LA MELANCOLIE DE KUYSDAEL
la critique a beau jeu de reprendre l’accumulation des effets, la machination pathétique, l’ahus du mélodrame, fl est pourtant permis de croire que Gœlhe avait raison. La nature pour Ruysdaël est 1 « immense clavier » dont il groupe et dispose les touches à son gré, l'ensemble des symboles où répandre la musique de son âme.
Et c’est là, qu’on le veuille ou non, la grandeur de Ruysdaël. Ne rougissons pas pour lui du litre de poète. Le monde n’est pas à ses yeux une puissance muette. Les larges lieux communs qui naissent invinciblement du spectacle des choses, le sentiment qui nous étreint devant la vie universelle, l'idée de son hostilité ou de sa bienveillance, le contraste de l’éternité des forces naturelles et de notre brièveté, la tristesse de l’éphémère qui se compare à ce qui dure, les mille images que nous présentent de notre rapidité les saisons et les jours, la nuit qui vient, les eaux qui fuient, les feuilles qui tombent ; les pensées consolantes qui brillent dans l’arc-en-ciel, l’espoir qui lutte avec le deuil comme le rayon perdu, oblique et incertain qui éclaire un moment la route et vacille dans le crépuscule ; l’âme qui se contracte et s’humilie sous le grain, comme l’arbuste de hasard se courbe sur son maigre sol, se penche et se résigne; la rafale couchant les barques, la bourrasque agitant les flots, tous les thèmes qui depuis cent ans font la matière de l’élégie, le lyrisme des Obermann et des liené, telle était, plus d’un siècle et demi avant eux, la découverte de ce grand peintre, fl inventait le sentiment moderne de la nature.
La Grèce et l’Italie s’étaient fait une conception étroite de l’univers, où l’homme jouait le rôle unique et souverain. Les choses s’effaçaient autour de ce tyran. Le monde se réduisait à l’état de piédestal. Idées, symboles, mythes, arts, tout, dans cet harmonieux système, se ramenait plus ou moins à la mesure de l’homme. Sa nature exprimait ou absorbait toute la nature. Un pâtre résumait un paysage. Peu à peu, à mesure que se perdait le sens de ces abstractions, que le goût du réel remplaçait celui des idées, que l’homme, se connaissant comme faible et relatif, revenait sur lui-même à un sentiment plus modeste, on voit son importance décroître dans le tableau. Enfin, il disparaît, et le paysage seul soupire dans la peinture. Et voici, par un rare et curieux détour, que la nature, où il ne compte plus, et d’où son image est absente, il l’occupe et l’anime de nouveau tout entière. Sa personne s’efface, mais son âme est partout présente. Il découvre mille correspondances entre sa vie et celle des êtres plus obscurs. Son intelligence élargie et plus affectueuse