‹ La peinture, XVIIe et XVIIIe sièclesChapitre 187 sur 391 · LE GÉNIE DE VELAZQUEZ · texte numérisé non relu

LE GÉNIE DE VELAZQUEZ

nature pense par « types », qu'elle ne brise pas ses moules, et qu’un gueux d’aujourd’hui peut être, à le bien prendre, le portrait d’un esclave cynique d’il y a deux mille ans. Les grandes figures poétiques ont la même valeur et la même sorte d’existence Est-ce Mercure et A rgus , est-ce quelque conte de bouviers que représente celte scène où un voleur de bœufs se coule dans le toril (Madrid) ? Cette fille aux reins de gitane, aux chevilles d’ivoire, dont le corps irréprochable a le fluide contour de la frange d’écume de la vague qui déferle, est ce Carmen ? est-ce Aphrodite? C’est, la vie exprimée avec la spontanéité ionienne d’un vers d’Homère, la sensation divinisée. Jamais le praticien ne s’est montré plus accompli, le virtuose plus souple et plus compréhensif. 11 manie tous les styles. 11 peint des tableaux d’oratoire ( Couronnement de la Vierge) dans la manière du Guide, des histoires de la Légende dorée dans le ton des vieux hagiographes (les Ermites, 1659).

C’est la peinture d’un artiste souverainement intelligent. On ne connaît pas de représentation du monde plus lumineuse, plus sereine et moins passionnée. A ce degré d’élévation, l’esprit d’un homme devient extrêmement difficile à caractériser. On ne se définit guère que par ses limites; Velâzquez n’en a presque plus. Tous les phénomènes, beaux ou laids, aimables ou difformes, importants ou vains, qui composent la vie, ont les mêmes droits devant son art ; il ne choisit ni ne préfère, il n’aime ni ne hait : il embrasse tout le réel Si bien qu’on pourrait dire quel est à peu près 1’ « idéal » d'un Michel-Ange ou d’un Rembrandt, d’un Titien ou d’un Rubens, mais Velâzquez peint ce qui est. Il se borne, sans plus, à imiter la vie. Sa peinture réalise la définition magique de Léonard : una cosa naturelle visa in un gran specchio.

Peut-être manque-t-il à cette intelligence quelque chose du côté du cœur; peut-être ignore-t-elle trop certaines inquiétudes, certains nobles tourments. Velâzquez n’est pas l’homme donL il faut s’approcher quand on éprouve le besoin d’être ému, consolé. Mais assez d’autres ont touché ces faibles cordes de notre âme. Ils ont manqué souvent de retenue, dégoût. Entre les brutalités et les fadeurs du siècle, entre Ribera et Murillo, ce grand esprit donne bonne opinion de la nature humaine. Il ressort de son œuvre l’impression d’une âme généreuse et hautement libérale. Il enveloppe du même regard la cour et le peuple, l’homme et les choses, le roi et le pape, le fou et son chien, la société, les paysages. Il peint comme le soleil éclaire. Ce catholique espagnol, valet de chambre de Philippe IV, se trouve de tous les peintres le plus proche de nous, le plus affranchi du

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passé et des conceptions du passé, le prince des relativistes, c’est-à-dire de ceux qui ne voient dans 1rs choses, les êtres, les idées, que des formes multiples et variables de la vie. De la vie et de la sensation de la vie, il a fait le principe et la fin de son art. Personne ne l’a mieux exprimée dans son apparence fugitive et son au-delà permanent. Personne ne l a plus entièrement comprise dans ses aspects, ses causes, ses mille végétations morales et civiles, ses raffinements et ses laideurs, ses succès, ses avortements, et n’a plus sûrement rattaché chacun de ces fragments à la somme des choses. Ou peut préférer d’autres peintres. Il n’y en a pas de plus grand que cet Olympien

L’école de Velâzquez Son influence. — Le peintre du roi exerça une immense influence sur son siècle. Sa haute fortune, le charme de l’homme, son génie, s'unirent à l'orgueil national pour faire de son atelier le rendez-vous de la jeunesse. Il eut trente ans la haute main surtout ce qui se fit de peintures dans les palais royaux. De toutes parts on venait à lui. Il fut. tant qu’il vécut, le centre de l'école espagnole

De ce grand ascendant, quel fut le résultat ? Il reste d’abord de cette école une foule de répliques et d’ouvrages d’atelier. 11 reste secondement une multitude de pastiches dont le type sont les Petits cavaliers du Louvre ou les charmantes Vues da parc d'Aranjuez. au Prado. Dans ces tableaux, et dans cent autres, est-il possible de reconnaître des personnalités distinctes? Quelle est, dans cette œuvre anonyme, la part de Juan de Pareja (1606-1070), l’esclave mulâtre de Velâzquez, dont le Prado conserve une Vocation de saint Mathieu qui ressemble à un Véronèse bourgeois? Quelle est celle de son gendre, ce Juan Bautista delMazo 1615 ?- 1667) qui a peint à Madrid la sèche I ue de Salamanque et à Vienne le curieux tableau, sans grand talent, de la Famille de Velâzquez ? Quelle est celle des Villacis. et des de la Coûte? Quel est l’auteur des Fiançailles et du Roland mort de Londres, et celui de l’énorme Falstaff, le Capitaine del Borro de Berlin? On voit que cette question de l'héritage du maître est encore loin d'être éclaircie.

Ajoutons qu'elle n’en vaut guère la peine. Cent imitateurs ne font pas une école. Des disciples originaux, en connaît-on à Velâzquez? 11 a créé un tvpe de portraits qui resta de rigueur, en Espagne, pour les portraits de cour ; il a formé à son exemple un ou deux talents honorables. Un Carreno de Miranda (1614-1665 continua sous Charles II la série de portraits lugubres qui semblent le journal officiel de l'agonie d'une race.

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