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CHAPITRE DEUXIEME

LES LIMITES DE l'iIËGKMONIE DE DAVID

Pour incontestée que fût la gloire de David, quelque empire qu'il eût sur le gaût public, quelque ascendant qu'il exerçât sur les peintres, ses contemporains, il ne pouvait pourtant imposer à tous ses idées, fermer les yeux de la foule sur les mérites qui n'étaient pas les siens, dominer entièrement des esprits qui s'étaient formés hors de son influence; il ne pouvait empêcher des artistes, dont la plupart ne le valaient point, d'avoir leur jour et d'avertir ainsi les amateurs qu'il était d'autres façons de penser et de peindre que les siennes.

Ceux qui l'imitaient avec la meilleure volonté ne pouvaient d'ailleurs plier leurs tempéraments à ne le jamais trahir. Quelques-uns étaient incapables de le comprendre; d'autres se cabraient et se révoltaient contre la discipline qu'ils s'étaient imposée.

Ainsi, au temps même de sa plus grande gloire, s'étaient élevées quelques voix discordantes et l'hégémonie de David était limitée.

De cette opposition, qu'un récent historien de l'Art Impérial s'est étudié à mettre en lumière (1), il ne faudrait point exagérer l'importance immédiate.

Les vues divergentes qu'avaient exposées quelques critiques ou quelques érudits ne constituaient point, en face des doctrines davidiennes, une doctrine opposée. Des penseurs isolés avaient attaqué, dans une occasion ou sur un point particulier, à propos d'un Salon ou d'un tableau, l'esthétique régnante; leurs idées ne formaient pas un faisceau cohérent. Le plus souvent ils étaient imprégnés des principes dont ils ne s'écartaient un moment que pour s'y rallier bientôt et, chez ceux-là même dont le témoignage est le plus original : Paillot de Montabert, Guizot ou Taillasson, pour en nommer quelques-uns au hasard, on citerait mille passages de pure orthodoxie davidienne (2). Parfois entin ils

(() Benoit, L'Art françait $aui la Révoluiion etVEmpire, iS97.

(2) La démonstration est inutile pour Taillasson ou Montabert dont nous avons déjh fait mainte citation orthodoxe. Pour Guizot, il suffit de rappeler qu'après avoir, comme nous le verrons par la suite, émis, dans son Salon de 1810^ des idées fort nouvelles, il accuse Girodet de n'avoir pas donné aux personnages de la Révolte du Caire un caractère assez idéal.

exprimaient de pures velléités dont l'exécution les eût, peut-être, effrayés et, lorsque Girodet, dans son poème de la Peinture, engageait les artistes à s'inspirer du moyen âge, il se gardait bien de suivre son propre conseil.

Si les vues de David furent parfois combattues, ces révoltes n'eurent pas d'effet immédiat ; elles sont surtout intéressantes comme signes précurseurs de l'avenir et c'est à ce titre que nous nous réservons de les étudier tout à l'heure.

Il serait, de même, exagéré de représenter, placés en face de l'atelier de David, des ateliers rivaux, égaux en importance au sien. Il y eut, certes, des jalousies de personnes et d'influence ; mais la supériorité de David et l'action qu'il exerçait sur ses ennemis mêmes ne furent jamais sérieusement contestées. Ce terme à^ Ecole française avait bien la signification que nous lui avons attribuée et l'unité de cette Ecole présidée par David a constamment été affirmée, surtout le jour où l'existence en a été menacée par une révolution artistique.

Vien, Regnault ou Vincent ne s'étaient pas conformés entièrement à l'esthétique de David parce qu'ils étaient de ces esprits médiocres qui ne pénètrent jamais complètement une idée : ils s'étaient séparés de David, non parce qu'ils pensaient autrement que lui, mais parce qu'ils étaient incapables de le comprendre. Leurs œuvres et leurs élèves en font foi. Les seuls esprits vraiment indépendants et animés par des principes personnels, Greuze, mort en 1805, ou Prudhon qui disparut seulement en 1823, étaient restés isolés et leur influence avait été nulle ou très restreinte.

Les peintres dissidents avaient donc formé deux groupes ; Vien, Regnault, Vincent, d'une part, alors les plus importants, aujourd'hui les plus oubliés; Greuze ou Prudhon, de l'autre, que l'avenir devait venger du discrédit relatif où ils ont vécu.

Vien était mort en 1809 (1), considéré jusqu'à sa fin comme le patriarche de l'art et le fondateur de l'Ecole (2). A vrai dire, il avait eu plus de bonheur que de talent. De son œuvre, peu de souvenirs subsistaient; on avait aussi oublié ses protestations contre les exagérations du goût antique (3), et, si l'on évoquait encore son nom, c'est parce qu'il avait été le maître de David, de Vincent et de Regnault.

Vincent (4) eût, par tempérament, continué les traditions de Van Loo ou de

(1) Vien (i71M809), élève deGiral etNatoire; premier grand prix de Rome, 1743; académicien, 4754; directeur de l'Académie de France à Rome, 4775; premier peintre du Roi, 4789; membre de l'Institut, 4795. 11 exposa de 4753 à 4793.

(2) Sur le rôle traditionnel attribué à Vien, voir, entre autres, André Ghénier,iSur la peinture tChiêloire,

(3) Sur ses protestations contre la manie de l'antique, voir Benoit, op. cit., p. 406 et 387.

(4) Vincent (4746-4846), élève de Vien ; grand prix de Rome, 4768, membre de la Légion d'bonneur ; membre de l'Institut dès la création; a exposé de 4777 à 4804.

Boucher, s'il iravail vécu en un temps où elles étaient proscrites. Son tableau de Zenon et les filles de Cnide (1) (1769) exaspérait les Davidiens (!2)el ne satisfaisait ni pour l'inspiration, ni pour la Facture, l'austérité de l'Ecole. Comme artiste, sa pratique était donc originale; le penchant qu'il avait pour la grâce, une certaine entente de la couleur, le goût des tonalités claires auraient pu imprimer à l'art une direction intéressante; mais, professeur renommé, habile à préparer aux concours académiques, il ne semble pas qu'il ait agi sur ses élèves d'une façon profonde et nous retrouverons, parmi les défenseurs de l'Ecole mourante, Thévenin, Heim ou Pallière qui sortirent de son atelier.

Gomme Vincent, Regnault (3) s'était formé avant la naissance de l'Ecole, mais, plus que Vincent, il en accepta les préceptes. Les Trois Grâces (4), que l'on regarde encore avec plaisir dans une photographie qui en élimine la couleur désagréable, surtout VÉdtccation d Achille (^i)j popularisée par l'admirable gravure de Bervic, le montrèrent soumis à la mode régnante. Le surnom de « Père La Rotule », qu'on lui donnait dans les ateliers, rappelle des scrupules anatomiques qui ne devaient pas non plus déplaire à David. Mais des idées moins fermes et moins arrêtées (6), des admirations moins exclusives donnèrent, sans doute, à son enseignement une moindre autorité. Il transmit cette liberté d'esprit à Guérin, le plus étroit sectateur de David mais le moins capable d'imposer ses principes, Guérin dans l'atelier duquel se prépara laRévolulion.

En résumé, ce groupe d'artistes, quelque place qu'il ait usurpée, aux yeux des contemporains, n'opposait à David rien de vivant ni de durable et ne devenait dangereux que par le soin qu'ils laissaient à leurs élèves de se diriger par eux-mêmes. La postérité, qui les a oubliés, leur a fait justice. Da^s la trame de l'histoire on peut négliger leur action.

Il en est tout autrement de Prudhon, le seul artiste français resté entièrement étranger à l'École, depuis la mort de Greuze survenue en 1805.

Le génie de Prudhon (7) s'est imposé à ses contemporains. Ils ont subi sa

(4 ) Au Louvre, sous le a* 968.

(î) André Chénier, loc, eii.

(3) J.-B. Regnault (4754-4839), élève de Bardin; prix de Rome, 4776; académicien, 478t); membre de l'Institut, 4795; chevalier de la Légion d'honneur. 11 a exposé de 4783 à 1799.

(4) Au Louvre, sous le no 769.

(5) Au Louvre, sous le n« 768. La réduction originale, d'après laquelle Bervic a fait sa gravure, se trouve au musée d'Avignon.

(6) « Praticien habile, sans idée, sans instruction, n Delécluze, Daoid^ p. 304.

(7) Pierre Prudhon (4758-4883). — Consulter : Cb. Clément, Prudhon, 4868; — Delacroix, Prudhon (Revue des Deuj>Monde$, 4or nov. 4846) ; — Pierre Gauthiez, Prudhon, 4886; — Les Concourt, ^Mr/z/tc xviiia iiéele, tome H; — Quatremère de Quincy, Eloge, dans le Moniteur unioernel du 45 octobre 4824; — A. Sensier, Le Roman de Prudhon dans la Revue internationale de Fart et de la curiœité, 45 déc. 4869 ; —

séduction quelque effort qu'ils tissent pour s'y dérober et leur impression constante a été qu'il était, à la fois, admirable et dang^ereux. La postérité a confirmé ce double jugement.

L'admiration qu'inspire Prudhon a sans cesse été grandissant : comme tous les peintres passionnés, il verra constamment des esprits lui rester rebelles mais aussi il sera aimé passionnément. Le charme qu'il exerce n'a rien de rationnel : on ne démontre pas sa puissance, et Ton s'y prête, comme on s'y dérobe, par tempérament. Né au début du xvm* siècle, il n'eût été que le plus aimable des artistes de sa famille; il a dû au hasard dé la naissance d'être entièrement isolé, de se développer par lui seul et de garder une place indépendante dans l'histoire de l'art français.

Ses contemporains ne se trompaient pas non plus quand ils redoutaient son action. Par sa nature, par ses tendances, par sa technique, Prudhon niait les principes de David.

C'était, sans doute, un spectacle décevant pour des peintres, épris de logique et de raison, de voir un artiste chez lequel le sentiment primait toute autre qualité et dont la grâce était la suprême vertu.

Prudhon paraissait ignorer ses contemporains. Leurs théories n'avaient point de prise sur lui et, sans se contraindre à les suivre ou à les éviter, il s'abandonnait à son génie au risque d'être monotone, au risque d'être inégal, touchant, tour à tour, le pire et le parfait. Comme tous les artistes dont la personnalité est très accusée, il ne voyait du monde que ce que celui-ci lui montrait de luimême. Sa main revenait sans cesse à certaines formes, à certains types qu'il a£Pectionnait.

Il ne dessina, pour ainsi dire, de toute sa vie, qu'une seule tête de femme; il ne rêva la jeunesse et la beauté que sous un aspect; mais il s'inquiétait peu de cette apparente pauvreté, et il répétait son rêve en de multiples images, car c'est un rêve qu'il peignit constamment. La nature, le modèle dont David était si jaloux, il les apercevait mal et les yeux de l'âme avaient créé en lui un monde charmant et léger où se mêlait avec peine la réalité.

Comme David, il était épris de l'antiquité, mais il n'y voyait pas, lui, un catalogue froid de beautés abstraites, un arsenal de perfection; il l'avait approchée de plus près, elle l'avait charmé et il n'en avait plus détaché sa vue. Ce n'est pas à dire qu'il l'eût entièrement comprise, mais il en avait découvert quelques caractères aimables et l'avait, pour ainsi dire, recréée. Ainsi qu'André Chénier, il avait oublié les admirations convenues et l'érudition de collège pour entrer en direct commerce avec la pensée antique et c'est d'un cœur

Voiari : Notice hisiorique tut Prudhon, 4824, etc. Ed. de GoDCOuri a écrit ao Catalogue rationné de t œuvre de Prudhon, Paris, 1976.

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