de Rusuti. Le type du Christ est byzantin, de même que les draperies angulaires des anges, la barbe du Sauveur est d'une forme spéciale que nous retrouvons chez Torriti son aide à Assise et Rusuti, et. il ne me semble pas improbable que l'auteur de cette décoration a été jusqu'un certain point influencé par Torriti. Sans doute la mosaïque fut exécutée quand Nicolas III (1277—80) fit rebâtir la chapelle, le nom de l'artiste qui conduisit probablement toute l'entreprise se trouve inscrit sur le pilier gauche de l'entrée où on lit «M a gister Cosmatus fecit hoc opus». Il est vrai que ce nom s'applique à tous les membres de la famille ce qui a induit De Rossi' et d'autres à croire l'œuvre exécutée sous Honorius III (1216—27) qui avait également fait exécuter des restaurations à la chapelle, mais cela ne s'accorde pas avec le style de l'œuvre.
Du fils Giovanni nous connaissons deux monuments funéraires l'un à Ste. Marie sopra Minerva (fig. 114), l'autre à Ste. Marie Majeure (fig. 113), semblables, tant par leur forme en général que par les mosaïques qu'ils contiennent et qui nous intéressent plus particulièrement. Ce sont des tabernacles de forme gothique sous le premier desquels repose l'évêque Durand de Mende mort en 1296, sous l'autre le cardinal Gonsalve Rodriguez qui mourut trois années plus lard. A la tête et aux pieds des deux figures couchées se tient un ange et plus haut, là où la forme du tabernacle suit la ligne ogivale, se trouvent les mosaïques. Dans l'un et dans l'autre on voit au centre assise sur un trône monumental la Madone tenant l'Enfant; de chaque côté se tient un saint tandis que le défunt s'agenouille à gauche. Au-dessus de la tête de la Vierge on lit le monogramme grec. Sur le tombeau de l'évêque Durand les saints représentés sont St. Privât prédécesseur du défunt comme évêque de Mende qui intercède pour lui auprès de la Vierge et de l'autre côté St. Dominique dans l'habit de l'ordre. Derrière le cardinal espagnol par contre se tient l'apôtre St. Matthieu et en face de celui-ci St. Jérôme.
Dans la base de l'un et de l'autre de ces monuments on lit l'inscription: Johs Filius M a g, ri Cosmati Fec(it) Hoc op(us), pourtant en comparant les deux mosaïques on ne retrouve point la même facture et je croirais volontiers que la signature de l'œuvre a plutôt trait à la sculpture qu'à l'image en mosaïque que l'artiste doit avoir considéré plus ou moins comme un accessoire, à peine plus important que les or-
ï De Rossi, Mosaici delta chiesa di Roma, pi. 21i. Crowe and Cavalc a s e 11 e, I, p. 86. W i 1 p e r t, pi. 120. H. G r i s a r, Il Sancta Sanctorum, p. 48, prétend que Crowe and Cavalcaselle attribuaient la mosaïque au 8^ ou 9^ siècle et demeure d'accord avec cette datation,
neraenla lions purement décoratives. Gomme sculpteur Giovanni appartenait à l'école d'Arnolfo dont les formes larges et puissantes semblent une antithèse au style oriental. On s'imagine difficilement un artiste appartenant à cette école projetant la mosaïque qui est placée en haut de la tombe de l'évêque de Mende où l'influence byzantine est au moins aussi forte que dans les œuvres de Torriti et à peine allenuée par quelques éléments italiens. Une difTéreuce très notable nous offre l'autre image qui orne le monument du cardinal Rodriguez. L'attitude fîère, l'expression calme et hautaine, les larges plis des robes tout cela est en parfaite harmonie avec l'œuvre plastique de l'artiste dont on lit le nom en bas mais ces mêmes traits séparent cette image de la façon la plus transcendentale de la tradition venue de l'Orient. Les différents courants auxquels appartiennent les deux tableaux sont, si j'ose le dire, personnifiés dans les formes des trônes ; tandis que celle à Ste. Marie sopra Minerva correspond à peu près avec celles que nous montre Cimabue et d'autres artistes de la tendance orientale, le siège de la Vierge, dans l'autre mosaïque est d'une simplicité sévère qu'on pourrait presque qualifier d'antique.
Il me semble donc que le tableau se trouvant au sépulcre du cardinal espagnol pourrait avoir été exécuté par lui ou au moins d'après son dessin, mais ceci équivaut à dire que l'œuvre n'appartient point à la tradition byzantine, et à laquelle appartiennent son père ainsi que le mosaïste du monument de Ste. Marie sopra Minerva. Au fait, bien qu'une facture un peu moins soignée, cette dernière œuvre montre assez de rapports avec l'image de la voûte au Sancta Sanctorum, pour croire à la possibilité que ce fut un produit d'un des fils de Gosmas IL
Rome contient encore plusieurs autres mosaïques qu'il faut grouper ensemble avec l'œuvre de ces derniers mosaïstes. Une d'elles contient tant d'éléments qui rappellent l'ornementation du tombeau de l'évêque de Mende qu'il me semble fort probable que l'artiste de l'un et de l'autre fut le même ^ Elle se trouve dans la chapelle Ste. Rose dans l'église de Ste. Marie in Aracoeh^ et correspond comme composition entièrement à celles que nous avons trouvées sur les tombeaux exécutés par Giovanni Gosmas. L'aspect de la Vierge et sourtout de l'Enfant est identique à ces mêmes figures dans la mosaïque de Ste. Marie sopra Minerva. Quant à la forme du trône il me semble que le dossier en a été supprimé pai
1 Le professeur Venturi, op. cit. V, p. 190, est déjà arrivé à cette conclusicis, seulement il est d'avis que ces deux œuvres et la mosaïque du tombeau Gonsalve seraient de la main de Giovanni Cosmati.
2 L. Oliger, O.F.M. Due Mosaici con S. Francesco délia chiesa di Aracoeli in Roma, Archiv. Francis. Hist. IV, 1911, p. 213.
Une restauration importante dans le fond de la mosaïque. Les saints latéraux sont ici St. François et le Baptiste. Le premier a rais une main sur l'épaule d'une figure agenouillé qui porte l'habit de sénateur ce qui a fait supposer à De Rossi que cela fut Giovanni Golonna et à Strzygowski qu'il s'agit de Pandolfo Savelli. Comme la chapelle appartenant à la famille Capocci on a également admis que le sénateur agenouillé était Giovanni Gapocci, mort en 1256 ^ mais à cette hypothèse s'oppose le style de la mosaïque sans doute une œuvre des dernières années du 13^ siècle. En la comparant avec la décoration du tombeau de l'évêque Durand nous constatons une exécution encore moins fine; les morceaux qui constituent la mosaïque sont plus grands et moins réguliers.
Sans doute du même artiste que les mosaïques précédentes est celle qui fut transportée en 1652 de la basilique de l'Aracoeli à la chapelle du palais Golonna où elle se trouve maintenant^. Même en admettant que nous ne voyons ici qu'un fragment, il semble bien que la composition différa des autres images. La mi-figure de la Madone s'y trouve à la même hauteur que les deux personnages latéraux à gauche: le disciple St. Jean et St. François d'Assise. Puis il n'y a pas trace d'un trône, par contre deux petits anges volent au-dessus de la Vierge et plus haut est inscrit le monogramme grec. St. François indique d'une main la petite figure devant lui vêtue de l'habit de sénateur. G'est Giovanni Golonna qui occupait cette charge en 1279 — 80 et de 1290—91, donc durant les pontificats de Nicolas III et Nicolas IV ce qui explique pour quoi St. Nicolas était représenté dans la moitié de la mosaïque manquant aujourd'hui '. Les armoiries de Golonna se trouvent à l'extrémité de la mosaïque.
Il est remarquable que les mosaïques romaines de cette époque avaient pour St. François d'Assise un type indépendant de celui qui se perpétua en Toscane ou à Assise même. Les images de ces monuments funéraires ainsi que les deux représentations que nous en laissa Torriti à Rome nous le font voir assez jeune et imberbe tandis que le même Torriti lui donne un air plus âgé dans la voûte d'Assise où il le peint avec une courte barbe.
1 Gatti, Musaico délia capella Valent! etc. Mostra délia citta di Eonia alla Esposizione di Torino nell anno 1884, p. 213. Il existait un tabernacle que Giacomo Capocci avait fait ériger dans la nef de Ste Marie Majeure et sur lequel une mosaïque le représente avec sa femme. De A n g e 1 i s, Basilicae S. Mariae Maioris de Urbe etc. descriptio etc. Roma 1621, p. 87.
2 L. 0 1 i g e r, op. cit.
3 0 1 i g e r, op. cit., p. 249. Ce n'est donc pas le Giovanni Colonna qui figurait comme tel en 1308, 132--i et 1344 comme disait De Eossi. Déjà le style de l'œuvre rend cela inadmissible.
A ce groupe de mosaïques que nous pourrions appeler le groupe de Gosmas II, appartient une pierre tombale à S. Sabina couvrant le sépulcre de Munio da Zamora général des Dominicains qui, selon l'inscription qui entoure son effigie, était de nationalité espagnole et mourut en l'année 1300. Il y est représenté mort les yeux fermés, les mains croisées et vêtu de l'habit de l'ordre. Un dessin gothique qui encadre ce portrait funéraire n'est pas sans quelques souvenirs des grands tabernacles que Giovanni Cosmati dressait au-dessus de ses monuments.
Toutes ces œuvres encore existantes — sans doute peu nombreuses en comparaison de celles qui furent exécutées à Rome vers la fin du 13" siècle — prouvent qu'à ce moment la mosaïque se trouvait encore en grande faveur. Ceci est d'autant plus curieux à noter que peu après l'année 1300, celte technique ne fut presque plus pratiquée. Certainement il y avait un rapport entre le style byzantin et le goût pour la mosaïque, ce qui ne veut pas dire que le courant non-byzantin ne pratiquât point cet art et nous avons déjà démontré par des nombreux exemples que bien des fresques de cette époque de floraison artistique démontrent l'attachement de leurs auteurs aux tendances orientales.
Il me reste cependant à dire quelques mots des peintures sur panneaux appartenant à ce même courant; elles sont fort rares. Il y a cependant à citer trois Madones qui se séparent -des tableaux dérivant des images importées de l'Orient dont il a été question dans un autre chapitre, mais qui pourtant toutes trois montrent une forte influence byzantine. Une séparation entre le type iconographique suivi dans ces tableaux et celui des Madones vénérées, se trouve dans le fait que ces dernières sont toujours représentées en mi-figure, tandis que les trois peintures en question montrent la Vierge en pied assise sur un trône. Un seul de ces panneaux se trouve encore à Rome, il est conservé à l'église des Sts. Côme et Damien, ici l'attitude des deux figures qui sont d'ailleurs vues presque de profile, est la plus libre et on ne voit pas exactement à quel groupe il faut la rattacher, bien que l'œuvre appartienne évidemment au dernier quart du 13* siècle.
Les deux autres tableaux qu'on peut, je crois, attribuer à une même main, se trouvent en Amérique. L'un, qui fait partie de la collection Kahn à New-York (fig. 116) a été designé comme œuvre de Cavallini^ mais les caractéristiques byzantines de cet art me semblent bien trop marquées pour qu'on puisse le placer près du maître. Cette peinture ainsi que l'autre qui appartient à M. Hamillon, New-York (fig. 115), sont des œuvres exécutées par un peintre appartenant au groupe que j'ai appelé celui de
1 0. S i r e n, A picture by Pietro Cavallini, Burlington Magazine, février 1918.
Cosmas II. Gomme style et comme tempérament il se trouve très près de l'artiste qui exécuta les mosaïques encastrées sur le tombeau de l'évêque Durand dans la chapelle de Sta. Rosa — que nous suggère également la forme du trône — et de celle du palais Colonna^ mais la Vierge et surtout l'Enfant ont un air plus italien, la forme du nez de la Madone ferait croire à une influence siennoise ou au moins à des rapports avec cette école, semblable à ceux qui existaient entre Cimabue et Duccio. D'autres traits encore nous font souvenir des fresques de la crypte des Sts. Gôme et Damien.
Quelques autres tableaux du même groupe appartiennent encore à des collections privées.
D'une facture très ressemblante sont deux panneaux représentant les mi-figures de Sts. Pierre et Paul appartenant à la collection Stroganoff; l'influence de Cimabue me semble — d'après les reproductions — plus manifeste. La date de 1264, proposé par M. Muîioz qui fut le premier à les faire connaître^ semble trop reculée à Monseigneur Wilperl '; je serais également d'avis qu'il faut les placer une vingtaine d'années plus tard.
Je me rappelle avoir vu dans la galerie Sterbini à Rome une tablette où un grand nombre de délicieuses petites têtes de saints entouraient des ouvertures destinées à contenir des reliques, œuvre sans doute romaine mais qui de prime abord fait une impression toute orientale.
Enfin je connais encore dans une autre collection un petit panneau, très important, représentant la Nativité ou plutôt l'Adoration des Mages off"rant leurs présents à l'Enfant couché dans une crèche à l'intérieur d'une grotte (fîg. 117). Sur le rocher dans lequel cette caverne est creusée on voit la cavalcade des Mages, les anges chantant des louanges et annonçant la nouvelle à trois bergers, tandis que trois autres se trouvent sur le premier plan à côte de la scène du bain de l'Enfant. La petite peinture est pleine d'éléments byzantins tant dans la composition que dans les formes et la technique, pourtant pas à ce point qu'un doute sur l'origine romaine
1 II est curieux de constater que les deux tableaux maintenant en Amérique viennent de l'Espagne; c'est cela je crois qui a produit l'incertitude exprimée par M. Berenson sur leur origine italienne (dans l'article sur Cimabue que j'ai déjà cité). Il me semble cependant qu'aucun doute ne peut exister à cet égard. Ni de la vieille peinture espagnole ni d'aucune autre école de cette époque je ne connais d«8 tableaux qui même de loin rappellent cette facture. Ne faut-il pas plutôt chercher une corrélation entre la présence de ces tableaux romains en Espagne et les mosaïques qui ornent à Rome les tombeaux du cardinal espagnol Gonsalve ou du général des Dominicains espagnol, Munio da Zamora.
2 A. M u ii 0 z, Lo pitture del portico délia vecchia basilica Vaticana.
puisse subsister. Les violents reflets de lumière indiquent l'artiste habitué à manier la mosaïque. A mon avis le panneau doit être le plus ancien qui nous soit parvenu de ce groupe, je le crois du début de la seconde moitié du 13* siècle.