LES « SEKIES » DE VELAZQUEZ
et enfin l’aristocratie pur-sang de ces deux êtres, le cheval et l’enfant, et ce qu’ils exhalent à eux deux de joie rapide et de jeune ivresse, font de cette page sans rivale Je plus délicieux allegro de la peinture. Lorsqu'on pouvait voir, dans un même salon, six portraits à la fois, construits sur le même thème coloré et sur les mêmes données équestres, ce devait être incomparable, cette vision de carrousel.
C’est ici la première « série » de Velâzquez, au sens très moderne qu’a ce mot chez Whistler ou chez Claude Monet : la représentation de la réalité, si parfaite qu’elle soit, n’y est plus l’objet principal ; l’essentiel est l'impression d’ « art » que le peintre en dégage, et qu'il module à la façon du musicien développant une suite d’accords.
Tout le monde a remarqué l'évolution- qui s’accomplit aux environs de 1650 dans le style du maître, et ce que l'on appelle sa « manière abrégée ». On a dit que sa charge à’aposentador en était la cause première, et qu’il n’avait plus le temps de s'y prendre autrement. La vérité est qu'il s'agit d’une volonté et d'un système. Ce qui est le propre du style, cet art des éliminations et des savantes ellipses, ce que les Italiens demandent à la ligne, les Hollandais au clair-obscur, Velâzquez l’obtient par un mode de diction absolument nouveau. On dirait qu'il copie, et tout ce qu’il peint, il l'invente. Ou plutôt, le monde qu’il exprime n'a d’existence qu'en lui C'est le monde intérieur, celui de ses sensations, dont il projette sur la toile le tableau à la fois réel et idéal. Il a l’air de nous montrer les choses, et il ne montre que sa « vision ».
Et c’est ainsi que Velâzquez peut, avec le visage (on est tenté d’écrire, la trogne) d'un cuistre fourbe et vil, composer cette incomparable « symphonie pourpre » qu’est le portrait d 'Innocent X (Rome, pal. Doria). C'est ainsi qu’il a pu, sans nous faire frémir, sur une collection de bonshommes hideux et sur le ramassis de larves qui étaient le luxe abominable de ces vieilles monarchies, — exécuter une série de « variations » qui comprend quelques-uns de ses plus rares chefs-d'œuvre, des « harmonies en noir et rose » Don Antonio el bigles), en « noir et orangé » (Don Juan d' Autriche), etc., qui font penser à quelque carnaval de Watteau ou à quelque ballet d’opéra buffa de Mozart.
Mais, de ces diverses « séries », la plus étonnante peut-être, et à coup sûr la plus célèbre, est celle des Infantes. Elles ajoutent à son œuvre battrait particulier qui lui vient de la femme. De la femme, pourtant, qu'est-ce qui en subsiste dans cette archiduchesse d’Autriche devenue la reine Marianne, ingrate figure de neige aux lèvres et aux