‹ La peinture, XVIIe et XVIIIe sièclesChapitre 103 sur 391 · LES IDÉES DE REMBRANDT · texte numérisé non relu

LES IDÉES DE REMBRANDT

théâtre, apparaissait la même figure vulgaire et captivante ; on sentait sur ses joues rasées et ses lèvres charnues quelque chose de tenace, de taciturne et de sensuel ; le front était superbe de reliefs et d’ampleur, avec des sourcils dominés par deux masses opiniâtres : et il vous dardait là-dessous un petit œil luisant, où il y avait « de la fixité, de la malice, du contentement et de l’audace » {Fromentin) . Plus tard il se montra dans des tenues plus sombres, en froc désabusé, avec un linge en serre-tête, tel qu’un grand revenant de l’ombre et de la pitié ; et cette dernière image, cet aspect de misère et de désillusion, n’est pas pour simplifier l’idée qu’on se fait de lui.

Il avait, comme Balzac, des goûts de fureteur, l’instinct du bric-àbrac, le génie des vieilles défroques, de la friperie, des choses étranges qui peuvent servir de document ou d’aliment au rêve, le flair d'un cousin Pons ou d’un Elie Magus. Il avait aussi des goûts de luxe, la folie des tableaux, des armes, des statues, des meubles précieux, des belles et rares gravures. Au temps de sa splendeur, ses finances étaient déjà embarrassées. Et enfin ce fut la débâcle. Il arriva un jour, un jour d’hiver sinistre où, en pleine rue, devant une porte d’auberge, le malheureux vit ses trésors se dissiper à la criée et se vendre à vil prix (février 1656). Rembrandt subit l’arrêt d’un cœur sec et stoïque. Il ne se plaignit pas, il ne se laissa pas abattre. Rien, dans son imperturbable labeur, ne permet de soupçonner une défaillance ou une souffrance. Son écroulement le laisse impassible. On pouvait le croire écrasé : jamais il n’a eu plus de ressort, de force et de génie.

Il va s’enfouir dans une ruelle à l’extrémité d’un faubourg, dans le quartier des marbriers. Sa maîtresse le fait vivoter d’un vague trafic de brocante. Sa vue baisse, ses yeux se refusent à conduire la pointe sur la planche. 11 peint. Sa compagne meurt. Il peint. Son fils meurt : rien ne fait tomber la palette de ses rudes mains. L’hypnotisme de l’idée fixe soutient le vieux homme debout à travers ces heures funèbres. Peu à peu sa figure se perd dans cette solitude anonyme et nécessiteuse. On assure qu’à cette date il en était à faire des portraits « à six sous » ! Enfin à soixantetrois ans, le 4 octobre 1669, cette âme, la plus grande qu’ait produite la Hollande, acheva de s’évanouir. Gela lit si peu de bruit, que personne ne s’en aperçut.

Les idées de Rembrandt. — C’était un Leydois, de cette pédantesque Leyde, où la soif de savoir, la rage de la distinction et de

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