LA VIE DE GRECO
modifie le rapport qu elles offrent avec la médiocrité de nos sens. La nature prend ainsi une réalité plus rare : ou plutôt, le sujet, la matière de ce nouvel art, c’est la réfraction de la nature dans des organes délicats, sur une surface sensible de composition exquise. Et, dans un art qui menaçait d’échouer au trompe-l’œil, on admire ce tour, qui consiste à suggérer le visible par l’invisible, l’univers réel par son reilet abrégé dans une conscience de peintre, et cette façon inédite de donner à la vie un air de poésie et d’apparition.
Tout cela prend corps ou s’annonce dans l’œuvre de Navarrete (1526- 1579); surnommé El Mudo (il était sourd-muet). C’est un de ces réalistes pur sang, à l’espagnole, beau peintre, doré, tout vénitien, qui dans son chef-d’œuvre des Anges chez- Abraham 1 576) mettait des barbes noires aux anges, afin de mieux marquer leur mascarade humaine. On exagère quand on l’appelle le « Titien espagnol ». Mais c’était beaucoup de comprendre la lumière et le ton comme le sine qna non de tout naturalisme. C’était le premier pas décisif vers l’avenir. Le « Muet », s'il avait vécu, eùt-il fait le second? Mais il n’était pas mort, que Venise elle-même, avec toutes ses fièvres, s’installait en Espagne, dans la personne d’un des maîtres les plus extraordinaires qui aient paru jamais. En 1576, Domenico Tbeotoeopuli, appelé El Greco, arrivait à Tolède.
El Greco (1548-1614). — Hier encore, tout était mystère dans cet étonnant personnage. Depuis le récent réveil de l'école et des études espagnoles, son nom est l’égal des plus grands. Mais il s'en faut que tout soit clair en ce qui le concerne.
Les documents apprennent peu de chose. Un billet de Clovio le signale à Viterbe en 1570, comme un élève de Titien (?) qui a rempli d’ébabisseinent tous les rapins de Rome. En 1581 , le voilà à l’Escurial, en train de peindre ce Saint Maurice qui est le premier de ses scandales. Dès lors, l’histoire ne tarit plus sur ses extravagances. On sait ses démêlés avec le Saint-Office, la scène d'arbitrage où il rossa Luis Tristan, qui avait demandé trop bon marché d'un de ses ouvrages, et l’étrange humeur qui lui prit de ne plus mettre les siens en vente ; il les gardait ou les prêtait. Du reste, noble de pied en cap, gentilhomme comme le roi. Il fut enterré, le 7 avril 1614, dans l’église de San Domingo el Antiguo, décorée entièrement de ses sculptures et de ses tableaux.
On rêve devant l’odyssée de ce Candiote formé à Venise pour fonder en Espagne une esthétique nouvelle. Mais ce génie désorbité, voilà le