LE NATURALISME ESPAGNOL
casuistique, le roman humoristique et picaresque ( Lazarille , 1533: Guzman d’Alfarache, 1599). Or, avec cet instinct, dans ce monde en léthargie, dans ce vaste désœuvrement où l’engourdissement de l’esprit profite à la fraîcheur des sens, d s’amasse à la longue un capital d’émotions, une électricité latente. A cela, quelle issue? Une seule : la sensation, la rapide saccade et la commotion des nerfs.
L’irritation esthétique, la sensation aiguë, poignante, jusqu’au spasme, jusqu’au cri, voilà ce dont l'Espagne fera son absolu. [Cf. Taine, Nouveaux essais , le Journal de Mrae d’Aulnoy]
Cette poursuite enragée de la sensation est la clef de l'art espagnol, de son matérialisme flagrant, de son idéalisme spécial. C/est peu dire qu’il imite : il lui faut l’illusion complète, le calque, le moulage. Jamais la fiction, l’artifice, le goût n’ont été si franchement biffés d'un programme artistique. Au diable les pédants ! Le mot de Lope, qui avant d’écrire « serrait les règles sous sept clefs », est le mot national. La sculpture est très instructive. La polychromie ne suffit plus : ce sont de vrais cheveux, de vrais dents, de vrais cils, des iris d'agate incrustés dans des sclérotiques d’émail, des habits d'étoffe, de vraies pierres précieuses. La Vierge de Tolède en a pour des millions sur elle. Le peintre devait fatalement arriver à lutter de relief avec le relief même, et tout sacrifier à la sensation de la vie.
L'Église encourageait . Qu’on se rappelle les Exercices de saint Ignace (1548), sa « mécanique de l’enthousiasme » : on y reconnaîtra un art jumeau de celui-ci. « Composition du lieu », représentation de chaque scène en son détail physique, épreuve successive par chacun des cinq sens, odorat, ouïe, goût, vue, toucher, tout y est. rien n’y manque de ce • lui peut hypnotiser, enfoncer, ficher à jamais une image dans le cerveau. Qui sait d’ailleurs par où, dans le trouble arrière-fonds de la nature humaine, le mysticisme tient à la sensualité, et celle-ci, à son tour, à la férocité? L'infini dans une sensation! Voilà le mot du « baroque », et le baroque, de son vrai nom, n’est que 1 « hispanisation » de l'Église catholique.
Dès lors, on prévoit des ressemblances entre l'école espagnole et l’école bolonaise. Les différences, les voici. Sans parler de la contrainte extérieure des esprits, de l’absence d imagination, de sujets généraux, neutres, mythologiques, et de grandes peintures décoratives (fresques, coupoles1),
Il y en a quelques exemples : traces de fresques, par Vargas, à la Giralda de Séville:
l’esthétique de la sensation
comme de toute peinture bourgeoise et familière, un tableau espagnol a ses traits intrinsèques qui le définissent fortement.
1° C’est d’abord un tableau massif, à grands compartiments, fort et sérieux d’aspect, agissant par taches puissantes, sans charme, d’apparence abrupte. Nulle convention, nul ménagement. Il ne s’agit pas d’art, mais de réalité. Partant, tous les moyens sont bons, forme, couleur, enveloppe, atmosphère, pour donner à l’image la saillie de la vie. Mais aucun de ces moyens n’est traité pour lui même, dans une intention d’art : tout est subordonné au « choc », à la vive et subite attaque de la machine nerveuse. Dans un pareil système, tout est évidemment sacrifice et synthèse. Le démeublement, le ravage, la nudité des fonds, y vont jusqu’à l’aridité. L’idée s’empare si violemment de ces cervelles à jeun, qu’elle n’v laisse place pour nulle idée voisine. Ce qui s’obtient ailleurs à force de réflexion, de critique, de ratures, — la concision, l’évidence de la composition, est ici le résultat d’un procédé tout instinctif. Chose curieuse ! Le « merle blanc » de 1 école, jusqu’à Goya, c’est un dessin, la feuille d’album, l’extrait de nature où l’artiste débrouille et ordonne les choses, dégage son idée. L’Espagnol se dispense de ces brouillons, de ces lilti •âges. Il pense par blocs, par monolithes, et exprime d’emblée, sans esquisse préalable, ce que lui montre sa vision étonnamment entière, anti-analytique, — tout dominé qu’il est par la préoccupation exclusive de produire laconiquement la plus forte excitation physique, le rapide sursaut de la vie.
2° Cet art étant à peine un « art », n’étant que la reproduction intégrale du fait, que la « tranche de vie » brutale et servie crue, où se logera cet élément d’invention, ce principe créé, cette vie imaginaire sans laquelle, faute de représenter quelque chose d’humain, une école se retranche de l’histoire des idées ? Il reste le raffinement de la sensation. De la sensation, la peinture espagnole va faire son abstraction. Au lieu de peindre l’objet connu, patent, tel qu’il tombe sous les sens de tous dans le monde des réalités, l’artiste n’en représentera que l’apparence intime qu’il revêt pour son regard. Il en projettera au dehors l’image formée sur sa rétine, son tableau intérieur. Du plan des faits vulgaires, certains, matériels, la peinture passe sur celui des phénomènes internes, variables, relatifs. Au point de vue direct, banal, se substitue on ne saiL quoi d’oblique, d'elliptique, de fuyant, qui n’altère pas les choses, mais en
coupole de S. Bonaventure, par Ilcrrera le vieux, également à Séville; mais ce n'est pas là une tradition nationale.