‹ La peinture, XVIIe et XVIIIe sièclesChapitre 136 sur 391 · LES CIELS DE RUYSDAEL · texte numérisé non relu

LES CIELS DE RUYSDAEL

grâces légères et vaporeuses de van Cfoyen, ni les beautés dorées et romaines de Luyp. C’est une langue sourde, austère, compacte, de gamme monotone, très sonore dans les timbres graves, avec très peu d’écarts, donc extrêmement soutenue, variant à peine des bruns bistrés aux gris d'ardoise, étonnamment riche en nuances entre ces deux notes voisines et presque également basses. On ne voit pas du premier coup ce qui se dissimule d'ardeur dans ces pages dédaigneuses. Le poids de cette langue si noblement harmonieuse ne lui vient ni du tour, ni même de la rareté de ce que l’auteur avait à dire. Mais on sent un de ces hommes sur les lèvres de qui rien n est insignifiant. Prenez ses plus simples motifs, le Buisson, la Dune , les Blanchisseries d' Overveen, la Plage de Schevening ne : vous verrez comme le genre n'est rien, comme il n’v a pas de petits sujets, comme le talent même est secondaire, quand on est en face de quelqu’un.

Le principe de l'art de Ruysdaël, le secret de son éloquence, c’est sa façon de peindre et d’établir le ciel. Jusqu’alors on pensait que le ciel, étant dans un tableau la partie le plus vide, pouvait sans inconvénient en être la [tins nulle. Ruysdaël pense tout autrement. Où l’on n’avait su voir qu’une conclusion facile et sans portée, il transporte au contraire l’intérêt capital, il y suspend sa clef de voûte, et invente ces paysages qui, à l’égard de tous les autres, sont des paysages renversés. 11 s’ensuit que le sujet, si humble qu’il soit en apparence, prend une élévation et une ampleur subites. Les choses, grâce à ce plafond céleste, se composent en hauteur autant qu’en étendue, existent en profondeur comme en superlicie. Les colonnes de nuages, les pyramides de vapeurs, les volutes ouatées, spongieuses, pluvieuses, emplissent les espaces supérieurs. Le ciel se peuple d’arabesques où se ramifient celles du sujet, tout se continue et se développe, s'organise en une vie unique. Et il en résulte ces merveilles d’architecture céleste qui font de pages comme le Moulin d’Amsterdam ou les Blanchisseries de la Haye, les chefs-d’œuvre du paysage monumental. Et tout cela revient à dire qu'un tableau de Ruysdaël est une conception. Il est pensé autant que vu. On dit la Tempête de Ruysdaël, le Buisson, le Coup de soleil, la Forêt, la Mare : tant il pénètre habituellement jusqu’à l’essence des choses, et tend naturellement à l’idée générale.

Travaillait-il d’après nature? Copiait- il ou s’inspirait-il ? En réalité, il a plus d’une façon de se servir des éléments réels, selon le sens qu'il y .attache, et à proportion du sentiment qu’il v exprime. En serait-il désho-

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