II. — I.A l'l{K.Mli:Ui: Ur.NAI.S.SANCK
lieu du tapage de l'école vénitienne celte calme simpliciti'- nous touche et nous attendrit ». Les artistes du XV« siècle se dégagent de la tradition et s'approchent avec amour de la réalité. Les sujets sacrés deviennent plus voisins de nous, les anges et les saints présentent plus de liberté et de variété dans leur attitude ; mais le sentiment de la vie terrestre s'allie encore à la foi profonde en une vie céleste; et dans les formes physiques on découvre, en même temps que la réalité matérielle, la sublimité de l'idéal. Sans doute il fallait le XVl^ siècle pour que l'on vît se manifester toute la pompe et la vigueur de la beauté et de la santé. Mais en présence de l'art des Vivarini, des IJollini, deiiarpaccio, on ne saurait nier la fascination irrésistible qu'exercent tous ces dons admirables de la jeunesse, cet art splendide dans sa sincérité et robuste dans son honnêteté, qui entre d'abord triomphalement dans le royaume des idées, pour marcher plus tard à la conquête des formes elles-mêmes.
Venise. Académie Royale — LE'^riciie Épulox - Bonifazio de Pitati
Le siècle d'or
.r\ jours de grandeur et de puissance Venise voit succéder une période pendant laquelle, sous les dehors de l'éclat et de la pompe, on découvre les premiers germes de la décadence. La vie de la jeunesse, pleine d'énergie et passionnée pour l'action, fait place à la maturitt'', ([ui s'épanouit dans le bien être, la richesse, le repos et la joie.
Déjà, vers la fin du .W° siècle, on remarquait le déclin de ce merveilleux mouvement commercial qui avait fait de Venise l'Klat le plus puissant de l'Europe; la découverte de l'Amérique et le passage du Cap de Bonne Espérance avaient ouvert au trafic des voies nouvelles et ravi peu à peu à Venise ses riches profits. La population, qui, dans les vingt premières années du XV"^ siècle, s'élevait au chillre de 190,000 habitants, diminuait rapidement;
la passion du luxe et des élégances de la richesse amenaient de jour en jour le dégoût du travail, et les nobles répugnant aux façons de vivre parcimonieuses des marchands abandonnaient chaque jour au peuple le commerce et l'industrie, pour se donner tout entiers à la politique.
La République s'étudiait à faire oublier les menaces et le danger d'une rapide décadence, en offrant le spectacle continuel de banquets, de fêtes, de cérémonies. Si l'àme s'attriste devant ce spectacle d'un peuple qui perd de jour en jour sa puissance, l'esprit est subjugué au contraire par l'éclat des fêtes, l'élégance des costumes, le charme des moeurs. — « C'est la plus triomphante cité que j'aye jamais veu » — s'écriait en 1495 Philippe de Commynes, ambassadeur de Charles VIII.
Il appartint à l'art de fixer l'image de cette joyeuse existence; au milieu de favorables circonstances il passe de la jeunesse timide à l'opulente maturité, rellétant comme un miroir fidèle, dans la richesse, la variété et l'harmonie des couleurs, la sensualité et la joie de la nature et de la civilité au milieu desquelles il grandit.
La beauté mondaine dans tout son éclat fait son apparition avec Giorgio Barbarelli, appelé Giorgione, à cause de cette grandeur dont la nature avait marqué son esprit et sa personne. Né en 1477, d'une union irréguliére, à Castelfranco, dans la Marche de Trévise suivant les uns, suivant d'autres au village voisin de Vedelago, il fut à Venise l'élève de Giovanni Bellini et le condisciple de Tiziano Vecellio. Giorgio jouait remarquablement du luth, et sa maison sur la place San Silvestro était souvent égayée par de joyeuses bandes d'amis et de belles femmes. Qu'il se soit abandonné sans mesure aux plaisirs de l'amour, c'est chose fort probable; mais pour exphquer sa fin prématurée, on ne doit ajouter foi ni à Vasari, ni à Ridolfi lui-même; la douloureuse histoire dont ils se sont faits l'écho, amplifiée récemment encore par la poésie, représente Giorgio mourant le cœur brisé par la trahison d'un de ses élèves, Pietro Luzzo, dit le Morto da Feltre, prétendu séducteur d'une certaine Cecilia, que le maître aimait passionné-
m. — LE SIKCI.K h'oi;
ment. Il n'est question dans les dociiments ni de Morto da Feltre, ni do ce Pietro Taizzo qui serait mort eu comb;itt;iiil à /ara-
Venise Galerie Giovanclli — La Tempête — Glorgione.
on n'y trouve que la metitiou d'un I.orenzo de Luzo ('\ de Feltre, auteur d'un beau tableau, qui est aujourd'hui au Musée de Berlin, houime très religieux, heureux mari et heur(>ux père, qui
(1) I>c 12 décembre LV2<;, Loronzo de Lu/.'i. fils de feu Dartolomeo di Feltre, fait son testatneiit à N'enise chez le tabellion Bernardo de Cavaneis.
66 LA l'EIXTl'RE VÉNITIENNE
en 4519, et plus tard encore, faisait tranquillement de la peinture à Feltre, sans donner la chasse aux femmes des autres.
Avec Gioigione, les données et l'inspiration de l'art vénitien se transforment complètement, et on le voit dépouiller son antique timidité. A la vigueur du clair obscur, à la sagesse du modelé, Giorgione ajoute les audaces de la fantaisie la plus vivante ; le premier, il sut faire palpiter sur la toile de beaux corps de femmes à la carnation rosée, qui se détachent sur le fond du paysage; et le paysage lui-même, il le comprit et l'exprima avec un profond sentiment de la nature, tout à fait nouveau.
Giorgione mourait en 1511, à l'âge de trente quatre ans. La brièveté de son existence ne lui permit pas de laisser des œuvres nombreuses, bien que, sur les catalogues et dans l'ambition de leurs possesseurs, un grand nombre de tableaux portent le nom du sublime artiste. Un critique judicieux, Giovanni Morelli, ne reconnaît comme authentiques que les œuvres suivantes de Giorgione :
1." Deux tableaux de jeunesse, aux Uffizi, à Florence, représentant la Preuve du feu et le Jugement de Salomon;
2." Un Christ portant la croix, dans la Galerie Loschi, à Vicence ;
3." La Vierge sur son tràne, e7itre Saint- François et Saint- Libéral, le chef d'oi'urvre du maître, dans la cathédrale de Castel franco;
4." Un Paysage par un temps d'orage, dans la Galerie Giovannelli, à Venise; un tableau sous le nom de Famille de Giorgione, mais qui, suivant l'hypothèse récente d'un critique allemand, représente une scén{î empruntée à la Thébaide de Stace: le roi Adraste rencontrant la reine Ipsipéle, chassée par les femmes de Lemnos et réduite à faire auprès du roi de Némée les fonctions de nourrice <^>;
5." La Vierge et l'Enfant Jésus, entre Saint- Antoine et Saint-
es) WicKiiOFK, Oiorgiones Bilder zu rumisclien Uelilengedichteti (in Jahrbuch der preussisclie)!. Kunstsammlungen. XIV, 1895).