LES « BODEGONES )) DE VELAZQUEZ
C’est dans les collections anglaises que se trouvent aujourd’hui la plupart de ces essais. Peu à peu, on y voit apparaître des figures. Ce sont des
I vpes populaires, l 'Aguador de Séville, la Vieille à l’ Omelette, ou des scènes de genre à peine déguisées, comme le Jésus chez- Lazare, qui n’est de son vrai nom qu’un intérieur d’auberge. Impossible de rêver débuts plus prosaïques. Velasquez est contemporain de Guzman d' Al farache . Il a appris ;i lire dans Don Quichotte , la Justine, Marcos de Obregon : cela se sent.
II est d’un siècle désabusé et qui. las d'héroïsme, s'en distrait par la parodie, les aventures de picaros et les farces de posadas.
C’est que le. réalisme est une méthode d’affranchissement. Et rien n’est édifiant comme le spectacle de cette jeune force qui, de peur d’être dupe de la fausse poésie, renchérit sur le terre à terre ; qui avance pas à pas, prudemment, par étapes, procédant du simple au complexe, des objets aux figures et des figures aux groupes, et partant des difficultés vaincues pour résoudre de nouveaux problèmes : et rien n’est beau, dans ces sujets destitués de grâce, comme l’énergie dépensée par le peintre pour appréhender son objet et se l’approprier. Il en résulte naturellement une impitoyable sécheresse. Nul sacrifice, nulle entente des demi-mots et des synthèses. Lorsqu’on sait avec quel art magique et consommé s’exprimera un jour le peintre des Ménines , ce qu'il indiquera d'une touche négligée et irremplaçable, flottante et décisive, on admire ce point de départ, cette peinture aiguë, revêche, prodigue de vigueurs et d’accents, heurtée et martelée, sans charme et sans nuances. Tout est sur le même plan, et comme congl uliné dans une espèce de béton, fait d'un agglomérat de traits également forts.
Mêmes qualités et mêmes défauts dans ses premiers tableaux, Y Adoration des Mages (Madrid, 1019; et Y Adoration des bergers (Londres), une toile que la critique moderne a transportée, sans preuve, au catalogue de Zurbaran.
Velâzquez a vingt ans. Il est de force à tenir tête à qui que ce soit du pays. Son beau-père lui procure des commandes à la cathédrale. Va-t-il en rester là? Que fùt-il devenu, s'il fût demeuré à Séville? Vous le figurezvous continuant à peindre, ex æquo avec Zurbaran, pour les églises de sa province, des Immaculées conceptions et des Chasubles de Saint-Ildefonse ? C'est alors que trois événements arrivés coup sur coup, l'installation à la cour, la connaissance de Rubens et le voyage d'Italie, l'extraient de son « milieu », élargissent ses idées et enrichissent son réalisme de toute une culture nouvelle.
RUBENS ET VELAZoUEZ
L’Italie. Des Borraciios aux Lances (1629-1639). — A la cour, d’abord, il échappe décidément à la peinture dévote. A l’Escurial, à l’Alcazar, il admire les prodigieux Titiens, les Bacchanales, la Danaé. Là-dessus
Cliché Braun et C'o.
Velasquez. — Le porteur d’eau. (Collection du duc de Wellington, 1618.)
arrive Rubens, le grand Pan de la peinture, avec son immense cortège de dieux et de héros, sa troupe bondissante de faunes et de satyres, et ses nymphes lascives et ses grasses sirènes, pareil à un de ces dieux du Nord, joyeux et ruisselants de fécondité irrésistible. Puis il part au bout de huit mois, laissant derrière soi plus de peinture que lui, Velâzquez, n en