‹ La peinture, XVIIe et XVIIIe sièclesChapitre 174 sur 391 · LE CARACTÈRE DE VELAZQUEZ · texte numérisé non relu

LE CARACTÈRE DE VELAZQUEZ

Il domine l’Espagne et le siècle. Par un privilège admirable, il échappe aux limites d’école. Dans cette peinture dévote, seul il est entièrement laïc. Dans un art tragique ou douceâtre, souvent trouble, et qui parle surtout au sentiment, seul il n’a peint ni drame ni scène attendrissante, et conserve la paix supérieure du génie.

Il est l’exemple unique d’un grand peintre, qui jamais n’a rien imaginé. Et toutefois, ce n’est pas aux portraitistes, à Holbein ou à van Dyck, qu’on songe à le comparer ; il n’a de pairs que parmi les cinq ou six grands noms de la peinture, et on peut se demander s’il n’est pas le plus grand.

Velâzquez est celui qui voit, il voit comme personne avant ou après lui. Il ne cherche jamais à être original. Nul ne prétend moins imposer une vision des choses. Pourtant, l’individu est un des plus puissants qui aient été jamais. Au milieu des « grandeurs de chair », dans le monde du formalisme le plus invraisemblable, il parle le langage absolu de la vérité. Du sein d’une convention ultra-artificielle, il promène sur l’univers un coup d’œil vaste et simple, sans complaisance et sans colère, qui embrasse l’échelle des êtres, le roi et le gueux, l’homme et la bête, le beau et le laid, la vie entière, avec la souveraine indifférence de la Nature. Elle crée, et il voit. Il est comme un miroir au centre des phénomènes. Sur la cause et la fin des choses, sur leur sens, leur portée morale, ne lui en demandez pas plus qu’il n’y en a sur le miroir. Il n’explique ni ne rêve, il observe et il peint. Sur ses propres émotions, ses idées, sa personne, c’est la plus élégante réserve et tout l’effacement exquis du gentilhomme. Et je ne sais rien de plus émouvant que ce nihilisme respectueux, cette forme de suicide sans gestes et sans phrases, de l’homme qui regarde ce monde d’apparences, sans que nulle passion ne trouble et que nulle ombre ne ternisse la lucidité merveilleuse et la majesté de ce regard.

Les études de Velâzquez. — Nul n’est entré dans l’art avec des vues plus nettes et un programme plus radical.

Il part, comme Zurbaran, de la nature morte, des bodegones, comme on disait. Il est curieux de voir ce portraitiste souverain débuter platement par ce réalisme culinaire, par des portraits d’oignons, de jambons, de calebasses. Mais Rembrandt et Chardin ont débuté ainsi et préféré à tout ce système de leçons de choses. Seulement, Rembrandt noie de clairobscur ses Changeurs et ses Peseurs d’or, et ce clair-obscur se remplit d’intentions secrètes. Rien de tel dans les bodegones de Velâzquez. Il ne cherche qu’à voir et à rendre ce qui est.

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