LES « GUEUX » DE REMBRANDT
'La Haye, 1661) les moricauds si spirituels et si « impressionnistes », cette fricassée de museaux noirs, une perle de Rubens à Bruxelles. Un second corollaire de cette manière de voir, c’est l’impossibilité de prendre les faits isolément, de les regarder en tant que fragments détachés, comme des accidents indépendants du reste. Dans le moindre croquis, le moindre griffonnage, jamais l’artiste ne manque d’indiquer par un trait, par une ombre le milieu, le voisinage dont l’objet fait partie, l’atmosphère où il baigne, les relations qui I unissent aux choses environnantes. Ainsi toutes ces notes vivent et tendent à se rejoindre. Composer, ce n'est jamais pour lui la mosaïque industrieuse dont Poussin offre l’exemple, non plus l’espèce d’éruption qu’est la création de Rubens : c’est une cristallisation d’images accumulées, recueillies dès l’origine en vue de quelque ensemble encore indéfini, disposées par un long séjour dans la conscience du maître à de nouvelles affinités. Chacun de ses tableaux semble se créer de lui-même dans ses multiples éléments, chaque fois comme un tout complet, avec l’évidence, l’imprévu et la complexité vivante du réel.
De là cette abondance de détails, cette foule de circonstances, toute cette riche vie que Rembrandt prête à l’histoire, et qui met si souvent l’opinion en défaut. Combien de personnes reconnaissent dans le Ménage du menuisier (Louvre) la plus exquise des Saintes familles , et font la différence avec Y Ecole de van Üstade? C’est que Rembrandt, si curieux qu’il fût de spectacle et d’histoire, l’est bien plus encore de la vie. « Du naturel et de l’action ! » écrit-il, et il va d’instinct au plus simple, au plus direct, au plus « commun », comme au plus vrai. L’histoire cesse d’être un drame irrévocable et mort : elle demeure une virtualité permanente de la nature, une possibilité latente de la vie. L’y découvrir, l’y signaler, faire jaillir le beau des entrailles de la vie, fût-ce la plus infime, voilà ce que fait Rembrandt dans son œuvre d’ « histoire », et c’est encore ce qu’on entend par son intimité.
A-t-il eu d’ailleurs pour le peuple autre chose que des préférences purement pittoresques et qui, depuis Garavage, n’étaient même plus une nouveauté ? En parlant de ses « gueux » et de ses « callotades », n’arrive-t-il pas de les prendre beaucoup trop au tragique? Ne pousse-t-on pas Rembrandt au noir? N’a-t-il vraiment vu dans la vie que ce que montre Taine, les bas-fonds, « ce qui rampe et moisit dans l’ombre »? De ce qu’on trouva chez lui dans un lot de livres « une vieille Bible », et que ses relations avec des gens d’Église supposent chez lui certaines curiosités reli-