CHAPITRE DEUXIEME
Le 29 jaiivior 1824, la Pandore consacrait un article nécrolog-ique au malheureux Géricault et déplorait la disparition « du jeune Romantique ». C'est une des premières l'ois (|n'à notre connaissance le termeait été appliqué à un peintre, dans le sens que nous lui attril)uons aujourd'hui (1). En face de l'Ecole qui s'obstinait à ne pas mourir, on sentait, à présent, que les novateurs formaient une armée, et l'on apercevait aussi l'analogie, jusqu'alors insoupçonnée, entre le mouvement littéraire et l'évolution artistique.
Le Salon de I82i montra la peinture et l'opinion ouvertement partagées en deux camps.
Sans nommer les partis (2), ou en les désignant par les épithètes d'Homéristes cl (le Shak(^sp(\iriens {;{), ou (Micore en adoptant les étiquettes définitives de Romantiques et de Classiques (4), toute la critique est d'accord pour signaler le duel entamé.
(^c duel s'engage avec violence, sinon avec grande netteté. A côté des artistes f|ui sont les champions avérés de la Révolution ou de l'Ecole, il en est sur le (•(Miiple (l('S(|iicls les plus passionnéshésitent ; il en est queles deux partis revendicpient ou qu'ils essayent, par tacli(|ue, de se rattacher. Schnetz (.j) et Sigalon sont définitivement inscrits dans la phalange nouvelleprèsde Vernetou de Delacroix. Mais on ne désespère pas de ramener à la bonne voie Ary Scheffer (6), et Landon, fougueux adversaire des novateurs, couvre d'éloges Robert Fleury et Delaroche (7) dont il n'a pas encore reconnu le drapeau.
(1) Sur \c sens cl les vicissitudes du mot, voir, plus loin, liv. IV, chap. i.
(2) U Globe, 17 septembre 1824.
(:!) Les Débats, 11 septembre, 10 octobre et 3 novembre. (i) La Gacelte de France, 9 et 13 septembre 1824. (5) Déhals, 18 octobre.
(G) Débats, liT septeml)re.
(7) Cacetle (le France, 13 septembre : « Que M. SchetFer veuille bien apporter dans la pratique de son art un peu de soin et àe^proprelé, j'ose prédire tfo'alors nous aurons un bon peintre de plus. »
(8) Landon, II, p. 26 et 34.
Le cas d'Ingres est plus curieux. Reçu de la manière (jue nous avons rappelée au Salon de 1819, le silence s'était, depuis, fait sur son nom et, en 1822, son envoi avait passé inaperçu. En 1824, il reparaît, mais c'est pour se voir accablé d'éloges par ceux-là mêmes qui l'avaient vilipendé. A-t-il donc changé? Non; a-t-il, par son obstination, amené la critique à partager ses desseins ? 11 ne le semble pas davantage. Des esprits clairvoyants ont deviné, dans la lu((e (jui s'annonce acharnée, un allié utile chez ce dissident de la veille et, à l'exemple de Kératry (1), révent de l'associer à la défense de l'Ecole. Ils le couvrent de fleurs (2) et l'austère Landon compare Henri IV joicant avec ses enfants avec le tableau où Revoil a traité le même sujet, ce qui, dans sa pensée, est certainement une grande louange.
Cette attitude n'empêchera pas les Romantiques de considérer, durant plusieurs années, Ingres comme un des leurs. En 1832, Théopliile Gautier associera encore «les tableaux d'Ingres et de Delacroix, les aquarelles de Boulanger et de Decamps (3). »
A partir de 1824, Ingres va donc jouir de cette faveur unique d'être loué de toute part et ménagé par les deux partis.
On s'imaginerait volontiers que, plus jeunes et plus ardents, les novateurs et leurs amis, ont conduit leur polémique avec plus de véhémence et d'àpreté. On évoque, malgré soi, le souvenir de la première d' Ilernani et «les genoux» menacés de la guillotine, tremblant sous les vociférations desrapins. A en juger d'après les journaux et les trop rares Mémoires qui nous rappellent cette époque, telle n'a pas été la physionomie du combat.
Les Romantiques se croyaient trop assurés de la victoire, ils méprisaient trop profondément leurs rivaux, ils en voyaient l'agonie trop proche, pour s'acharner après eux. Plus tard, quand ils virent que les moribonds s'obslinaienl à ne pas trépasser, leur ton s'exaspéra. Ace moment, quelques plaisanteries sur la « rotule des Atrides (4) » suffisaient à leur haine. Dans le Journal de Delacroix on ne perçoit presque aucune passion contre des adversaires condamnés. Que dire, au reste, qui n'eût pas été cent fois répété? Depuis si longtemps, on avait signalé, un à un, tous les défauts de l'Ecole que les reproches étaient épuisés. Au lieu de critiquer le passé, il étaitplus utile d'affirmer les tendances nouvelles, et quelle
(1) Kératry, Du Beau, tome III, p. IS-i : « Qui ne concevra l'espérance de voir le dépôt, de l'art passer entre des mains dignes de le recevoir, et le transmettre intact à leur tour, si MM. Couder, Abel de Pujol, Steube, Géricault, Ingres, se rendent dignes de la mission à laquelle un heureux génie semble les avoir appelés. 1)
(2) Débats, il septembre et 23 novembre. |3) Préface des Premières Poésies.
(i) L'expression est de Charlet ; il parle, dans une lettre, de son maître « Lebel, élève racorni de David, alors que la rotule des Atrides se montrait à travers les pantalons dans les tableaux d'un grand nombre des victimes du grand maître. » (La Combe, Charlet, p. 11).
— Ofi —
diatribe eùl été plus vi(;ltMilo, cùl jxuté des (•()in)s plus sûrs ([uc los |)ropres œuvres que l'on voulait défendre"? Ces œuvres, il était utile d'eu u)ar(|uer le caractère, d'explicjuer les vues auxquelles elles répoudaieut, d'aftiruier leur valeur et leur sérieux. 11 fallait surtout se faire comprendre. Aussi le Ion des j)arlisaus des Roniaul i(iut>s, dans la i)resse, fut-il, relativement modéré (I).
Les Classiciues, au contraire, mirent, dans leur langage, l'énergie <|u'ils ne déployaient plus ilans leurs tableaux, ^b-nacés d'être chassés d'un domaine (]u'ils avaient cru le leur, ils associaient à leur cause celle des principes et de la dignité de l'art, persuadés (pi'ils soutenaient des iiil('-i-èts sacrés et que leur défaite serait un danger public (2).
Ils n'entendaient rien lù à la couleur, ni au dessin des mnateurs et cette inintelligence qui n'était pas, ordinairement, volontaire translormait à leui's yeux toutes les tentatives, tous les efforts en barbouillages dévergondés. L'attitude du pul)lic, de j)lus en |>his froid à leur égard el dunl la curiosité coiirail an\ innovations, les exaspérait. Leurs idées et Icui- langage ne gardèrent pas de mesure. C'est de leur côté que l'attaque se fit surtout acerbe et outrageante.
Le Globe venait de se fonder. Dès son second numéro (i^), il prit en main la cause des Roniauti(|ues et le fit avec une r(Muai(|ualile modération el une parfaite lucidité.
En termes sobres, il instituait le procès des (dassi(]ues. d Depuis David, disaitil, notre Ecole, modelée tout entière sur l(>s slalues auli(|m^s, n'a plus présenté, avec une certaine cori-ecliou de style, (|ue le dessin le j)lus unibu-uic, le plus insignifiaut, le plus froid; tous les d(''lails anal(iiui(|M(^s si forlciiiciil sentis, si énergi(|ueuH*,nt pil loics(|ues dans Micliel-Auge, (uil disparu dans uiu' espèce de rondeur donnée à loiiles les formes ; le dessin a joint à la raideur- dir mar-bre toute la |)rélerili(ui el la fausseté académiijue. » il signalait ensuite la décadence de l'Ecole el, passaui au carrr|) adverse : " les seuls tablearrx, afiir-rrrail-il, oi'r l'orr Ir-oirM' rrii progrès véritable dans la corderir-, le rrrarriemeul drr |)inceau et la corirposiliou sontdecetlenouvelle génération taiil alla(|uée. » il rrorrrmait |)arnii ceux (jui étaient sortis avec bordieur'de l'Académie, De la Roclre, Scirrrelz, Sigalon, Delacroix, Sclietl'er-, Kolierl (^i), el, sarrs s'ar'r(Mer' a rcclieiclier- les (uigines
(1) kn Salon, par contre, ils étaicnl plus bruyanls. l'illet (Salon de I82i, p. "£'>), parle de i. U-eiite jeunes fanatiques aUroupcs qui |)o.ussent des cris d'admiration devant une des toiles les plus lia rlioui liées qu'il soit possible d'imaginer (Lex Massacres de Scio). »
(2) Tactique souvent reprise et toujours avec succès: m Tous les jeunes gens de cette école, dit Delacroix âes élèves d'Ingres {Jiniriin/, !t lévrier 4847), ont quelque chose de pédant ; il semble qu'il y ait déjà un très grand mérite de leur pail à s'être rangés du parti de la Peinture sérieuse, c'eul un des mots du parti. »
(3) 17 septembre 1824.
(l) 26 septembre 1824.
de ce nioinciiieiit, dont il allrihuait, sans grande réflexion, la palci'uilé àGéi'ard, il s'attacliait surtout à défendre le plus attaqué des combattants.
Cette défense il la présentait longuement (1), essayait de montrer la science déplo3-ée dans les Ma.s.-iaci-es de Scio: « M. Delacroix, avançait-il, est beaucoup plus réfléchi que tous ceux qui le prennent pour un jeune étourdi. » Enfin, analysant cette couleur dont presque personne ne soupçonnait la beauté, il révélait la recherche tourmentée du peintre et affirnuiit (|ue « lorsqu'il aurait terminé ses expériences il serait le plus habile coloriste de notre Ecole. »
Ce iS'a/on si remarquable s'achevait sur cette profession de foi à laquelle le 6^/o&e lui-même devait bientôt cesserd'ètre fidèle: « L'art doil être libre et libre de la façon la plus illimitée. Tout ce qui fait partie de l'univers, depuis l'objet le plus élevé ius([u'au plus bas, de|)uis la célèbre Madona di Sisto jusqu'aux ivrognes flamands, est digne de tigurer dans nos imitations puiscjue la nature l'a jugé dig-ne de figurer dans ses œuvres (2). »
Les Romantiques ne rencontrèrent pas toujours des alliés aussi intellig-ents et quelques critiques de bonne volonté purent applaudir à leur œuvre tout en jugeant le coloris de Delacroix dur et sa touche heurtée (iJ).
Les partisans de l'Ecole, avant de se livrer à leur fureur extravagante, étaient bien obligés tout d'abord, (|uel(|ue regret (|u'ils en eussent, de constaterque leur drapeau était, au Salon, nuil défendu. Ils accusaient, ainsi ([ue le fit Pille! (4), Girodet et Guérin de trahison, reprochaient à Grosde n'avoir point de principes sûrs et maltraitaient surtout Gérard plus coupable que tous les autres. « Les peintres de la nouvelle Ecole sont bouillants d'espérance et d'activité, gémissait Boutard; ceux de l'ancienne s'endorment. Quant aux principes cpie je défends je crois avoir raison pour le fond, mais il faudrait que quelque habile artiste de mon avis fît un excellent tableau, sans ({uoi et malgré tous nos discours, la nouvelle Ecole l'emportera. La chose est peut-être déjà faite (o).» Après ces tristes remarques, i! était loisible d'attaquer « le système... qui est celui de l'ig-norance ou du Ronuintisme » ((i).
D'après les définitions de la Gazcth' df France {') » le classique est puisé dans la belle nature, il touche, il émeut, il satisfait à la fois le cœur et l'esprit. Pinson l'étudié, |)lus on v déc(ju\re tle beauté. Un s'en éloigne à regret on y revient avec plaisir. Le ronuuiti([ue, bien au contraire, a je ne sais quoi de forcé
(1) â8 septembre 1824.
(2) U octobre 1824.
(15) Flocon et Aycard, Salon de lSi'4, p. Ki. (4) Salon de 1824, p. 7 et suivantes,
(3) Debaix, 9 octobre 1824.
(tj) Pillet, Salon, p. 79.
(7) 10 septembre 1824.
et hors nature qui choque au premier coup d'oeil et rebute à l'examen. Inutilement l'auteur en délire combine des scènes atroces, verse le sang-, déchire les entrailles, peint le désespoir, l'agonie. Inutilement même il obtient des effets partiels au milieu de mille extravag-ances, et fait crier miracle aux gens qui ne s'y connaissent pas; la postérité ne recevra point de tels ouvrages, et les contemporains de bonne foi s'en lasseront et s'en lassent déjà.»
Ce petit morceau annonce toutes les aménités partielles de la critique. Elle peut accuser ensuite le pinceau romantique de chercher à « effrayer les bonnes et les petits enfants », de poursuivre des expressions ig-nobles et forcées, de manquer de soin et de propreté (1), elle n'ajoutera rien à sa vueg-énérale.
Avec Scheffer, avec Sigalon, on garde encore quelcpie ménag-ement; on insiste sur les côtés qui les rattachent aux Classiques, on les invite à une défection. « M. Sigalon, dit la G^a^^^^e, compose avec une rare intelligence, il sait dessiner sans exagération et peindre sans bizarrerie. Que diront les convulsionnaires (2) ? »
Mais Delacroix provoque un déchaînement de fureur. « L'auteur, et c'est toujours à la Gazette de France (\\xç, nous empruntons cette citation précieuse, ne s'est appliqué qu'à frapper les sens d'émotions grossières à l'aide d'une toile barbouillée de couleurs. Ces réflexions chagrines me sont inspirées à la vue du tableau n° 4.50, la scène des massacres de Scio. Certes on ne sait qu'y blâmer davantage ou l'épouvantable naïveté de tous ces égorgements, ou la façon plus barbare encore dont M. Delacroix les a retracés sans égard aux proportions du dessin. » L'Oriflamme (3) flétrit « le coloris vert, jaune, rouge, gris et tout cela mêlé de la manière la plus criarde et dans les tons les plus clairs. » « Chaos de teintes crues et discordantes », dit Landon, qui veut bien reconnaître, il est vrai, que « le coloris, sous quelques rapports, annonce des dispositions (4). »
Près de ces emportements un Boutard passera pour modéré et se croira impartial, s'il se contente de refuser à Delacroix l'originalité et,s'il y voit un imitateur malhabile de Rubens et de Watteau (5). Delécluze sera taxé de tiédeur, qui reconnaît à Delacroix un beau talent et le prie seulement de se souvenir « que le goût français est noble et pur et que nous mettrons toujours une grande différence entre les peintures touchantes de Racine et les drames sanglants de
(\) Toutes ces expressions se trouvent dans les feuilletons de la Gasette de France, septembre 1824.
(2) Gasette de France, 9 septembre 1824.
(3) Revue Critique (Salon de VOriflamme), p. 6.
(4) Landon, Anna/es, I, p. 53.
(3) Débats, 5 et 21 octobre 1824. Pour Pillet « ce prétendu chef-d'œuvre n'est encore qu'une sorte d'ébauche, c'est le premier jet d'une grande pensée, et, à ce titre, il peut être jugé digne de remarque » (Salèn de 1824, p. 25 et 26).
Shakespeare » (1). Et nous serons tentés de féliciter VAristarque français (2) pour cet aperçu vraiment remarquable: «Je serais flatté que M. Delacroix convînt avec moi de sa méprise. Il s'en faut qu'il manque de talent et s'il peut se décider à acquérir- des idées précises de son art, ainsi que des véritables beautés qui distinguent les productions des différentes écoles, il est possible que la nôtre compte dans quelques années un bon peintre de plus. » On ne pouvait pousser plus loin la bienveillance et le ridicule.
11 ne semble pas que la critique ait prêté une attention suffisante aux œuvres qu'envoyaient de Londres des peintres qu'avec plus de clairvoyance on eût signalés comme les auxiliaires de la Révolution (3). Law^rence, Constable, les frères Copley et Thaïes Fielding avaient exposé. On parla peu de leurs œuvres, ou on le fit avec animosité. Lawrence, qui avait un portrait du duc de Richelieu, fut surtout pris à partie (4) et Fielding ne fut pas mieux traité (.5). « La tète est bien modelée, avouait un critique dans l'examen de l'œuvre de Lawrence, mais quelle négligence dans le buste! où est l'écolier de dix ans qui ne peindrait pas mieux les bras et les épaules? »
Un examen plus attentif aurait montré ce que les Romantiques avaient déjà pris, ce qu'ils allaient encore puiser dans les œuvres anglaises, et l'on se serait livré à cette étude si l'on avait connu l'impression qu'avaient [iroduite sur Delacroix les paysages de Constable.
A la suite du Salon, le vieux Carie Vernet reçut le cordon de Saint-Michel; dans la Légion d'honneur, Hersent et Horace Vernet furent promus officiers; Drolling, Mauzaisse, Blondel, Picot et, à côté d'eux, Ingres et Schnetz furent faits chevaliers. Lawrence, peintre de portraits du roi d'Angleterre, fut également décoré, plus par convenance diplomatique que par sentiment de sa valeur.
La séance officielle eut lieu le 14 janvier 182.5. « Le roi, dit un compte rendu officieux (6), a parcouru les différentes salles. S. M. a remarqué surtout le portrait du maréchal Soult par Gérard, les religieuses du mont Saint-Bernard par Hersent, une marine de Gudin et un tableau de la guerre d'Espagne, par C. Vernet.
S. M. a ensuite distribué les croix. Au moment où M. le vicomte de la Rochefoucault s'apprêtait à appeler les noms et avait déjà dit : Récompenses accordées
(1) Moniteur, 8 septembre 182i.
(2) 12 septembre 182i.
(3) Philippe Burty, Moitiés et petits Maities, p. 181.
(i) Flocon et Aycavd,Salonde iS2i,p.63 et 64; — voir aussi Pillet, p. 73 et P. A. V., Salon rie 1824, p. 21.
(5) Pillet, p. 38. u M. Fielding est sans doute un bon anglais bien épris du genre vaporeux... 11 y a lieu de croire qu'un talent solide ne s'apj)liquerait pas à produire ces puérils effets de fantasmagorie. "
(6) P. A. V'., Salon de 1824; Extrait du Journal des Maires, leuillc ot'Hcielle; — voir au Louvre, le tableau de Heim qui rappelle celte scène. — Les achats ou commandes de la Maisoa du Roi avaient dépassé le chiffre de 20, ceu.x du Ministère de l'Intérieur de 15, ceux du Préfet de ' i Seine de 23.
— ion —
par le roi... S. M. a <lit: " ce soiil pliilV)! des encoiii'ai'eiaeiils (|ue des récompenses (|iie je vais disiribuer, car j'aurais trop à l'aire si je voulais donner des récompenses à tons ceux (|ui en méritent. »
Après avoir distribué les croix, Charles X commanda à Gérard pulilitiuemenl le tableau du Sacre et se relira. Les médailles lui-enl données après son d('-part (I).
David avait, pu suivre la bataille eng-agée à Paris (2): lui-même n'avait pas renoncé à la lutte et, au mois de mai, il avait, exposé, au numéro 115 de la rue de Richelieu, ilfar.? désarmé par Vénus. M.-ais ce tableau n'était pas l'ait pour ramener la paix dans l'Ecole puis([u'il affirmait l'indécision de son propre fondateur. David s'était laissé de plus en plus influencer par la Belgique. Aussi le Courrier Français, en proclamant le tableau « un des plus beaux ouvrages du plus grand peintre de notre temps » (3), y découvrait des fautes, une « grâce un peu flamande » et reprochait à David de s'être « éloigné de cette heureuse simplicité, de cette noble austérité » dont il avait donné le modèle.
Thiers émettait, sur la signification de cette exposition, des idées caractéristiques (4) : « Admire-t-on exclusivement, écrivait-il, les belles lignes, les couleurs éclatantes même au détriment de la vérité"? Ce tableau doit être déclaré un chef-d'œuvre, car il est à l'extrémité même de la route où s'est engagé M. David. Pense-t-on, au contraire, que le style ne doit pas aller juscju'à la prétention académique, que le dessin ne doit pas aller jusqu'à l'imitation des statues, la couleur jusqu'à un fatigant cliquetis de tons, jus(]u'à une transparence affectée et un luisant de verre"? Alors on considérera le laiileau de M. David comme un ouvrage... dangereux... à proposer comme modèle, et enfin, comme le dernier terme d'un système qui fut bon quand il servait de correctif, (|ui ne l'est plus cpiand il tend vers un excès (|ui a besoin lui-même d'être réprimé à son tour. »
Le 12 décembre 1824, Girodet mourut^.")). Les funérailles furent grandioses. Une fuile immense le suivit au cimetière. Gros prononça, sur la tombe de son ami, un discours pal lH''li(|ue. Vaww aux larmes, il déploi'a la double perte (|ue l(>s arts faisaient dans l'exil de l)a\ id cl dans la mort de Girodel : « Après ces deux grands
(t) Bellan^é, Hnriinul (;(j|il(-y-Kiclillni;-, Dchirorlic, l';iii;r'iic Isabry, Kiig-èiip hsm\, Hn(niei)liin,
Saint-Evre et Sigalon reçurent des médailles.
(2) « Je lie vous parle pas du Salon, lui écrivait Gros, k- l!l seplembre 1S24, le père de l'Ecole Française n'est pas là et les impertinences et le vagabondage de la peinlure sont à leur comble » (David, Lp Peintre David, p. 507).
(3) Courrier Français, 'M mai 1824.
(i) Ilecue Européenne, citée dans le livre de David, p. 592.
(5) Le siège de Girodet à l'Institut l'ut brigu^ par Horace Vernel, Hersent. Abel de Pujol, Ingres et Bergeret. Ce fut Ingres qui l'aniporta.
hommes, s'écria-t-il, car le premier est aussi perdu pour les arts, nous pouvons dire : adieu, belle j)einture ! adieu, vous reverra-t-on jamais (1)? »
A la tiiide 1824,1a victoire desRuaiautiijues paraissait une question de patience et de temps. L'Ecole était manifestement épuisée. L'exil de David, la mort de Girodet, la défection de Gérard, la bonne volonté tardive et impuissante de Gros, la médiocrité des jeunes gens restés fidèles, tout cela la condamnait. Les novateurs, au contraire, faisaient, chacjue jour, de nouvelles recrues et l'opinion publique hésitante allait, peut-être, se tourner de leur côté.
L'événement déjoua ces prévisions. A la g-rande surprise des Classiques euxmêmes, l'Ecole ne mourut pas. Les années suivantes accentuèrent l'antag-onisme irréductible entre les chefs des deux camps et ne furent pas, pour le Romantisme, des années de ti'iomphe. Bien au contraire, l'opinion recula : elle accepta, parmi les novateurs, les moins décidés, les moins francs ; elle rejeta les vrais Révolutionnaires. Le Romantisme ne devait jamais triompher.
182.") fut une année de répit. Seul le concours pour le Prix de Rome occupa un instant la critique. On en constata la faiblesse que l'on attribua, soit à l'absence de David et à la mort de Girodet (2), soit à la décadence de l'Ecole (3). Le Globe affirma, de nouveau, ses sympathies pour le prog'rès artistique. Escarmouche sans importance et sans écho.
Le 2janvier I82G, les journaux annoncèrent la moit de Louis David. Le trépas d'un des plus glorieux artistes français, mort en exil, au moment où l'Ecole, dont on le regardait comme le père, était menacée, n'eut pas le retentissement qu'avait eu celui de Girodet. L'éloignement, la difficulté de parler du peintre sans éveiller les susceptibilités politiques, empêchèrent presque toute manifestation. On publia l'appel envoyé aux artistes belges par Odevaere (4) ; la Pandore inséra une déclamation adressée « aux Mânes de David » (5). Ce furent presque les seuls hommag:es rendus à l'auteur du Sacre et des Sabïnes.
La France se passionnait, depuis le début de la i^uerre de l'Indépendance, pour les Grecs. La situation de ces derniers était, en 182t>, des plus critiques et l'on eut l'idée d'ouvjir une exposition de tableaux payante à leur profit. Cette exposition eut lieu en mai, dans les salles Lebrun, au n" 4 de la rue du Gros- Chenet.
Bien (|ireli',> u" réunît ({uun nombre restreint d'œuvres et que le cataloguene C'.inipî ît pas deux cents numéros, cette exhibition prit une importance extrême,
(1) Delestre, Gros, [•<■ éd., p. li'O.
(2) Débats, 13 septembre 18:2.^.
(3) G/obe, 17 septembre 1825.
(4) Courrier Français et Débats. 3 janvier 1826. 3j o janvier 182C.
par son caractère rétrospectif. Les Classiques purent opposer aux novateurs tout un passé deg-loire, réchauffer des admirations attiédies, et montrer à ceux qui les taxaient d'impuissance ce qu'ils avaient fait pour la grandeurarlisliquc de leur pays. A ce contact, les Romantiques reculèrent. Leur violence parut plus effrayante au public. Ils perdirent une partie du terrain gag-né.
Sans avoir exposé, tous, des œuvres capitales, tous les maîtres davidiens étaient brillamment représentés. On avait sorti de l'atelier de David La Mort de Socrafe, le groupe de Pie VII et du cardinal Caprara, étude pour le Sacre, Psi/ché abandonnée. Mars et Vénus. A côté de ces morceaux, dont le premier rappelait la naissance même de l'Ecole, Guérin exposait Marcus Sextus, son- premier et son plus g-rand succès, Gros l'esquisse de la Bataille de Nazareth, Gérard, quatre figures colossales (i) et le portrait du général Foy. Girodet était représenté par une tête de Vierge et une Danaê.
La jeune école, de son côté, avait aussi iuvo(]uéle secours des morts. Géricault figurait pour deux cadres d'études de chevaux. Eugène Delacroix avait envoyé Marino Faliero, Camille Roqueplan, uneScènede V Antiquaire, Eugène Devéria, Ferranoz aux pieds de Lalla Roukh et la Condamnation de Marie Stuart ; Delaroche montrait Les Suites d'un duel et la Mort d'Augustin Carrache. Horace Vernet son Mazeppa; Ary Scheffer avait aussi exposé.
Il était donc facile de comparer le passé d'un des partis aux promesses de l'autre. Cette comparaison écrasa Delacroix et son groupe.
On cessa de chercher à les comprendre; ils furent « livrés auxbétes ». Ceuxlà même qui avaient encouragé leurs efforts renoncèrent à les protéger et le Glohe, sous la signature de Louis Vitet, les abandonna. Delacroix, Devéria, d'autres destinés à une notoriété éphémère, West ou Saint-Evre (2) furent accusés de vouer, « par dédain de l'idéal, à la laideur une sorte de culte », d'affecter la négligence, de s'étudier au laisser aller, de faire du naturel une affaire de calcul et de système (3).
« M. Delacroix, écrivait Vitet, semble destiné à devenir la pierre de scandale de toutes les expositions... il se complaît à exagérer volontairement ses défauts et à déguiser ses qualités.... son coloris est si lieuilé, si dissonaiil qu'il l'aligMc au lieu de plaire (4). »
(^uantaux tableaux de Devéria, « il n'y avaitpoint d'éventails ni de |)aravents chinois qui puissent vous donner l'idée d'une manière de peindre plus grotesque
(t) La Victoire, la lienommée, la Poésie et \' Histoire destinées au Conseil d'État ; aujourd'hui au Louvre.
Ci] Saint-Evre fut, un moment, mis en parallèle avec Delacroix. 11 avait, en 1823, exposé à la Société des Amis des Arts un Don Quichotte que la critique déclara « grotesquement flamand » (Pandore, 11 décembre 18â3). Voir livre IV, chapitre vi.
(3) G/obe, 2 septembre 1826, article de Vitet.
(il Glohe, 3 juin 182(1.
et plus exlravaganle ». Pouicoiicluie, « M. Eugène Devéria était le superlatifde M. Delacroix » (I).
Qualifiés de « barbouilleurs d'enseignes », taxés « de négligence, de maladresse et d'ignorance des procédés les plus simples de l'art » (2), les Romantiques peintres payaient un peu pour les Romantiques poètes. Vitet, l'un des premiers, instituait le rapprochement, si souvent refait depuis, entre Victor Hugo et Delacroix (3), et cette assimilation n'était pas pour contribuer à ramener le public.
L'exposition des salles Lebrun produisit un effet profond sur les amateurs; elle prépara, pour Delacroix, la déroute de 1827. « Croyez-vous, disait encore Vitet (4), que si au lieu de ce salmis de couleurs incohérentes qu'on appelle aujourd'hui tableaux, vous parveniez à rassembler une cinquantaine de toiles couvertes de bonnes couleurs bien fondues, et d'une pâte moelleuse et bien fine, quand bien même elles porteraient la date de 1810 ou même de 1800, la foule n'accourrait pas aussi bien pour les voir? » Avec de pareilles dis})ositions d'esprit delà critique, les nouvelles batailles étaient perdues d'avance.
Pourtant, au moment où il attaquait Delacroix, Vitet signalait les œuvres de « Géricault artiste admirable dont on n'avait pas assez déploré la perte » (5) ; il louait VAntiqimire de Roqueplan dont il concevait beaucoup d'espérances, et reconnaissait, chez Scheffer, une » facilité prodigieuse de composition, beaucoup de pensée et de sentiments ))(6). Si ces jugements n'étaient pas incohérents, c'est que les peintres, qu'on réunissait sous l'étiquette de Romantiques, ne se ressemblaient pas et qu'ils n'étaient pas solidaires les uns des autres. On pouvait donc applaudir aux efforts des uns sans envelopper leurs voisins du même éloge. Un jugement particulier convenait pour chaque effort individuel.
Le Salon de 1827 s'ouvrit au milieu d'un concours immense de public (7). Les toiles qui attiraient les regards (8), le premier jour, étaient la Naissance de Henri IV à& Devéria (9), Y Antiquaire de Roqueplan, le Christ an jardin des 0^^^J^er5 de Delacroix, V Attaque du Trocadéro de Delaroche, mais aussi le Marc-
(1) Globe, dioclol^re 1826.
(2) Globe. 23 novembre 1826.
(3) « M. Victor Hugo est en poésie ce que M. Delacroix est en peinture », Globe, i novembre 1826. Vitet comparait aussi Ary Scheffer à Lamartine (2 septembre).
(i) Globe, 23 novembre 182G.
(3) Globe, U octobre 182C.
(6) Globe, 2 septembre 1826.
(7) Débals, 5 novembre 1827; Com'rier Français, 6 novembre.
(8) Débats, 5 novembre ; Courrier Français, 6 novembre ; Globe, 6 novembre.
(9) La Naissance de Henri IV est au Louvre (n" 230) ; Le Christ aux Oliviers à l'église Saint-Paul, à Paris (transept nord) ; L'Attaque du Troradéro, à Versailles.
— loi —
Antoine deCourt et le Saint-Etienne de Léon Cog-niet,aiix(|iH'ls allail s'ajouter, vers la lin de l'Exposition, la Sainte Thérèse de Gérard.
Devéria étail surtoiil le grand trioniphateur. A peine connu, l'ort niallrailé aux salles Lebrun, son tableau arrivait précédé d'une réputation d'alelier qui se soutint au grand jour. Tous les journaux s'unirent pour le Féliciter (1 ). On le posait en émule de Delacroix et on laissait entendre (|u'il (b'-passeiail son rival (2). U Antiquaire (3) de Roqueplan, le J/aj<'/*jja (4) de Boulanger Irionipliaienl avec moins de bruit. Decamps faisait, avec la Chasse aux vanneaux*eX le Soldat de la garde d'un vizir, une entrée peu tapageuse, mais reniar(|uée (5).
Par contre, Sigalon et Delacroix furent accueillis par d'unanimes cris de réprobation. WAthalie de Sigalon avait été, comme la naissance de Henri IV, très prônée avant son exposition; le grand jour lui fut funeste (6). On pardonnait à Delacroix le Christ au jardin des Oliviers (7); mais, comme l'année précédente, Marina Faliero épouvantait la critique d la foule (8), ei Sardanapale était l'objet d'universels sarcasmes.
A la fin du Salon, après des retards nuMiagés, parut la Sainte Tlièrèse de Gérard qui souleva un enthousiasme (9) doul les classiques auraient eu g-rand toit de triompher.
Comme en 1824, les Anglais avaient exposé et, bien que le public dût être plus préparé à les recevoir, ils ne furent pas, en général, mieux compris. Jal remarqua, presque seul, l'admirable portrait de Master Lambton (10) et les paysag-es de Constable (11). Le Courrier français déclarait que les paysagistes ang'Iais ne faisaient courir aucun dang-er à nos artistes (12).
Le Salon de 1827 fut donc bien, comme le disait Boulard, « les Etats généraux de la peinture» (13). Ceux qui avaient espéré y voir disparaître le trouble des années précédentes, qui se plaignaientde cette indécision, de ces essais, de cette
(1) Débats, 20 décembre 1827 ; Courrier Frnnçah, 17 décembre ; Figaro, 18 décembre.
(2) Globe, 22 décembre 1827. « Nous croyons que le maître doit se tenir sur ses gardes ; son élève ne serait-il pas, à l'heure qu'il est, plus voisin que lui du but vers lequel ils marchent tous deux. »
(3) Figaro, 7 novembre 1827.
(■i) Au Musée de Rouen, sous le n" 58.
(5) Figaro, 26 novembre.
(6) Globe, 22 décembre 1827.
(7) Globe, () novembre 1827.
(8) UObservateur, 8 décembre 1827.
(9) Globe, ^à mars 1828.
(10) Jal, Esquis.ies, Croquis, Porhades ou tout ce qu'on voudra sur le Salon de 1827, p. 79; Figaro, 19 novembre 1827.
(11) Jal, op. cit., p. 17.
(12) Courrier Français, 6 novembre 1827 ; un Examen du Salon de 1827, anonyme, fait de Lawrence un éloge assez remarquable (p. 381, i|u'il tempère en atta([uant Constable (p. 39).
(13) Débats, 31 décembre 1827.
anarchie ( 0 t'taionl ohlii^V's de coiislalci- (|ii(' la conrusiDii allait croissant. » Les novaleiirs, il y a trois ans, éci-ivail ^'itet, marchèrent sous deux ou trois drapeaux distincts: hieii fou (|iii voiidiait aujourd'hui compter tontes leurs ])annières. 11 y a autant de couleurs que de combattants {i). »
Ajoutons que la l'on le applaudissait sans distinction de parti et acclamait, pour un bon tal)ieau, et ceuxipii asauMit tentf' "l'entreprise déraisonnable de vouloir riMuonlei- un tleuve d(''boi(l('' ('.]) » et. ceux (pu a\ai('nl l'ail (bdiordei- le courant.
Ceux-là, oncommençait à entrevoir leurorigine; \c Figaro, qui avait pris leur défense, reconnaissait Titien, Tintoret, Van Dyck, Rubens, Rembrandt comme leurs ancêtres. «C'est à tort, proclanuiil-il, qu'on accuse les jeunes peintres de se lancer sansg'uides, sansordre, dans des voies nouvelles et dangereuses... nous le répétons ici, cette manière (pii alarme tant de sentinelles dece ipi'on appelle le l)on goût, n'est (pi'un retoui- vers celle des anciens maîtres (4).» «On a tort, disait-il encore, d'attribuer à Delacroix seul la chute de l'Ecole ou de le considérer comme chef d'école, il vient après Prudhon, Géricault (5) et Gros (6). »
Jal consacra un ouvrage fort curieux au Salon. Il avait bien chang'é depuis 1818. 11 regardait, à présent, le Classique comme « l'ancien régime des beauxarts (7) ; » le Romantisme attirait sa curiosité, sans que son dilettantisme pût s'y fixer, et il était préoccupé d'en disting-uer les diverses phalanges. Avec grande perspicacité, il définissait Delacroix et ses imitateurs ou " plutôt ses victimes », des anglo-vénitiens. Il faisait d'Ary Schefter, Camille Roqueplan, Steuben, un groupe assez arbitraire qu'il appelait les schisniatiqKes. Il louait tour à tour LéonCogniet, Gudin, «peintre de marines égal à Claude Lorrain », Bonnefond et Schnetz, Heim et Delaroche, et réservait surtout sa faveur à Horace Vernet (|u'il chérissait d'un amour (pielijue peu excessif. Fort embarrassé, malgré ses airs de persiflage et d'aisance, jjour se déterminer parmi tant de formules qu'il se piquait de comprendre toutes.
Ouelques jours après l'ouverture du Salon, avaient été inaugurées les salles du musée Charles X, destinées à recevoir les collections d'archéologie égyptienne et dont les plafonds avaient été peints par Gros, Ingres, Heim, Abel de Pujol, Picot, Horace V^ernet, Fragonard et Meynier.
« Quand un artiste, lisait-on dans le Figaro (8), a fait de belles choses et s'est
(t) Globe, 6 février 1828.
(2) Voir aussi Le Constitutionnel, 3 novembre 1827.
(3) Débats, 23 décembre 1827.
{i) Figaro, 3 janvier 1828.
(o) Figaro, 13 décembre 1827.
(G) Figaro, 4 novembre 1827.
(7) Jal, o/j. cit., p. 102.
(8) Figaro, 18 décembre 1827. Par contre, éloge dans les Débats, 16 décembre 1827 ; — voir aussi Courrier Français, 17 décembre ; le Portrait (le Charles X que Gros exposait au Salon avait été également
acquis une certaine part de gloire, il a pour toute sa vie des droits à l'indulgence : nous ne dirons rien du plafond de M. Gros. »
L Apothéose d'Homère put au contraire consoler Ingres de toutes les épreuves qui avaient précédé sa gloire. La critique l'avait, au Salon, félicité pour deux portraits » qui écrasaient toutes les peintures qui les environnaient (1) », elle se répandit en longues descriptions du chef-d'œuvre nouveau (2). Peut-être, cet enthousiasme fut-il, en partie, provoqué par la facilité avec laquelle V Apothéose se prêtait aux développements littéraires ; peut-être ne fut-il pas toujours très éclairé (3). On remarqua que les éloges étaient venus surtout du camp romantique auquel Ingres témoignait pourtant peu de sympathie (4). D'ailleurs les vieux griefs, ressassés neufans auparavant, contre Ingres, n'étaient pas encore oubliés. On l'accusait encore de « tenir un peu trop pour le Pérugin (5) » et trois ans plus lard Vitet le jugeait ainsi : « M. Ingres est, comme on sait, un adepte de la vieille école primitive du seizième siècle : il y a dans sa manière quelque chose de résolu, de ferme et d'arrêté qui rappelle le Pérugin et les vieux peintres du Rhin (6). »
Le Salon de 1827 et l'ouverture du musée Charles X furent les dernières fêtes artistiques de la Restauration (7). De ce jour, jusqu'à la Révolution de 1830, les artistes ne trouvèrent que des occasions rares et partielles de s'adresserau public. Les Salons des Amis des Arts (8), l'Exposition organisée en 1829 aux Galeries Vivienne sous le nom de Musée Colbert (9), l'apparition du tableau du Sacre àe Gérard (10) ne fournirent aux polémiques que des sujets restreints. L'opinion publique n'eut donc point matière à se modifier.
D'ailleurs n'était-elle pas suffisamment établie et la transformation que les
accueilli par des critiques violentes. Figaro y avait vu l'ceuvre d' « une main débile qui ne peut plus soutenir la palette » (7 nov. 1827). On peut constater, à Versailles où ce portrait est exposé, que le reproche n'était pas injustiKé.
(1) Débats, 23 décembre 1827.
(2) Débaix, 16 décembre "1827 et 2 janvier 1828 ; Gazette de France. 15 et 20 décembre 1827.
(3) Beaucoup, ne comprenant pas le coloris, considéraient l'œuvre comme \nSic\itwée (Gazette de France, 15 décembre 1827).
(i) Hevue Française, janvier 1828, p. 208. \fi] Jal, op. cit., p. 103.
(6) Globe, 17 avril 1830.
(7) A l'issue du Salon, Gros reçut la croix d'Officier de la Légion d'honneur ; Steuben, Gudin, Delaroche, Vinchon, Léon Cogniet, Ary Scheffer furent décorés. On regretta l'oubli de Champmartin et de Delacroix (Figaro, 29 avril 1828). La Maison du Roi et le Préfet de la Seine avaient commandé ou acheté chacun une douzaine de toiles, le Ministère de l'Intérieur en avait acheté environ 15.
(8) Album National, 20 mai 1829.
(9) Silhouette, 1829, p. 49.
(10) Gazette de France et Débats, fin mai, 1829.
Salons de 1819, de 1822, de 1824 avaient élaborée n'était-elle pas parachevée en 1827? Persuadés, au lendemain de l'Empire, que la grandeur de l'art était subordonnée à une unité de direction et que cette direction devait s'appuyer sur la doctrine de l'Idéal, les artistes et les amateurs avaient été contraints de renoncer à leur conviction. Une g-énération nouvelle, grandie à leur insu et dont les manifestes avaient jeté d'abord le désarroi dans la France artistique, venait de prouver, par ses actes, que l'on pouvait avoir du talent en dehors de l'Ecole, et, chose plus difficile à faire accepter, que l'art ne dégénérait point pour s'épanouir en toute liberté, c II est bien reconnu, lisait-on, en 1829, dans VAlhutn National (1), qu'au siècle où nous sommes arrivés, la première condition de toute espèce de talent dans un art quelconque, doit être, non pas, comme on le prétend, l'originalité, mais bien l'individualité. »
C'est le principe d'individualité qui, dans les luttes dont nous venons de rappeler les phases, avait, au milieu des violences et des injures, triomphé. Si divisé qu'il fût, si passionné qu'il se montrât, le public s'était au moins mis d'accord sur ce point que des artistes pouvaient plaire avec des méthodes diverses. Pour tous, même pour les plus réfractaires, l'horizon artistique s'était élargi.
Malgré les attaques et les sarcasmes, la vieille Ecole n'avait pas succombé. Aux premiers lutteurs fatigués, désorientés ou découragés ou disparus, elle avait joint des forces plusjeunes; sa vitalité persistante s'était affirmée par le nombre de ses recrues et par le succès qui avait accueilli leurs efforts. En pleine effervescence romantique, Léon Cogniet ou Court s'étaient imposés à l'attention et l'on n'aurait pas dit, sans injustice, qu'elle était impuissante ou morte la doctrine dont relevaient la Mort de Saint Etienne et Marc Antoine montrant au peuple la tunique de César (2).
Mais d'autre part, cette Ecole, qui s'était si bien défendue, avait perdu son hégémonie. Déchue de son empire, elle avait dû partager avec d'autres l'estime des amateurs qu'elle avait autrefois tout entière accaparée. Les efforts d'une critique intransigeante n'avaient pas enrayé le mon\enii'ii( di'iuancipalion et n'avaient pas non plus empêché le public d'encourager de sa faveur les dissidents.
Dès le premier jour, en efTet, la foule, préparée par les œuvres de l'Ecole de Lyon, avait salué quelques-uns desjeunes peintres qui s'étaient affranchis delà tutelle de David. Horace Vernet, Paul Delaroche jouirent, dès leur premierSalon, delà popularité qui ne les abandonna jamais. On ne s'imagina pas qu'il y eût plus d'audace à admirer la Mort d" Elisahetli ou Mazeupa qu'il y en avait eu à applaudir au Sacre ou à la Bataille d'Austerlit:;. Nul doute que l'évolution eût été pacifique si d'autres artistes plus bruyants ne s'en étaient mêlés.
(t) 18 avril 1829.
(2) Au Louvre, sous le n" 1-48.
— lOS —
Eugèiio D(>lacroix, au contraire, ri les artistes (jue l'on i>r(Mi|)a autour de lui, Devéria, Boulanger, Roqueplan, d'autres qui ne lui ressenihlaienl en rien, mais dont la hardiesse était égale, comme Sigalon, ne surprirent que par exception la t'aveui' populaire. Delacroix ne retrouva pas la sympathie (|ui avait entouré Danfc et Vii'gile; Sigalon, après le succès de la Co^r/Z^ani:', connut la chute d'Al/ialie. (ie lurent de véritables incompris. Il n'était pas nécessaire qu'un Uelécluze s'acharnât après eux. Les yeux accoutumés à la timidité davidienne furent éblouis e( offusqués: comme on ne saisissait pas le sens de leurs recherches, on les accusa de bizarrerie voulue. « Le Classique fait le beau, lisait-on en 1829 dans la Silhoue/fe, le Romantique affecte de paraître laid. Le premier est sec, raide, maniéré, théâtral ; le second n'est pas moins ridicule avec ses jambes tordues, son horrible ligure et les teintes ignobles de son fard qu'il prend pour de la coideur. »
Ouelques amateurs peu nombreux, des artistes et des rapins soutenaient seuls, a\('c sinc(''rilé,legénn^ île Delacroix. D'aucunsse joignaient à eux par affectation. Dansc(> grouj)e où le jugement du public était, on le pense, assez maltraité, on s'Iiabilua à ((uisHh'rer en ennemis, mm [)as seulenuMil les ( llassi(|ues, mais ceux des novaleiMs ipii avaient réussi. Dès 1827, Horace Veriu't, Delaroche payaient leur gloire de maint sarcasme (1). Bientôt on allait leur refuser jusqu'au nom de peinires. Braver la foule, effrayer le bourgeois, le «philistin» et le «pompier» devin I jmiui' cpichpies-nns une joie intime. Delacroix n'échappa pas à ce travers (2): Louis iîonlangeren fui la du|)e. Il faut (juelque effort pour comprendre le succès (|ue l'on lit à des lit hoi-r-aphies comme les Fanloûies on l'on remar- (juail « une liante iniclligence de la poésie (!{) » et l'on renonce à de^iniM- par •pudle aberi'alion la Saint-Barthéleniy, hnrhoniUdi^c incolK-renl el ridicule, a |)u être (pialiliée de (-onceplion magnifique (4).
l']lrangei' à ces parfis, Ingres, force respectée par tousel (jue peu de pei'sonnes comprenaieni, occupait, nous l'avons vu, en 1830, une situation indécise entre les Romanlicpies (jui persistaient à le réclamer et les Classiques anx(juels il avait donne'' des gages <;t ([uiallaienl le rattachera (Hix.
Lue dririii're remanpie est nécessaire. Le combat que nous venons de suivre s'étail prodiiil en loute liberté. Les persécutions, dont les Romantiques et surtout les paysaijisles eiirenl à se |>laindre plus tard, n'avaient pas été inaugurées. Jamais les poiles du Salon ne s'étaient fermées devant un artiste. Seul Horace Vernel s'était vu écarté en 1822, mais pour des motifs puriMnent poliliipies. En
(1) Fii/dio, 13 novembre IStl.
(2) Illuslralioii du Faust.
(S) AIIjuiii A'dlioiia/, t8 avril ISâ'J.
(4) Violdr lltino. Ullre à V. Parie. 17, juillet 18:28.
1827, où le jui y avait été taxé d'excessive sévérité (1), un Salon des refusés s'était (Kivert à la salle Lebrun et, de l'aveu du Figaro (2), il ne contenait aucune œuvre de valeur.
Les encourag'ements, les distinctions honorifiques et les commandos officielles n'avaient même pas manqué aux novateurs.
Delacroix avait rfçu vine seconde médaille en 1824, et avait vendu à l'Etat ses deux premières œuvres exposées. Ses ennemis mêmes avaient regretté ([u'il n'eût pas été décoré en 1827 et il l'eût été certainement à la prochaine Exposition. Boning-ton avait obtenu, en 1824, une médaille de T'hélasse; Roqueplan, Isabey, Saint-Evre avaient été deux fois médaillés. Il n'est pas besoin de dire que Vernet, Delaroche ou Ingres avaient eu une large part dans les libéralités gouvernementales. Ingres et Vernet étaient membres de l'Institut depuis 1825 et 1826. Delaroche allait les suivre en 1832. Depuis 1827, Horace Vernet dirigeait l'Ecole de Rome.
Les violences de plume et de langage n'avaient donc pas eu de retentissement dans les faits. Le procès s'était plaidé librement et l'on n'avait refusé au public aucun élément de nature à l'éclairer.
Lorsque la Révolution de 1830 éclata, précédée d'une agitation, au milieu de laquelle les préoccupations artistiques avaient été un peu oubliées, le sort de la bataille n'était pas décidé, plusieurs des combattants venaient à peine d'entrer dans la lice, mais les positions de tous les adversaires étaient bien définies et les drapeaux flottaient déployés, avec leurs couleurs et leurs devises.
Nous avons regardé par les yeux de la foule qui suivait, passionnée, les péripéties du combat; nous allons, à présent, essayer, à notre tour, de suivre les champions et cherchera déterminer la nature de la cause pour laf|uelle chacun d'eux s'était armé.
(1) Le Courrier, 6 novembre 1827.
(2) Figaro, 18 décembre 1827 ; Exposition de Tableaux modernes à la galerie Lebrun, rue du Gros-Chenet, II" 4; Catalogue, 1827. Comporte \'i numéros sur des sujets très variés: antiques, anglais, etc. Pas un des noms qui y figurent n'a atteint la notoriété.