‹ La peinture, XVIIe et XVIIIe sièclesChapitre 163 sur 391 · LES PASSIONS DE RIBERA · texte numérisé non relu

LES PASSIONS DE RIBERA

neuve, enfantine), ayant soif (le sensations fortes, voilà ce qui s’exprime, avec une verve sombre et un talent incomparable, dans l’œuvre de ce grand artiste.

Ce sérieux terrible dans la conception des choses distingue aussitôt Ribera de ses confrères bolonais. La grande affaire pour ceux-ci, c'est toujours l’art, le stvle ; le sentiment direct et violentde la vie, voilà tout Ribera. Moins vaste que Rubens, moins naturellement orateur, cette pauvreté de sa rhétorique nous est une garantie de sa sincérité. A cette crudité de la perception, ajoutez un pouvoir illimité de la rendre, la science d’un burineur et d’un anatomiste qui le cède à peine à Michel-Ange; joignez-y une puissance d’exécution, une beauté de matières, cette pastosità où s’impriment, comme sur la cire du sculpteur, la trace des émotions du peintre, sa sympathie sans cesse émue pour tous les phénomènes et les accidents de la vie : on s’explique dès lors l’enthousiasme des contemporains.

De cette aptitude étonnante à comprendre la Aie physique, tout se déduit sans peine ; sujets, personnages, style, et jusqu'aux variations successives de ce style. D’abord, prédominance du nu : Ribera (liberté qu’il doit à l’Italie) fait seul exception sur ce point parmi les Espagnols. Secondement, préférence accordée aux types populaires, aux physionomies rugueuses et pittoresques, au gueux tanné, calleux, sordide, principalement au vieillard. Ces Saint Jérôme et ces Saint Rock, ce personnel d’anachorètes et de maigres fakirs qu’on voit à un moment donné monter sur les autels; tout ce drame d'une longue existence écrit dans les sillons, les rides, les crevasses d’une dure et raboteuse écorce; tout cela exprimé dans la langue la plus savante, avec la précision d’un virtuose chirurgical, par un pinceau qui fouille et scrute, et se sert du soleil comme d’une espèce d’eau-forte, qui mord et fait des ombres noires, — ce grand « succès » du siècle est l’invention de Ribera. C’est lui qui trouva la formule, promise à une si large vogue, de ces demi-ligures de philosophes et de cyniques, d ’Archimèdes et de Diogènes. de Pythagores et ( YHèraclites , sous les traits d’une racaille à mine patibulaire. C’est lui qui introduisit le goût des infirmités pathétiques ( Gambazo , le sculpteur aveugle , Madrid, 1632 , et celui des « curiosités » ou des « phénomènes » forains, tels que la Femme à barbe et le Pied Bot du Louvre. On reconnaît à tous ces degrés la même indifférence aux formes absolues du beau, la même conception courte et tragique de la vie.

Mais quel que soit le tragique de la consomption fatale, qu’est-ce auprès du massacre et de la destruction ? De la peinture du martyre,

LE MARTYRE DE SAINT BARTHÉLEMY 22o

1’ « Espagnolet » s’est fait une horrible spécialité. Cette sombre poésie l'enivre. C’est Saint Pierre crucifié (Valence), Saint André lié sur son X (Pesth), le jeune Saint Laurent poussé sur le gril qu’on attise (Vatican), le vieillard Saint Janvier sortant de son four ardent (Naples, Tesoro), et les dix ou douze variantes de ses Saint Barthélémy (Barcelone, Gênes,

Cliché Alinari.

Ribera. — Sainte Agnès. (Musée do Dresde.)

Florence, Grenoble, etc.). La première en date, vient l’estampe de 1624 : tout le bras gauche écorché apparaît à vif, moins la main, qui est encore gantée de son épiderme; le reste de la peau pend en lanières que le bourreau, appliqué, le couteau entre les dents, achève de détacher du tranchant de la main. Le tableau de Madrid (1630) marque le paroxysme de ce tragique nègre : la victime, pendue par les poings à une poutre, est hissée par une poulie, comme un bœuf prêt à dépecer. Des drôles à

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