LES PORTRAITISTES
dans d’autres genres, cette fin de siècle se clôt par des acquisitions certaines el splendides. Nulle part le progrès n’éclate mieux que dans l’art du portrait.
Les plus anciens, comme Jean Nocret (1647-1674), dont on connaît le bizarre Olympe de l’OEil-de-Bœuf, sont encore d’une extrême sécheresse. Il y a plus de vie chez Jean François de Troy (1645-1730), le père d’un second et plus fameux de Troy, et qui a peint parfois aussi finement que Mignard. C’est un bon peintre ; mais Largillière et Bigaud sont de grands
Cliché Alinari.
Largillière. — La famille du peintre. (Musée du Louvre.)
peintres; tous les deux ont vécu passé quatre-vingts ans, et ce sont les colonnes du siècle qui s’annonce.
Quoique Parisien, Nicolas de Largillière (1656-1746) est un Flamand d’éducation. Élevé à Anvers par un certain Goubauw, il passe vers les vingt ans à Londres, où il trouve chez Lely les leçons de van Dyck. La Révolution le fait revenir en France. Il entre en 1686 à l’Académie avec le beau portrait de Le Brun, qui est au Louvre. Mais il reste Flamand d’esprit et de méthodes, c’est-à-dire un ami du vrai et de la vie, jamais pédant, jamais abstrait, toujours cordial, en sympathie avec hommes el choses. Il \ avait longtemps qu’en France on n’avait éprouvé tant de bien-
LARGILLIERE
faisante chaleur. Un tel homme, si bonhomme, si épris de la vie, faisait plus que tous les théoriciens pour nous détourner de l'antique. Ce qu'il disait à quelqu'un : « Quand vous voudrez, je ferai passer votre vue à travers ce mur », il l’a fait pour l’école : aisément, sans se gêner, sans violences, d’un geste large, il ouvre une trouée dans le mur des formules, il y fait circuler de l’air, et par cette brèche passent ses quinze cenls personnages vivants.
Rien de plus flamand en lui, que cette puissance, cette abondance de l’imagination , ces manières de créateur qu'il conserve dans le portrait. Largillière est peut-être le premier exemple français d’un grand peintre qui n’ait été que portraitiste, mais il déborde naturellement son cadre, il l’étend, il y fait tenir cent choses qui approchent de la décoration et de I histoire. Il a le goût des tableaux de « corps », des beaux costumes de magistrats réunis dans une fonction familière et solennelle ( Ex-Voto de 1696 à Saint-Etienne-du Mont). Même dans ses portraits. isolés, il porte le même goût de l’arrangement et du « tableau » : il y met un luxe de draperies, des éléments d’architecture, des amorces de colonnes et de terrasses, des ciels, une fantaisie et une magnificence qui exaltent au plus haut degré l'impression de la vie. La couleur palpite et miroite; elle prend de l’étoffe et du corps; elle a un prix par elle-même, une sorte de vie toute nouvelle dans l’école.
Notez que ces riches accessoires, ces expressions de luxe, n’ôtent rien à la vérité ni à l’importance des visages. Le dessin est souple, ondoyant, exactement adapté à la réalité, parfaitement physionomique. Il n'a ni le sans-gêne cavalier de Rubens, ni les préoccupations poétiques de Yan Dyck. Cependant il est toujours plus extérieur qu’intime, plus propre à rendre la vie physique que les réalités morales. Il manque à Largillière, pour être au premier rang des maîtres, quelque chose de plus personnel, un idéal ou une idée. Mais personne n'a rendu comme lui cette société française, de vie encore si riche, à qui la saignée et le sport étaient les exutoires nécessaires de son trop-plein de forces, — cette plantureuse Palatine , qui se crevait de mangeaille, cette ample et friande Duclos , ou lui-même enfin, Largillière, tel qu'il s’est peint un jour, en veste de chasse et perruque, à côté de sa femme replète, en grand décolleté, et corsage amarante, leur fille entre les deux, leur délicieuse fille, plus belle qu’aucun Greuze, laissant tomber le cahier de musique dont elle expire les dernières notes, dans un jardin d’automne où vibre déjà le crépuscule orangé de Watteau.