‹ La peinture, XVIIe et XVIIIe sièclesChapitre 106 sur 391 · LES « NUS » DE REMBRANDT · texte numérisé non relu

LES « NUS » DE REMBRANDT

frôle machine et ses dégradations lentes vers le tombeau (qui sont bien

des eflets ou des lois de Nature), — notre corps, le débile animal humain, chétif, mortel et délicieux. Et alors, à défaut de goût, de vénusté, à défaut de toute haute conception de la forme, le maître

Rembrandt. — Les noces de Samson. (Musée de Dresde, 1638.)

l/lDÉAL DE REMBRANDT

invente des souplesses, des élasticités, il a quelquefois des rondeurs, ailleurs une rigueur, presque une crudité; il y a partout une insistance, un sérieux, à la fois un amour et un oubli de la chair, un instinct de la vie, un mélange de convoitise et de curiosité, une passion, une adhérence du style à la réalité, — à faire pâlir toutes les beautés auprès de ces vivantes.

La même aventure lui arrive lorsqu'il se mêle d'histoire. Ses informations manquent de toute critique. De bonne foi, il prenait la Juiverie d’Amsterdam, avec sa langue bizarre, ses immuables mœurs, ses loques, ses caftans, sa pouillerie, pour un fragment de l’ancien monde surnageant dans le nôtre. Le théâtre du temps, sa défroque tragique, quelques volumes de voyages, les Triomphes de Mantegna, souvent un bibelot, une arme de Damas, parfois une miniature indienne ou persane, complétaient son érudition. Mais sous cette science d’occasion, absurde et ingénieuse, ce qu’on ne saurait méconnaître, c’est la volonté de sortir du hollandais et du bourgeois, pour rentrer dans V « humain ». Qu’importent les faiblesses de son archéologie? A force de prudence, de soumission au fait, d'impersonnalité, l’école hollandaise en arrivait à perdre toute valeur esthétique : Rembrandt est venu rendre à cet art en danger le sens des vérités supérieures et le goût des idées.

Mais à cette passion des idées, il joignait autant que personne l’amour et le besoin des faits. D’où une première contrariété, on ne sait quoi de doulde dans son inspiration, qui en fait à la fois la profondeur et l'obscurité. Ajoutez à cela, dans les procédés de son art, une complexité au moins égale à celle des intentions. Il a voulu être vrai comme Hais, pathétique comme Rubens, élégant comme van Dvc.k, puissant comme Caravage, beau comme Titien, somptueux comme Veronèse : ce fut sa pierre philosophale. De là, une mobilité dans une poursuite invariable, une versatilité d’aspects dans une inflexible recherche, l’apparent désordre d’une âme sans cesse à la merci d'une impression nouvelle, mais obstinément orientée, au milieu des détours et des méandres de son trajet, par une même angoisse de perfection et de grandeur.

Et toujours, à tous les moments, à travers tant de doutes et de contradictions, un tempérament indomptable, une des forces les plus complètes et les plus admirables qui aient jamais paru pour transformer un art et le refondre à leur image, le doter d'une puissance nouvelle, et lui faire dire ce que nul homme n’avait encore dit, et que nul dans la suite ne répétera plus.

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