‹ La peinture, XVIIe et XVIIIe sièclesChapitre 173 sur 391 · LA VIE DE VELAZQUEZ · texte numérisé non relu

LA VIE DE VELAZQUEZ

minuties, aucun événement. Tous les jours se ressemblent. Deux fois seulement, en quarante ans, une échappée de liberté coupe cette série de contraintes monotones : les deux voyages d’Italie, qui jettent dans cette histoire, à vingt ans d'intervalle (1629-1649), une bouffée d’air et de vacances

On plaint l’artiste de sa dépendance : c'est le plaindre de ce qu’il n’a pas souffert. Toutes ces distinctions, il les avait briguées. Il faut se le représenter, en dehors du service, menant la vie privée dans son logement de l’Alcazar, parmi le peuple d’officiers et de bureaucrates employés au palais. 11 marie sa lille, il voit naître ses six petits-enfants. Tous les jours, le roi passe une heure ou deux avec son peintre, et tel est l’ornement secret de cette existence. Il faut se replacer dans l’état d’esprit monarchique, pour comprendre ce que faisait d’un homme l’intimité du prince On aimait le roi comme une maîtresse. Songez à Racine, mort d’avoir déplu à Louis XIV, vous aurez une idée du vrai bonheur de Velâzquez. L’affection de Philippe IV, ce fut le roman de sa vie.

Il faut l'avouer, ce grand peintre est un peintre officiel. Son art est essentiellement impersonnel. Par là, il est aux antipodes de Rembrandt. Je disais qu'on ne trouve pas de mystères dans sa vie : je suis tenté de me reprendre. Que savons-nous, en somme, de ce silencieux et discret personnage ? Que nous apprend sur lui son œuvre? Mieux encore : ce prodigieux artiste aime-t-il réellement son art ? Son œuvre presque entière est une œuvre de commande. Il n'est aucunement tourmenté de produire. Son bagage est très mince, — cent numéros à peine, et pourtant sa facilité est merveilleuse. Même indifférence à l’égard des sujets de sa peinture. Il peint avec la même impassibilité le long corps sinueux et charmant de sa Vénus , et le ricanement de l'Idiot de Coria. Enfin, nul attachement, nul amour-propre professionnel. Il est l'homme qui n’a pas d’ « enseigne ». Lorsqu’il sollicita l’habit de Santiago, il eut à faire la preuve qu’il ne « travaillait » pas.

C’était un Andalou de manières gracieuses et de naturel indolent. Mais il pouvait secouer subitement son apathie, et alors étincelait de vivacité et de ressources. En 1660, il fut, à l'occasion de la paix des Pyrénées, chargé de tous les préparatifs des noces de l'Infante. Tout le poids de ces fêtes célèbres tomba sur Yaposentador. Il fut le fourrier du voyage à l'aller et au retour. Il rentra surmené, s’alita, et doucement s’éteignit le 6 août dans sa soixante et unième année.

C'est un des hauts esprits de l'art, un des princes de l’intelligence.

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