CHAPITRE DEUXIEME
Le 29 janvier 1824, la Pandore consacrait un article nécrologique au malheureux Géricault et déplorait la disparition a du jeune Romantique ». C'est une des premières fois qu'à notre connaissance le terme ait été appliqué i un peintre, dans le sens que nous lui attribuons aujourd'hui (1). En face de l'Ecole qui s'obstinait à ne pas mourir, on sentait, à présent, que les novateurs formaient une armée, et l'on apercevait aussi l'analogie, jusqu'alors insoupçonnée, entre le mouvement littéraire et l'évolution artistique.
Le Salon de 1824 montra la peinture et l'opinion ouvertement partagées en deux camps.
Sans nommer les partis (2), ou en les désignant par les épithëtes d'Homéristes et de Shakespeariens (3), ou encore en adoptant les étiquettes définitives de Romantiques et de Classiques (4), toute la critique est d'accord pour signaler le duel entamé.
Ce duel s'engage avec violence, sinon avec grande netteté. A côté de»artistes qui sont les champions avérés de la Révolution ou de l'Ecole, il en est sur le compte desquels les plus passionnés hésitent; il en est queles deux partis revendiquent ou qu'ils essayent, par tactique, de se rattacher. Schnetz (5) et Sigalon sont définitivement inscrits dans la phalange nouvelle près de Vernetou de Delacroix. Mais on ne désespère pas de ramener à la bonne voie Ary Scheifer (6), et Landon, fougueux adversaire des novateurs, couvre d'éloges Robert Fleury et Delaroche (7) dont il n'a pas encore reconnu le drapeau.
(1) Sur le seas et les vicissitudes du mot, voir^ plus loin^ liv. IV, chap. i. (S) Le Globe, 47 septembre 4S24.
(3) Lei Débats, 44 septembre^ 46 octobre et 3 novembre.
(4) La Gasettê de France, 9 et 43 septembre 48S4.
(5) Débali, 48 octobre.
(6) Débais, Ur septembre.
(7) Gazette de France, 43 septembre : « Que M. Scbeffer veuille bien apporter dans la pratique de son art un peu de soin et de propreté, j'ose prédire qu'alors nous aurons un bon peintre de plus. »
(8) Landon, II, p. 26 et 34.
Le cas d'Ingres est plus curieux. Reçu de la manière <[ue nous avons rappeléo au Salon de 1819, le silence s'était, depuis, fait sur son nom et, en 1822, son envoi avait passé inaperçu. En 1824, il reparait, mais c'est pour se voir accablé d'éloges par ceux-là mêmes qui l'avaient vilipendé. A-tt-il donc changé? Non ; a-t-il, par son obstination, amené la critique à partager ses desseins ? Il ne le semble pas davantage. Des esprits clairvoyants ont deviné, dans la lutte qui s'annonce acharnée, un allié utile chez ce dissident de la veille et, à l'exemple de Kératry (1), rêvent de l'associer à la défense de l'Ecole. Us le couvrent de fleurs (2) et l'austère Landon compare Henri IV jcmant avec ses enfants avec le tableau où Revoil a traité le même sujet, ce qui, dans sa pensée, est certainement une gr.ande louange.
Cette attitude n'empêchera pas les Romantiques de considérer, durant plusieurs années, Ingres comme un des leurs. En 1832, Théophile Gautier associera encore « les tableaux d'Ingres et de Delacroix, les aquarelles de Boulanger et de Decamps (3). »
A partir de 1824, Ingres va donc jouir de cette faveur unique d'être loué de toute part et ménagé par les deux partis.
On s'imaginerait volontiers que, plus jeunes et plus ardents, les novateurs et leurs amis, ont conduit leur polémique avec plus de véhémence et d'âpreté. On évoque,malgrésoi, le souvenir de la première d'//^rnant et <cles genoux» menacés de la guillotine, tremblant sous les vociférations desrapins. A en juger d'après les journaux et les trop rares Mémoires qui nous rappellent cette époque, telle n'a pas été la physionomie du combat.
Les Romantiques se croyaient trop assurés de la victoire, ils méprisaient trop profondément leurs rivaux, ilsen voyaient l'agonie trop proche, pour s'acharner après eux. Plus tard, quand ils virent que les moribonds s'obstinaient à ne pas trépasser, leur ton s'exaspéra. Ace moment, quelques plaisanteries sur la « rotule des Atrides (4) » suffisaient à leur haine. Dans le Journal de Delacroix on ne perçoit presque aucune passion contre des adversaires condamnés. Que dire, au reste, qui n'eût pas été cent fois répété? Depuis si longtemps, on avait signalé, un à un, tous les défauts de l'Ecole que les reproches étaient épuisés. Au lieu do critiquer le passé, il était plus utile d'affirmer les tendances nouvelles, et quelle
(i) Kératry, Du Beau^ tome HI, p. 484 : « Qui ne concevra respérance de voir le dépôt de Tart passer entre des mains dignes de le recevoir, et le transmettre intact à leur tour, si MM. Couder, Abel de Pujol, Steube, Girieault, fngret, se rendent dignes de la mission à laquelle un heureux génie semble les avoir appelés. »
(8) Débats f ii septembre et 23 novembre.
(3) Préface des Premièret Poéties.
(4) L'expression estdeCharlet; il parle, dans une lettre» de son maître « Lebel, élève racorni de David, alors que la rotule des Atrides se montrait à travers les pantalons dans les tableaux d'un grand nombre des victimes du grand maître. » (La Combe^ Charlei, p. II).
diatribe eût été plus violente, eût porté des coups plus sûrs que les propres œuvres que Ton voulait défendre? Ces œuvres, il était utile d'en marquer le caractère, d'expliquer les vues auxquelles elles répondaient, d'affirmer Içur valeur et leur sérieux. Il fallait surtout se faire comprendre. Aussi le ton des partisans des Romantiques, dans la presse, ful^il, relativement modéré (1).
Les Classiques, au contraire, mirent, dans* leur langage, l'énergie qu'ils ne déployaient plus dans leurs tableauxi Menacés d'être chassés d'un domaine qu'ils avaient cru le leur, ils associaient à leur cause celle des principes et de la dignité de l'art, persuadés qu'ils soutenaient des intérêts sacrés et que leur défaite serait un danger public (2).
Ils n'entendaient rien ni a la couleur, ni au dessin des novateurs et cette inintelligence qui n'était pas, ordinairement, volontaire transformait à leurs yeux toutes les tentatives, tous les efforts en barbouillages dévergondés. L'attitude du public, de plus en plus froid a leur égard et dont la curiosité courait aux innovations, les exaspérait. Leurs idées et leur langage ne gardèrent pas de mesure. C'est de leur côté que l'attaque se fit surtout acerbe et outrageante.
Le Globe venait de se fonder. Dès son second numéro (3), il prit en main la cause des Romantiques et le fit avec une remarquable modération et une parfaite lucidité.
En termes sobres, il instituait le procès des Classiques. « Depuis David, disaitil, notre Ecole, modelée tout entière sur les statues antiques, n'a plus présenté, avec une certaine correction de style, que le dessin le plus uniforme, le plus insignifiant, le plus froid; tous les détails anatomiques si fortement sentis, si énergiquement pittoresques dans Michel-Ange, ont disparu dans une espèce de rondeur donnée à toutes les formes ; le dessin a joint à la raideur du marbre toute la prétention et la fausseté académique. » Il signalait ensuite la décadence de l'Ecole et, passant au camp adverse : « les seuls tableaux, affirmait-il, où l'on trouve un progrès véritable dans la couleur, le maniement du pinceau et la composition sontdecette nouvelle génération tant attaquée. » Il nommait parmi ceux qui étaient sortis avec bonheur de l'Académie, De la Roche, Schnetz, Sigalon, Delacroix, Scheffer, Robert (4), et, sans s'arrêter à rechercher les origines
(i) Au Salon, p^r conU*ey ils étaieiit plus bruyants. Pillet (Salon de 1834, p. 25), parle de « trente jeunes fanatiques attroupés qui poussent des cris d*adiniration devant une des toiles les plus barbouillées qu'il soit possible d'imaginer (Le9 Massacres de Seio). » '
(2) Tactique souvent reprise et toujours avec succès : « Tous les jeunes gens de cette école, dit Delacroix des élèves d'Ingres {Jottrnal, 9 février i847), ont quelque chose de pédant ; il semble qu'il y ait déjà un très grand mérite de leur part à s'être rangés du parti de la Peinture sérieuêe, c'est un des mots du parti. »
(3) il septembre 4824.
(4) 26 septembre 1824. , - . .
de ce iiiouveiiieiit, dont il altribuail, sans grande réfliexion, la pHlernîtc àtiérard, il s'allacliail surtout à défendre le plus attaqué des combattants.
Cette défense il la présentait longuement (1), essayait de montrer la science déployée dans les Ma.'isacres de Scio: « M. Delacroix, avançait-il, est beaucoup plus réfléchi que tous ceux qui le prennent pour un jeune étourdi. » Enfin, analysant cette couleur dont presque personne ne soupçonnait la beauté, il révélait la recherche tourmentée du peintre et affirmait que « lorsqu'il aurait terminé ses expériences il serait le plus habile coloriste de notre Ecole. »
Ce6*a/on si remarquable s'achevait sur cette profession de foi à laquelle le 6r/^;<; lui-môme devait bientôt cesserd'être fidèle: « L'art doit ^.tre libre et libre de la façon la plus illimitée. Tout ce qui fait partie de l'univers, depuis l'objet le plus élevé jusqu'au plus bas, depuis la célèbre Madona di Sisto jusqu'aux ivrognes flamands, est digue de figurer dans nos imitations puisque la nature l'a jugé digne de figurer dans ses œuvres (2). »
Les Romantiques ne rencontrèrent pas toujours des alliés aussi intelligents et ([uelques critiques de bonne volonté purent applaudir à leur œuvre tout en jugeant le coloris de Delacroix dur et sa touche heurtée (3).
Les partisans de l'Ecole, avant de se livrer à leur fureur extravagante, étaiont bien obligés tout d'aboi'd, quelque regret qu'ils en eussent, de constater que leur drapeau était,au Salon, mal défendu. Ils accusaient, ainsi que lefitPillet(4),Girodet et Guérin de trahison, reprochaient à Grosde n'avoir point de principes sûrs et maltraitaient surtout Gérard plus coupable que tous les autres. « Les peintres de la nouvelle Ecole sont bouillants d'espérance etd'activité, gémissait Boutard; ceux de l'ancienne s'endorment. Quant aux principes que je défends je crois avoir raison pour le fond, mais il faudrait que quelque habile artiste démon avis fit un excellent tableau, sans quoi et malgré tous nos discours, la nouvelle Ecole l'emportera. La chose est peut-être déjà faite («^).» Après ces tristes remarques, il était loisible d'attaquer « le système... qui est celui de l'ignorance ou du Romantisme »(0).
D'après les définitions de la Gazette de France (7) « le classique est puisé dans la belle nature, il touche, il émeut, il satisfait à la fois le cœur et l'esprit. Plus on l'étudié, plus on y découvre de beauté. On s'en éloigne à regret on y revient avec plaisir. Le romantique, bien au contraire, a je ne sais quoi de forcé
(i) 38 Heplembre i8i4.
(i) S4 octobre 4824.
(3) Flocon et Aycard, StUon de i8i4, p. iO.
(4) Salon de 1824, p. 7 et suivantes.
(S5) Débats, 9 octobre 1834.
. (6) PiUet, Saloni P- 79.
(7) 10 septembre 1884.
et hors nature qui choque au premier coup d'œil et rebute à l'examen. Inutilement l'auteur en délire combine des scènes atroces, verse le sang, déchire les entrailles, peint le désespoir, l'agonie. Inutilement même il obtient des effets partiels au milieu de mille extravagances, et fait crier miracle aux gens qui ne s'y connaissent pas ; la postérité ne recevra point de tels ouvrages, et les contcn^porains de bonne foi s'en lasseront et s'en lassent déjà.»
Ce petit morceau annonce toutes les aménités partielles de la critique. Elle peut accuser ensuite le pinceau romantique de chercher à a effrayer les bonnes et les petits enfants », de poursuivre des expressions ignobles et forcées, de manquer de soin et de propreté (1), elle n'ajoutera rien à sa vue générale.
Avec Scheffer, avec Sigalon, on garde encore quelque ménagement; on insiste sur les côtés qui les rattachent aux Classiques, on les invite à une défection. « M. Sigalon, dit la Gazette j compose avec une rare intelligence, il sait dessiner sans exagération et peindre sans bizarrerie. Que diront les convulsionnaires (2) ? »
Mais Delacroix provoque un déchaînement de fureur. <x L'auteur, et c'est toujours à la Gazette de France que nous empruntons cette citation précieuse, ne s'est appliqué qu'à frapper les sens d'émotions grossières à l'aide d'une toile barbouillée de couleurs. Ces réflexions chagrines me sont inspirées à la vue du tableau n' 450, la scène des massacres de Scio. Certes on ne sait qu'y blâmer davantage ou l'épouvantable naïveté de tous ces égorgements, ou la façon plus barbare encore dont M. Delacroix les a retracés sans égard aux propor^ tions du dessin. » UOriflamme (3) flétrit « le coloris vert, jaune, rouge, gris et tout cela mêlé de la manière la plus criarde et dans les tons les plus clairs. » a Chaos de teintes crues et discordantes », dit Landon, qui veut bien reconnaître, il est vrai, que « le coloris, sous quelques rapports, annonce des dispositions (4).»
Près de ces emportements un Boutard passera pour modéré et se croira impartial, s'il se contente de refuser à Delacroix l'originalité et s'il y voit un imitateur malhabile de Rubens et de Watteau (5). Delécluze sera taxé de tiédeur, qui reconnaît à Delacroix un beau talent et le prie seulement de se souvenir « que le goût français est noble et pur et que nous mettrons toujours une grande différence entre les peintures touchantes de Racine et les drames sanglants de
(1) Toutes ces expressions se trouvent dans les feuilletons de la Gasette de France, septembre 4824.
(2) Gazette dé France, 9 septembre 4824.
(3) Rewtê Critique (Salon de YOriflammé), p. 6.
(4) LandoUy Annales, I, p. 53.
(5) DébaU, 5 et 2i octobre 4824. Pour Pillet « ce prétendu i^hef-d'œuvre n'est encore qa'une sorte d'ëbauche, c'est le premier jet d'une grande pensée, et, à ce titre, il peut être jugé digne de remarque » (Saion de 4^24, p. 25 et 26).
Shakespeare » (1). Et nous serons tentés de féliciter V A ristarqtce français (2) pour cet aperçu vraiment remarquable: «Je serais flatté queM. Delacroix convînt avec moi de sa méprise. II s'en faut qu'il manque de talent et s'il peut se décider a acquérir des idées précisés de son art, ainsi que des véritables beautés qui distinguent les productions des différentes écoles, il est possible que la nôtre compte dans quelques années un bon peintre de plus. » On ne pouvait pousser plus loin la bienveillance et le ridicule.
II ne semble pas que la critique ait prêté une attention suffisante aux œuvres qu'envoyaient de Londres des peintres qu'avec plus de clairvoyance on eût signalés comme les auxiliaires de la Révolution (3). Lawrence, Constable, les frères Gopley et Thaïes Fielding avaient exposé. On parla peu de leurs œuvres, ou on le fit avecanimosité. Lawrence, qui avait un portrait du duc de Richelieu, fut surtout pris à partie (4) et Fielding ne fut pas mieux traité (5). <« La tête est bien modelée, avouait un critique dans l'examen de l'œuvre de Lawrence, mais quelle négligence dans le buste 1 où est l'écolier de dix ans qui ne peindrait pas mieux les bras et les épaules? »
Un examen plus attentif aurait montré ce que les Romantiques avaient déjà pris, ce qu'ils allaient encore puiser dans les œuvres anglaises, et l'on se serait livré à cette étude si l'on avait connu l'impression qu'avaient produite sur Delacroix les paysages de Constable.
A la suite du Salon, le vieux Carie Vernet reçut le cordon de Saint-Michel ; dans la Légion d'honneur, Hersent et Horace Vernet furent promus officiers; Drolling, Mauzaisse, Blondel, Picot et, i côté d'eux, Ingres et Schnetz furent faits chevaliers. Lawrence, peintre de portraits du roi d'Angleterre, fut également décoré, plus par convenance diplomatique que par sentiment de sa valeur.
La séance officielle eut lieu le 14 janvier 1825. « Le roi, dit un compte rendu officieux (6), a parcouru les différentes salles. S. M. a remarqué surtout le por-^ trait du maréchal Soult par Gérard, les religieuses du mont Saint-Bernard par Hersent, une marine de Gudin et un tableau de la guerre d'Espagne, par G. Vernet.
S. M. a ensuite distribué les croix. Au moment où M. le vicomte de la Rochefoucault s'apprêtait à appeler les noms et avait déjà dit : Récompenses accordées
(4) Moniteur, 8 septembre 1834.
(8) 12 septembre 4834.
(3) Philippe Burty, Maih^ et petite Maitree, p. 184.
(4) Flocon «t Aycard, Saion de 4824, p. 63 et 64 ; — voir aussi PiUet, p. 73 et P. A. V., Saion de 4824, p. 24.
(5) Pillet, p. 38. « M. Fielding est sans doute un bon anglais bien épris du genre vaporeux... Il y a lieu de croire qu'un talent solide ne s'appliquerait pas à produire ces puérils effets de fantasmagorie, w
(6) P. A. V., Salon de 1824 ; Extrait du Journal des McUres, feuille oflicielle; — voir au Louvre, le tableau de Heim qui rappelle cette scène. — Les achats ou commandes de la Maison du Roi avaient dépassé le chiffre de 20, ceux du Ministère de l'Intérieur de 45, ceux du Préfet de la Seine do 23,
par le roi... S. M. a dit: « ce sont plutôt des encouragements que des récompenses que je vais distribuer, car j'aurais trop à faire si je voulais donner des récompenses à tous ceux qui en méritent. »
Après avoir distribué les croix, Charles X commanda à Gérard publiquement le tableau du Sacre et se retira. Les médailles furent données après son départ (l).
David avait pu suivre la bataille engagée à Paris (2) : lui-mfimc n'avait pas renoncé à la lutte et, au mois de mai, il avait exposé, au numéro 115 de la rue de Richelieu, Mars désarmé par Vénus. Mais ce tableau n'était pas fait pour ramener la paix dans l'Ecole puisqu'il affirmait l'indécision de son propre fondateur. David s'était laissé de plus en plus influencer par la Belgique. Aussi le Courrier Français^ en proclamant le tableau « un des plus beaux ouvrages du plus grand peintre de notre temps » (3), y découvrait des fautes, une « grâce un peu flamande » et reprochait à David de s'ôtre « éloigné de cette heureuse simplicité, de cette noble austérité » dont il avait donné le modèle.
Thiers émettait, sur la signification de cette exposition, des idées caractéristiques (4) : « Admire-t-on exclusivement, écrivait-il, les belles lignes, les couleurs éclatantes même au détriment de la vérité ? Ce tableau doit être déclaré un chef-d'œuvre, car il est à l'extrémité même de la route où s'est engagé M. David. Pense-t-on, au contraire, que le style ne doit pas aller jusqu'à la prétention académique, que le dessin ne doit pas aller jusqu'à l'imitation des statues, la couleur jusqu'à un fatigant cliquetis de tons, jusqu'à une transparence affectée et un luisant de verre? Alors on considérera le tableau de M. David comme un ouvrage... dangereux... à proposer comme modèle, et enfin, comme le dernier terme d'un système qui fut bon quand il servait de correctif, qui ne l'est plus quand il tend vers un excès qui a besoin lui-même d'être réprimé à son tour. »
Le 12 décembre 1824, Girodet mourut (5). Les funérailles furent grandioses. Une fjule immense le suivit au cimetière. Gros prononça, sur la tombe de son ami, un discours pathétique. Emu aux larmes, il déplora la double perte que les arts faisaient dans l'exil de David et dans la mort de Girodet : « Après ces deux grands
({) BeHangé, Bonington, Copley-Pielding;, Dclaroche, Eugène Isabey, Eugène Lamî, Roqueplan^ SainIrËvre et Sigalon reçurent des médailles.
(2) «t Je ne vous parle pas du Salon, lui écrivait Gros, le 19 septembre 1834, le père de l'École Française n'est pas là et les impertinences et le vagabondage de la peinture sont à leur comble » (David, Le Peintre Daoid, p. 597).
(3) Courrier Fronçait, 31 mai 1824.
(4) Bévue Européenne, citée dans le livre de David, p. 592.
ça) Le siège de Girodet à l'Institut fut brigue par Horace Vernet, Hersent, Abel de Pujol, Ingres et Bergeret. Ce fut Ingres qui l'emporta.
hommes, s'écria-l-îl, car le premier est aussi perdu pour les arts, nous pouvons dire : adieu, belle peinture! adieu, vous reverra-l-on jamais (1)? »
A la fin de 1824,1a victoire des Romantiques paraissait une question de patience cl de temps. L'Ecole était manifestement épuisée. LVxil de David, la mort de Girodet, la défection de Gérard, la bonne volonté tardive et impuissante de Gros, la médiocrité des jeunes gens restés fidèles, tout cela la condamnait. Les novateurs, au contraire, faisaient, chaque jour, de nouvelles recrues et Topinion publique hésitante allait, peut-être, se tourner de leur côlé.
L'événement déjoua ces prévisions. A la grande surprise des Classiques euxmêmes, l'Ecole ne mourut pas. Les années suivantes accentuèrent l'antagonisme irréductible entre les chefs des deux camps et ne furent pas, pour le Romantisme, des années de triomphe. Bien au contraire, l'opinion recula : elle accepta, parmi les novateurs, les moins décidés, les moins francs ; elle rejeta les vrais Révcn lutionnaires. Le Romantisme ne devait jamais triompher.
1825 fut une année de répit. Seul le concours pour le Prix de Rome occupa un instant la critique. On en constata la faiblesse que l'on attribua, soit à l'al)sence de David et à la mort de Girodet (2), soit à la décadence de l'Ecole (3). Le Globe affirma, de nouveau, ses sympathies pour le progrès artistique. Escarmouche sans importance et sans écho.
Le 2janvier 1826, les journaux annoncèrent la mort de Louis David. Le trépas d'un des plus glorieux artistes français, mort en exil, au moment où l'Ecole^, dont on le regardait comme le père, était menacée, n'eut pas le retentissement qu'avait eu celui de Girodet. L'éloignement, la difficulté de parler du peintre sans éveiller les susceptibilités politiques, empêchèrent presque toute manifestation. On publia l'appel envoyé aux artistes belges par Odevaere (4) ; la Pandore inséra une déclamation adressée « aux Mânes de David » (5). Ce furent presque les seuls hommages rendus à l'auteur du Sacre et des Sabines.
La France se passionnait, depuis le début de la guerre de l'Indépendance, pour les Grecs. La situation de ces derniers était, en 1826, des plus critiques et l'on eut l'idée d'ouvrir une exposition de tableaux payante a leur profit. Cette exposition eut lieu en mai, dans les salles Lebrun, au n^ 4 de la rue du Gros- Ghenet.
Bien qu'elle ne réunît qu'un nombre restreint d'œuvrcs et que le catalogue ne comprit pas deux cents numéros, cette exhibition prit une importance extrême,
(1) Oeleslre, Gros, i'-« éd., p. 370.
(2) DébaUty i5 septembre 48!i5.
(H) Globe, il septembre i8S5.
(4) Courrier Françaiê et Déàaig, 3 janvier 1896.
(5) 5 janvier 1S86.
par son caractère rétrospectif. Les Classiques purent opposer aux novateurs tout un passé de gloire, réchauffer des admirations attiédies, et montrer à ceux qui les taxaient d'impuissance ce qu'ils avaient fait pour la grandeur artistique de leur pays. A ce contact, les Romantiques reculèrent. Leur violence parut plus effrayante au public. Ils perdirent une partie du terrain gagné. ^
Sans avoir exposé, tous, des œuvres capitales, tous les maîtres davidiens étaient brillamment représentés. On avaitsorti de Tatelier deDayid La Mort de SocrcUCy le groupe de Pie Vil et du cardinal Caprara, étude pour le Sacre, Psyché abandonnée. Mars et Vénus. A côté de ces morceaux, dont le premier rappelait la naissance même de l'Ecole, Guérin exposait Marciis Sexttcs, son premier et son plus grand succès. Gros l'esquisse de la Bataille de Nazareth, Gérard, quatre figures colossales (1) et le portrait du général Foy. Girodet était représenté par une tête de Vierge et une Danaé.
La jeune école, de son côté, avait aussi invoqué le secours des morts. Géricault figurait pour deux: cadres d'études de chevaux. Eugène Delacroix avait envoyé Marina Faliero, Camille Roqueplan, uneScênede VAntiqicaire, Eugène Devéria, Ferranoz aux pieds de Lalla Roukh et la Condamnation de Marie Stuart ; Delaroche montrait Les Suites d*nndtieletla Mort d'Augustin Carrache. Horace Vernet son Mazeppa; Ary Scheffer avait aussi exposé.
Il était donc facile de comparer le passé d'un des partis aux promesses* de l'autre. Cette comparaison écrasa Delacroix et son groupe.
On cessa de chercher à les comprendre ; ils furent a livrés aux bêtes ». Ceuxlà même qui avaient encouragé leurs efforts renoncèrent à les protéger et le Globe, sous la signature de Louis Vitet, les abandonna. Delacroix, Devéria, d'autres destinés à une notoriété éphémère, West ou Sainl^Evre (2) furent accusés de vouer, « par dédain de l'idéal, à la laideur une sorte de culte », d'affecter la négligence, de s'étudier au laisser aller, de faire du naturel une affaire de calcul et de système (3).
« M. Delacroix, écrivait Vitet, semble destiné à devenir la pierre de scandale de toutes les expositions... il se complaît à exagérer volontairement ses défauts et à déguiser ses qualités.... son coloris est si heurté, si dissonant qu'il fatigue au lieu de plaire (4). »
Quant aux tableaux de Devéria, « il n'y avait point d'éventails ni de paravents chinois qui puissentvous donner l'idée d'une manière de peindre plus grotesque
(i) La Victoire, la Renommée, la Poétieti r/Tiitoiredestinéesau Conseil d'État; aujourd'hui au Louvre.
(È) Saint-Evre fut, un moment, mis en parallèle avec Delacroix. l\ avait, en 1823, exposé à la Société des Amie de» Art» un Don Quichotte que la critique déclara « grotesquement flamand » (Pandore, ii décembre 4823). Voir livre IV, chapitre vi.
(3) aiobe, 2 septembre 1826, article de Vitet.
\l) Globe, 3 juin 4820.
et plus extravaganlc ». Pourconclurc, «M.Eugène Devéria était le superlatifde M. Delacroix » (1).
Qualifiés de « barbouilleurs d'enseignes », taxés « de négligence, de maladresse et d'ignorance des procédés les plus simples de l'art » (2), les Romantiques peintres payaient un peu pour les Romantiques poètes. Vitet, l'un des premiers, instituait le rapprochement, si souvent refait depuis, entre Victor Hugo et Delacroix (3), et cette assimilation n'était pas pour contribuer à ramener le public.
L'exposition des salles Lebrun produisit un effet profond sur les amateurs ; elle prépara, pour Delacroix, la déroute de 1827. « Croyez-vous, disait encore Vitet (4), que si au lieu de ce salmis de couleurs incohérentes qu'on appelle aujourd'hui tableaux, vous parveniez à rassembler une cinquantaine de toiles couvertes de bonnes couleurs bien fondues, et d'une pâte moelleuse et bien fine, quand bien mâme elles porteraient la date de 1810 ou même de 1800, la foule n'accourrait pas aussi bien pour les voir? » Avec de pareilles dispositions d'esprit delà critique, les nouvelles batailles étaient perdues d'avance.
Pourtant, au moment où il attaquait Delacroix, Vitet signalait les œuvres de « Géricault artiste admirable dont on n'avait pas assez déploré la perte » (5) ; il louait VAntiqtcaire de Roqueplan dont il concevait beaucoup d'espérances, et reconnaissait, chez Scheffer, une « facilité prodigieuse de composition, beaucoup de pensée et de sentiments »(6). Si ces jugements n'étaient pas incohérents, c'est que les peintres, qu'on réunissait sous l'étiquette de Romantiques,ne se ressemblaient pas et qu'ils n'étaient pas solidaires les uns des autres. On pouvait donc applaudir aux efforts des uns sans envelopper leurs voisins du même éloge. Un jugement particulier convenait pour chaque effort individuel.
Le Salon de 1827 s'ouvrit au milieu d'un concours immense de public (7). Les toiles qui attiraient les regards (8), le premier jour, étaient la Naissance de Henri IV de Devéria (9), VAntiqicaire de Roqueplan, le Christ au jardin des OWrt^r^ de Delacroix, V Attaque du Trocadéro de Delaroche, mais aussi le Marc-
(1) Globe, U octobre 1836.
(9) Globe, 33 Dovembre 1S36.
(3) « M. Victor Hugo est en poésie ce que M. Delacroix est en peinture », Globe, 4 novembre 1836. Vitet comparaît aussi Ary SchefFer à Lamartine (3 septembre).
(4) Globe, 93 novembre iS36.
(5) Globe, U octobre i836.
(6) Globe, 3 septembre 1836.
(7) Débatt, 5 novembre i837; Courrier Françaii, 6 novembre.
(8) Débats^ 5 novembre ; Courrier Françaie, 6 novembre ; Globe, 6 novembre.
(9) La Naiuance de Henri IV est au Louvre (no 3S0) ; Le Chriet aux Olivien à l'église Saint-Paul, à Paris (transept nord) ; L'Attaque du Trocadéro, à Versailles.
Antoine de Court et le Saint -Etienne de Léon Gog^niet, auxquels allait s'ajouter, vers la fin de l'Exposition, la Sainte Thérèse de Gérard.
Devéria était surtout le grand triomphateur. A peine connu, fort maltraité aux salles Lebrun, son tableau arrivait précédé d'une réputation d'atelier qui se soutint au grand jour. Tous les journaux s'unirent pour le féliciter (1). On le posait en émule de Delacroix et on laissait entendre qu'il dépasserait son rival (2). VAntiqitaire (3) de Roqueplan, le Mazeppa(i)de Boulanger triomphaient avec moins de bruit. Decamps faisait, avec la Chasse aiuc vanneaux et le Soldat de la garde d'un vizir y une entrée peu tapageuse, mais remarquée (5).
Par contre, Sigalon et Delacroix furent accueillis par d'unanimes cris de réprobation. UAthalie de Sigalon avait été, comme la naissance de Henri IVy très prônée avant son exposition; le grand jour lui fut funeste (6). On pardonnait à Delacroix le Christ au jardin des Oliviers (7); mais, comme l'année précédente, Marino Faliero épouvantait la critique et la foule (8), ei Sardanapale était l'objet d'universels sarcasmes.
A la fin du Salon, après des retards ménagés, parut la Sainte Thérèse de Gérard qui souleva un enthousiasme (9) dont les classiques auraient eu grand tort de triompher.
Gomme en 1824, les Anglais avaient exposé et, bien que le public dût être plus préparé à les recevoir, ils ne furent pas, en général, mieux compris. Jal remarqua, presque seul, l'admirable portrait de Master Lambton (10) et les paysages de Gonstable (11). Le Courrier français déclarait que les paysagistes anglais ne faisaient courir aucun danger à nos artistes (12).
Le Salon de 1827 fut donc bien, comme le disait Boutard, <x les Etats généraux de la peinture» (13). Geux qui avaient espéré y voir disparaître le trouble des années précédentes, qui se plaignaient de cette indécision, de ces essais, de cette
(i) Débat», 30 décembre 4827 ; Courrier Français, 17 décembre ; Figaro, 48 décembre.
(2) Globe, 22 décembre 4827. « Nous croyons que le mattre doit se tenir sur ses gardes ; son élève ne serait-il pas, à rbeure qu'il est, plus voisin que lui du but vers lequel ils marchent tous deux. »
(3) Figaro, 7 novembre 4827.
(4) Au Musée de Rouen, sous le n» 58.
(5) Figaro, 26 novembre.
(6) Globe, 22 décembre 4827.
(7) Globe, 6 novembre 4827.
(8) VObservaieur, 8 décembre 4827.
(9) Globe, 5 mars 4828.
(40) Jal, Btquisiei^ Croquis, Pochade» ou tout ce qu'on voudra »ur le Salon de 4827, p. 79 ; Figaro^ 49 novembre 4827.
(44) Jal, op. cit., p. 47.
(42) Courrier Françai», 6 novembre 4827 ; un Examen du Salon de 4827, anonyme, fait de Lawrence un éloge assez remarquable (p. 38), qu'il tempère en attaquant Gonstable (p. 99).
(43) Débat», 34 décembre 4827. .'
anarchie (1) étaient obligés de constater que la confusion allait croissant. « Les novateurs, il y a trois ans, écrivait Vitet, marchèrent sous deux ou trois drapeaux distincts: bien Fou qui voudrait aujourd'hui compter toutes leurs bannières. 11 y a autant de couleurs que de combattants (2). »
Ajoutons que la Foule applaudissait sans distinction de parti et acclamait, pour un bon tableau, et ceux qui avaient tenté «l'entreprise déraisonnable de vouloir remonter un fleuve débordé (3) » et ceux qui avaient Fait déborder le courant.
Oux-lA, oncommençaità entrevoir leurorigine; leFigarOy qui avait pris leur déFense, reconnaissait Titien, Tintoret, Van Dyck, Rubens, Rembrandt comme leurs ancêtres. «C'est à tort, proclamait-il, qu'on accuse les jeunes peintres de se lancersansguides, sansordre, dans des voies nouvelles et dangereuses... nous le répétons ici, celte manière qui alarme tant de sentinelles de ce qu'on appelle le bon goût, n'est qu'un retour vers celle des anciens maîtres (4).» «On a tort, disait-il encore, d'attribuer à Delacroix seul la chute de l'Ecole ou de le considérer comme cheF d'école, il vient après Prudhon, Géricault (5) et Gros (6). »
Jal consacra un ouvrage fort curieux au Salon. 11 avait bien changé depuis 1818. 11 regardait, à présent, le Classique comme « l'ancien régime des beauxarts (7); » le Romantisme attirait sa curiosité, sans que son dilettantisme pût s'y Kxer, et il était préoccupé d'en distinguer les diverses phalanges. Avec grande perspicacité, il définissait Delacroix et ses imitateurs ou « plutôt ses victimes », des anglo^ènitiens . 11 Faisait d'Ary ScliçtTer, Camille Roqueplan, Steuben, un groupe assez arbitraire qu'il appelait les schismatigues. Il louait tour à tour LéonCogniet, Gudin, «peintre de marines égal à Claude Lorrain», BonneFond et Schnetz, Ileim et Delaroche, et réservait surtout sa Faveur à Horace Vernet qu'il chérissait d'un amour quelque peu excessiF. Fort embarrassé, malgré ses airs de persiflage et d'aisance, pour se déterminer parmi tant de Formules qu'il se piquait de comprendre toutes.
Quelques jours après l'ouverture du Salon, avaient été inaugurées les salles du musée Charles X, destinées à recevoir les collections d'archéologie égyptienne et dont les plaFonds avaient été peints par Gros, Ingres, Heim, Abel de Pujol, Picot, Horace Vernet, Fragonard et Meynier.
« Quand uni artiste, lisait-on dans le Figaro (8), a Fait de belles choses et s'est
{i) Globe, 6 février i8S8.
(9) Voir aussi Le CoMtiiutionnel, 5 novembre iftl7. * (3) Débats^ 23 décembre 1837.
(4) Figaro, 3 janvier 1828.
(5) Figaro, 15 décembre 1827.
(6) Figaro, À novembre 1827.
i7) Jal, op. cit., p. 102.
(8) Figaro, 18 décembre 1827. Par contre, éloge dans les DébaU, 16 décembre 1827 ; — Voir aussi Cour^ rier Françain^ 17 décembre ; le Portrait de Charten X (|ue Gros exposait au Salon avait été également
acquis une certaine part de gloire, il a pour toute sa vie des droits à l'indulgence : nous ne dirons rien du plafond de M. Gros. »
L Apothéose dT Homère put au contraire consoler Ingres de toutes les épreuves qui avaient précédé sa gloire. La critique Tavait, au Salon, félicité pour deux portraits k qui écrasaient toutes les peintures qui les environnaient (1) », elle se répandit en longues descriptions du chef-d'œuvre nouveau (2). Peut-être, cet enthousiasme fut-il, en partie, provoqué par la facilité avec laquelle VApo^ théose se prétait aux développements littéraires ; peut-être ne fut-il pas toujours très éclairé (3). On remarqua que les éloges étaient venus surtout du camp romantique auquel Ingres témoignait pourtant peu de sympathie (4). D'ailleurs les vieux griefs, ressassés neuf ans auparavant, contre Ingres, n'étaient pas encore oubliés. On l'accusait encore de « tenir un peu trop pour le Pérugin (5) » et trois ans plus tard Vitet le jugeait ainsi : « M. Ingres est, comme on sait, un adepte de la vieille école primitive du seizième siècle : il y a dans sa manière quelque chose de résolu, de ferme et d'arrêté qui rappelle le Pérugin et les vieux peintres du Rhin (6). »
Le Salon de 1827 et l'ouverture du musée Charles X furent les dernières fêtes artistiques de la Restauration (7). De ce jour, jusqu'à la Révolution de 1830, les artistes ne trouvèrent que des occasions rares et partielles de s'adresser au public. Les Salons des Amis des Arts (8), l'Exposition organisée en 1829 aux Galeries Vivienne sous le nom de Musée Colbert (9), l'apparition du tableau du ScLcreàe Gérard (10) ne fournirent aux polémiques que des sujets restreints. L'opinion publique n'eut donc point matière à se modifier.
D'ailleurs n'était-elle pas suffisamment établie et la transformation que les
accueilli par des critiques violentes. Figaro y avait vu l'œuvre d' « une main débile qui ne peut plus soutenir la palette » (7 nov. 4837). On peut constater, à Versailles où ce portrait est exposé, que le reproche n'était pas injustifié.
(1) IMati, 23 décembre 4827.
(2) IMaU, 46 décembre 4827 et 2 janvier 4828 ; GaztlU de France, 45 et 20 décembre 4827.
(3) Beaucoup, ne comprenant pas le coloris, considéraient l'œuvre comme inachevée (Gazette de France, 45 décembre 4827).
(4) Revue Françaùe, janvier 4828, p. 208.
(5) Jal, op, cit., p. 403.
(6) Globe, 47 avril 4830.
(7) A rissue du Salon, Gros reçut la croix d'Officier de la Légion d'honneur ; Steuben, Gudin, Delaroche, Vinchon, Léon Gogniet, Ary SchefFer furent décorés. On reg^tta l'oubli de Champmartin et de Delacroix {Figaro, 29 avril 4828). La Maison du Roi et le Préfet de la Seine avaient commandé ou acheté chacun une douzaine de toiles, le Ministère de l'Intérieur en avait acheté environ 45.
(8) Album National, 20 mai 4829.
(9) Silhouette, 4829, p. 49.
(40; Gasette de France et Oébati, fin mai, 4829.
Salons (lo. 18t9, de 1822, de 1824 avaienl Alahorée n'étail-elle pas parachevée en 1827? Persuadés, au lendemain de l'Empire, que la g^randeurde l'art était subordonnée à une unité de direction et que cette direction devait s'appuyer sur In doctrine de l'Idéal, les artistes etles amateurs avaientété contraints de renoncer à leur conviction. Une g^énération nouvelle, grandie* à leur insu et dont les manifestes avaient jeté d'abord le désarroi dans la France artistique, venait de prouver, par ses actes, que l'on pouvait avoir du talent en dehors de l'Ecole, et, chose plus difficile à faire accepter, que l'art ne dégénérait point pour s'épanouir en toute liberté. « Il est bien reconnu, lisait-on, en 1829, dans VAlbum National (1), qu'au siècle où nous sommes arrivés, la première condition do toute espèce de talent dans un art quelconque, doit être, non pas, comme on le prétend, l'originalité, mais bien l'individualité. »
C'est le principe d'individualité qui, dans les luttes dont nous venons de rappeler les phases, avait, au milieu des violences et des injures, triomphé. Si divisé qu'il fût, si passionné qu'il se montrât, le public s'était au moins mis d'accord sur ce point que des artistes pouvaient plaire avec des méthodes diverses. Pour tous, même pour les plus réfractaires, l'horizon artistique s'était élargi.
Malgré les attaques et les sarcasmes, la vieille Ecole n'avait pas succombé. Aux premiers lutteurs fatigués, désorientés ou découragés ou disparus, elle avait joint des forces plus jeunes ; sa vitalité persistante s'était affirmée par le nombre de ses recrues et par le succès qui avait accueilli leurs efTorts. En pleine effervescence romantique, Léon Cogniet ou Court s'étaient imposés à l'attention et l'on n'aurait pas dit, sans injustice, qu'elle était impuissante ou morte la doctrine dont relevaient la Mort de Saint Etienne et Marc Antoine montrant au peuple la tunique de César (2).
Mais d'autre part, cette Ecole, qui s'était si bien défendue, avait perdu son hégémonie. Déchue de son empire, elle avait dû partager avec d'autres l'estime des amateurs qu'elle avait autrefois tout entière accaparée. Les efforts d'une critique intransigeante n'avaient pas enrayé le mouvement d'émancipation et n'avaient pas non plus empêché le public d'encourager de sa faveur les dissidents.
Dès le premier jour, en effet, la foule, préparée par les œuvres de l'Ecole de Lyon, avait salué quelques-uns des jeunes peintres qui s'étaient affranchis delà tutelle de David. Horace Vernet, Paul Delaroche jouirent, dès leur premierSalon, delà popularité qui ne les abandonna jamais. On ne s'Imagina pas qu'il y eût plus d'audace à admirer la Mort d^Elisabeth ou Mazeppa qu'il y en avait eu à applaudir au Sacre ou à la Bataille d'Austerlitz. Nul doute que l'évolution eût été pacifique si d'autres artistes plus bruyants ne s'en étaient mêlés.
(4) 48 avril 4829.
(2) Au Louvre, sous le d» 448.
Eugène Delacroix, au contraire, et les artistes que l'on groupa autour de lui, Devéria, Boulanger, Roqueplan, d'autres qui ne lui ressemblaient en rien, mais dont la hardiesse était égale, comme Sigalon, ne surprirent que par exception la faveur populaire. Delacroix ne retrouva pas la sympathie qui avait entouré Dante et Virgile; Sigalon, après le succès de la Co^^r^t5an^, connut la chute d'Athalie. Ce furent de véritables incompris. Il n'était pas nécessaire qu'un Drlécluze s'acharnât après eux. Les yeux accoutumés k la timidité davidienne furent éblouis et offusqués: comme on ne saisissait pas le sens de leurs recherches, on les accusa de bizarrerie voulue. « Le Classique fait le beau, lisait-on en 1829 dans la Silhouette^ le Romantique affecte de paraître laid. Le premier est sec, raide, maniéré, théâtral ; le second n'est pas moins ridicule avec ses jambes tordues, son horrible figure et les teintes ignobles de son fard qu'il prend pour de la couleur.»
Quelques amateurs peu nombreux, des artistes et des rapins soutenaient seuls, avec sincérité, le génie de Delacroix. D'aucuns se joignaient à eux par affectation. Dans ce groupe où le jugement du public était, on le pense, assez maltraité, on s'habitua à considérer en ennemis, non pas seulement les Classiques, mais ceux (les novateurs qui avaient réussi. Dès 1827, Horace Vernet, Delaroche payaient leur gloire de maint sarcasme (1). Bientôt on allait leur refuser jusqu'au nom de peintres. Braver la foule, effrayer le bourgeois, le «philistin» et le «pompier» devint pour quelques-uns une joie intime. Delacroix n'échappa pas à ce travers (2) ; Louis Boulanger en fut la dupe. 11 faut quelque effort pour comprendre le succès que l'on fit à des lithographies comme les Fantômes où l'on remarqujait « une haute intelligence de la poésie (3) » et l'on renonce à deviner par quelle aberration la «S'am^-iSar^A^/^m^, barbouillage incohérent et ridicule, a pu être qualifiée de conception magnifique (4).
Etranger a ces partis, Ingres, force respectée par tous et que peu de personnes comprenaient, occupait, nous l'avons vu, en 1830, une situation indécise entre les Romantiques qui persistaient à le réclamer et les Classiques auxquels il avait donné des gages et qui allaient le rattacher à eux.
Une dernière remarque est nécessaire. Le combat que nous venons de suivre s'était produit en toute liberté. Les persécutions, dont les Romantiques et surtout les paysagistes eurent à se plaindre plus tard, n'avaient pas été inaugurées. Jamais les portes du Salon ne s'étaient fermées devant un artiste. Seul Horace Vernet s'était vu écarté en 1822, mais pour des motifs purement politiques. En
(i) Figaro. 13 novembre 1837.
(2) Hlustratîon du Fau»L
(3) Album National, 18 avril 4829.
(4) Victor Hugo, Leitrt à V. Pavie, 17 juillet 4828.
1827, où le jury avait été taxé d'excessive sévérité (1), un Salon des refusés sVvtait ouvert à la salle Lebrun et, de l'aveu du Figaro (2), il ne contenait aucune œuvre de valeur.
Lies encouragfements, les distinctions honorifiques et les commandes officielles n'avaient même pas manqué aux novateurs.
Delacroix avait reçu une seconde médaille en 1824, et avait vendu à l'Etat ses deux premières œuvres exposées. Ses ennemis mêmes avaient regretté qu'il n'eût pas été décoré en 1827 et il l'eût été certainement à la prochaine Exposition. Boninglon avait obtenu, en 1824, une médaille de 1^* classe; Roqueplan, Isabey, Saint-Evre avaient été deux fois médaillés. Il n'est pas besoin de dire que Vernet, Delaroche ou Ingres avaient eu une large part dans les libéralités gouvernementales. Ingres et Vernet étaient membres de l'Institut depuis 1825 et 1826. Delaroche allait les suivre en 1832. Depuis 1827, Horace Vernet dirigeait l'Ecole de Rome.
Les violences de plume et de langage n'avaient donc pas eu de retentissement dans les faits. Le procès s'était plaidé librement et l'on n'avait refusé au public aucun élément de nature à l'éclairer.
Lorsque la Révolution de 1830 éclata, précédée d'une agitation, au milieu de laquelle les préoccupations artistiques avaient été un peu oubliées, le sort de la bataille n'était pas décidé, plusieurs des combattants venaient à peine d'entrer dans la lice, mais les positions de tous les adversaires étaient bien définies et les drapeaux flottaient déployés, avec leurs couleurs et leurs devises.
Nous avons regardé par les yeux de la foule qui suivait, passionnée, les péripéties du combat; nous allons, k présent, essayer, à notre tour, de suivre les champions et cherchera déterminer la nature de la cause pour laquelle chacun d'eux s'était armé.
(i) Le Courrier, 6 novembre 1827.
(S) Figaro, 18 décembre 48SI7 ; BxpoHHon de Tabieaux modeme$ à la galerie Lebrun^ rue du Groe^henel, n* 4; Catalogue, 1827. Comporte 474 numéros sur des sujets très variés: antiques, anglais, etc. Pas un des noms qui y figurent n*a atteint la notoriété.