L.E CARACTÈKE UE POUSSIN
voilà l’ancienne Rome ! », Poussin créait une religion et une poésie.
J1 habitait près du Pincio, au pied de la Trinité des Monts, dans une rue retirée où il eut pour voisins Claude Lorrain et Salvator. On embrasse de ces hauteurs la plus belle vue de Rome : douce nuée de dômes et de coupoles, déferlant entre les collines, et que condense là-bas, comme une bulle d’or, le divin œuf de Michel-Ange. En arrière, par les pinèdes de la villa Borghèse, l'artiste pouvait gagner les chemins dans les terres au ton de soufre ou de basane, que ronge le fleuve limoneux, et qu on appelle encore la « promenade du Poussin ». Assise à l’horizon de ces campagnes fiévreuses, la pyramide du Soracte se dresse comme un autel. Et l’on voit sur les berges, parmi les roseaux de Svrinx, mugir les grands bœufs blancs de la campagne romaine, dont les cornes ont la forme d’une Ivre.
Tous les soirs, sa journée linie, il descendait, selon la coutume romaine, sur la place d’Espagne, comme Ilortensius sur le Forum. Entouré d’une escorte d’amis et de disciples, le maître aimait à discourir, en allant et venant, de choses doctes et curieuses. Les étrangers se faisaient montrer, au milieu de ce nouveau Lycée, l’illustre vieillard reconnaissable à sa taille imposante et à sa haute tournure. Sa personne offrait un mélange de bonhomie et de majesté. 11 était abordable à tous, écoutait de bonne grâce. Sa parole était de grand poids et reçue avec déférence. 11 ne faisait pas le professeur et s’inspirait des occasions. Mais, avant beaucoup lu et beaucoup observé, il ne touchait à rien qu’il n’eût approfondi, et une sagesse dorée abondait sur ses lèvres.
C’était un homme qui sentait naturellement comme Epictète et qui peignait comme personne, un stoïcien avec l'imagination d’un Virgile. L’art n’a pas de plus belle ligure. 11 avait l’esprit haut sans affectation, avec un grand velouté d’âme : on le trompait comme on voulait. Tant que sa femme fut là, I entourant de sa sollicitude, il put, en dépit de ses maux, concentrer son peu de vie sur ses derniers ouvrages. Elle succomba la première; alors il cessa de se défendre. Ses infirmités l’accablèrent. « Il est trop tard », fait-il répondre au grand Condé, qui souhaitait de ses tableaux. Le 19 novembre 1005, son cœur s'arrêta tout à fait. Rome entière suivit les funérailles de Poussin. On déposa ses restes dans la petite église de Saint-Laurent in Lncina. Chateaubriand, ambassadeur de Louis III à Rome, lui dédia un mausolée : hommage d’un grand paysagiste à un grand paysagiste, et de l'auteur de la Lettre à Fontanes à celui des Bergers cT Arcadie .