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LES DERNIERES OEUVRES DE VELAZQUEZ

1656). Postérieures au second voyage d’Italie, elles résument la somme des expériences du maître, le dernier mot de son génie et de son art Ce sont, on l’a dit, des tableaux de « genre » traités dans le format

Cliché Société Photogr.

Velâzquez. — Les Menines. (Musée du Prado, vers 1656.)

et avec l’envergure de la peinture d’ « histoire ». Mais les mots de « genre » ou d’ « histoire » risquent de fausser le sens de ces oeuvres inclassables, sortant de toutes les catégories, et où l’artiste s’est proposé purement et simplement de faire, pour ainsi dire, concurrence à la vie. Rien n’est arrêté, achevé, rien ne pose. Les Ménines ne sont pas une peinture, c’est, une chambre du palais de Philippe IV. Un grand châssis

LES MENINES

de toile bise, un tableau à l’envers, obstrue le quart de la pièce. Des contrevents fermés comme des paupières mi-closes, un subtil demi-jour où filtre un rare soleil, deux vagues orbes de lumière oscillant là-haut dans la pénombre, éclaboussures de rayons brisés en llaques sur le carreau; — là dedans, sept ou huit figures posées au petit bonheur, grandeur nature, un chien somnolent agacé par une paire de nains, une duègne causant avec un officier, et la petite péri, l’infante Marguerite, parmi les révérences de ses dames d’atours, entourée de génuflexions, d'hommages et de sourires : — là-bas, tout au bout de la chambre, le rectangle blanc d’une porte, ouverte comme un trou clair dans toutes ces demi-teintes, — et le peintre enfin, debout derrière son châssis, et se représentant luimême en train de peindre ce que la toile nous montre : prodige d’illusion ! On demande : « Où est le tableau? »

C’est une évocation. On croit plonger, avec un télescope magique, au fond des temps, dans le pâle ennui de cette morne cour. Sur la monarchie de Philippe IV, V elazquez nous en apprend plus par cette seule toile que tous les historiens ajoutés aux poètes et aux mémorialistes. Tout ce qui est épars dans son œuvre se trouve réuni dans cette page maîtresse. Mais toul cela est secondaire. Il va en effet dans ces œuvres singulières quelque chose qui les dépasse. La Hollande n’approche pas de cette grandeur de vues. Mettez bout à bout Steen, Vermeer et Gérard Don, joignez-y les portraits de doelen et de régents, vous n’en extrairez pas le principe des Ménines. Cette page ne relève d'aucun genre. Elle ne divertit ni n’enseigne, ne touche ni ne fait sourire. Elle n’est pas dramatique, narrative, décorative. Elle « est », sans plus, comme la vie. Elle lui est égale en puissance et en profondeur, et ne la surpasse qu’en beauté. On comprend l’espèce de religion avec laquelle Mengs, parlant de cette œuvre inexplicable, l’appelle la « Théologie de la peinture ».

Essayons pourtant d’expliquer. Tout d’abord, l'œuvre (les Pileuses autant que les Ménines) ne semble pas une « œuvre » ; elle n'est ni composée, ni pensée, ni voulue : elle n’est pas même peinte, au sens qu’a ce mot dans toutes les écoles, bien qu’elle le soit merveilleusement, au sens particulier qui est celui de Velâzquez. En un mot, toute autre peinture, auprès de ces deux-là, reste une « peinture », une chose arrangée par l'auteur, ayant son sens ou son idée, tout au moins son motif. Celles-ci sont des chefs-d’œuvre de « vie ». Elles en ont l’imprévu, le désordre apparent, l’ordre intime et insaisissable. On ne sait pas comment, on ne sait pas pourquoi c’est fait. Cela existe, comme la vie, en vertu d'un

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