I. 'IMPRESSIONNISME DE VELAZQUEZ
décret et d'un mystérieux fiat. Et par là ces ouvrages, qui ont l'air de copies de la réalité, prennent un charme de caprice et de virtuosité, une apparence de « créations » qui touche au fantastique.
2° A quoi tient cela, dans des oeuvres de vérité et d’observation pures? A une sensibilité raffinée et exquise. Mille et mille fois, au fond des alcazars funèbres, des « inénines » en paniers baroques ont fait leur cour à des infantes; depuis des milliers d’années, les fileuses font tourner leurs rouets et leurs quenouilles : mais il a fallu la rencontre d’une âme incomparable, de l’impressionnabilité artistique la plus rare, pour que cette beauté apparût à quelqu’un. Il a fallu chez Velâzquez une disposition unique et une « grâce » particulière ; il a fallu la circonstance heureuse d’un hasard, un clin d’œil, un éclair, cette seconde d’illumination qui fait dire à l’instant : « Arrête ! tu es si beau ! » C’est rapide, fortuit, éphémère et poignant. Ainsi, grâce à ce sentiment, quelque chose de très personnel, un élément intime, lyrique, s’amalgame aux données réelles, les transforme et les ennoblit.
3° Ces choses instantanées, l’artiste pour les rendre invente une langue spéciale, en dehors de tous les styles connus. C'est l’art, de ses dernières « séries », mais agrandi, assoupli, étendu à des épisodes et à des scènes entières. Tout est enveloppé dans une aperception subite, rendu dans une formule soudaine et inanalysable. Rien n’est plus détaillé ni exprimé à part. Comme dans les langues supérieures, les termes n’expriment plus des faits, mais des rapports, c’est-à-dire une réalité moins évidente et moins vulgaire, d’un ordre tout immatériel. Dans ce système, tout est « valeurs », coordination, synthèse. Aucune locution n’a un sens absolu ; chaque signe revêt une acception de fortune, qu’il n’aurait nulle part ailleurs. Pas de langage qui sorte à ce point de toutes les conventions. Les contours fondent, le ton se morcèle, aucun objet n’a plus de forme littérale et d’existence fixe. Tout prend une apparence incertaine et capricieuse. La main humaine semble étrangère à cette œuvre surprenante. Pour achever, tout nage dans un jour diaphane, dans une atmosphère d’argent, comme celle de Rembrandt est d’or, mais moins concentrée, plus diffuse, aussi transparente et lucide que l’autre est saturée et obscurcie d’intentions, aussi propre à la vie réelle que l’autre l’est aux idées. Tout s’emplit de palpitations grisâtres, des ondes aériennes de cette gamme neutre. Les choses y apparaissent moins rigides et plus charmantes. Le tableau s’éclaire et se creuse, les plans avancent ou reculent dans une vision d’un relief stéréoscopique. Greco ni Tintoret, dans leurs œuvres