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LE TEMPERAMENT ESPAGNOL

forte étoffe des Floris et des Martin de Vos. Les principes sont les mêmes, les effets sont les mêmes. La couleur s’amincit, le ton se diapré et s’irise. Les bords se mettent à ondoyer dans des traits moins rigides. Ce qui était angles s’arrondit, ce qui gesticulait minaude, toutes les àpretés s’efféminent et s’édulcorent. On devient célèbre, comme Vargas (vingt-huit ans d’Italie!) pour un bon raccourci, l'heureux tour d'une jambe (La Gamba , cathédrale de Séville, 1361). On dissèque, on prend des mesures, on dessine l’écorché. Becerra illustre la Chirurgie de Yalverde (Borne, 1354), modèle un couple de statuettes anatomiques, célèbre dans les ateliers : Vasari, poliment, l’égale à Daniel de Yolterre. Yalverde écrit : « Rubiales et Michel-Ange ». « Ces grands hommes, ajoute Pacheco leur biographe, abolirent chez nous la manière barbare. » Faut-il leur reprocher d’aliéner en même temps toute personnalité? Sortant de leur maillot de bandelettes gothiques, la Sixtine leur était un ciel, un affranchissement sublime. En fait, ils délivrent l’avenir. Et quelle ferveur d’enthousiasme chez ces démolisseurs ! L’Evangile de Michel- Ange, les Dialogues admirables de François de Hollande 1348), l’auteur était un Portugais, humble miniaturiste.

Au total, âge ingrat, besogne négative. Une tradition d'origine étrangère se désagrège, cède la place à une nouvelle, encore plus cosmopolite. Le bilan de l’opération est à peu près la table rase. En fait d’acquisitions, reste le bénéfice d’une forme élargie, d’une gramme allégée, d’une habileté plus exercée. On a fait ses classes. On est plus adroit, plus disert et plus expéditif. Mais les hommes, Correa, Yilloldo, Cespedès, quel néant !

Un grand fait toutefois, mais presque inaperçu, stérile. En 1532, Gharles-Quint, à Bologne, rencontre Titien. De là cette amitié illustre et tant d’œuvres fameuses, et ce musée unique de l’Alcazar, de l’Escurial, le premier du monde en Titiens, Tintorets : ce sera un jour l’atelier du génie espagnol.

La nation. L’Église et la peinture. — Ce génie, d'où va-t-il sortir? De l’Église. Elle a fait la nation, elle va faire l’école nationale. Mais l’Église, jusqu’aux temps modernes, est la maîtresse ès arts de toute la chrétienté. Qui va la nationaliser, en faire quelque chose d’espagnol? Le schisme protestant, la croisade des Jésuites.

Arrêtons ici, admirons : la chose en vaut la peine. Qu’on songe que la révolte des Pays-Bas est de 1572, que jusqu’en 1600 la question reste indécise; qu’au début des hostilités, aucune des nations engagées.

l’art espagnol et l’église

Espagne, Flandre, Hollande, ne possède d’art original; qu’on songe ensuite au dénouement, à cette triple éclosion suivant à si peu d intervalle la solution du conflit : magnifique spectacle ! En d’autres termes, les trois pays primitivement forment un « bloc », une vaste école artistique, d’idées, d’habitudes flamandes. Sur ce bloc, la Renaissance vient agir à la façon d’un dissolvant. Elle liquide les vieilles formules, assouplit les rigidités, met du jeu dans l’emploi du ton, et prépare la voie aux individualités. En même temps éclate la crise religieuse. Le Nord s’arme pour la Réforme, le Midi s’enflamme contre elle. Loyola répond à Luther. La peinture enregistrera ce nouvel état de la carte morale. Au Nord, l’art hollandais, civique et huguenot. En Espagne, la peinture dévote et catholique. Action et réaction, Réforme, Contre-Réforme : patries, imaginations, races, arts, tout se dissocie et se réorganise d’après la grande crise religieuse du xvie siècle.

Sans ce monopole religieux, la peinture espagnole est inintelligible. L’Église n’est nullement l’ennemie du talent, mais veut qu’il serve, se subordonne. Elle lui assigne sa lin en dehors de lui-même. Qu’est-ce que l'art? Un moyen de salut, le Credo en images : dès lors soumission, abdication complètes. La femme est toujours pour l’Église le piège du démon, le grande tentatrice, celle par qui le scandale arrive dans le monde. Donc, rien de voluptueux, point de nudités, même à titre d’études (Paeheco ne permet que la tête et les mains), point de fables, île mythologie, nul paganisme, même innocent, nul humanisme, fort peu d’histoire; les exceptions ne comptent pas. On est aux antipodes de Rome et de la Flandre, plus loin encore de la Hollande : la peinture profane, le tableau de moeurs, le paysage n’existent pas comme genres indépendants. Le portrait même est rare, le portrait de femme rarissime (peutêtre par un reste d’habitudes de sérail). Et Velâzquez? Velâzquez est à part, au service du Roi. Il est même piquant de songer que le peu de fantaisie qui circule dans cet art monotone, tient au bon plaisir de ces princes gelés dans l’étiquette.

Le tempérament. L’esthétique de la sensation. — De ce régime asphyxiant, qu’allait-il résulter? En théorie, un art hiératique, byzantin, sacerdotal, étique; en fait, le plus libre de tous, le plus purement naturaliste.

En Espagne, le catholicisme est dans les mœurs, et le réalisme dans le sang. Toutes les grandes inventions de la race sont réalistes : la

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