HYACINTHE RIGAUD
l’image de ces grands hommes à la fois la plus idéale el la plus ressemblante, et c’est à lui qu’en dernier lieu il faut toujours en revenir.
C’est d’ailleurs, en dépit de ses habitudes d’étiquette solennelle, un observateur fort sagace el quelquefois terrible : la bouffissure d’un Dangeau, la tête de vipère d’un Dubois, la mine de fouine d’un Mignard, la face bilieuse et colérique d’un Despréaux, sont gravées en traits indélébiles. Ce sont des portraits auxquels n’ajoutent rien les eaux-fortes de Saint-Simon. Au Louvre, où Rigaud est supérieurement représenté, deux ou trois perles se détachent d'une manière particulière : Philippe Y, le petit roi d’Espagne, émouvant de faiblesse et d’aristocratique pâleur, et le petit Créqui, si chétif et si crâne, en perruque et cuirasse, pauvre gamin nerveux et de sang exténué, promis à une mort précoce. Pour peindre ces silhouettes d’enfants, l'art du maître semble s’attendrir. Mais son chef-d’œuvre est peut être à Dresde, le somptueux Auguste de Saxe, daté de 1715, en armure et perruque, tout miroitant d’acier et de reflets de pourpre, escorté d'un page noir qui lui porte son casque, débordant de grasse santé allemande, tel qu’un jeune colosse héroïque et voluptueux. Devant de tels morceaux, on se prend à hésiter entre Largillière et Rigaud.
La deuxième génération. Santerre, Tournières, Pesne, Nattier. — Audessous de ces maîtres triomphants, je ne sais trop où mettre ce singulier, discret Santerre (1.658-1717), un des peintres pourtant les plus curieux à bien connaître, si l’on voulait étudier la transformation d’où naît l’idéal du xvmc siècle. Il n’a laissé qu’un petit nombre d ouvrages achevés. 11 n’a guère peint que des femmes et presque uniquement des figures isolées. Sa Suzanne du Louvre, si délicate et si précieuse, si parisienne d'attitude, si spirituellement « moderne », si bien peinte dans sa note aimablement ambrée, est sans doute le plus parfait morceau de nu de notre école classique. Elle contient, comme un pur llacon, toute l’essence d’amour qui parfumera l’art d’un Boucher.
Santerre imite Rembrandt avec goût et finesse. Et ils sont autour de Santerre une demi-douzaine qui « rembrandtisent » à qui mieux mieux. Visible ou latent, le Rembrandt des brumes chaudes hante continuement l’imagination des peintres. Il tourmente Jean Raoux (1677-1734), dans ses Vestales et ses Liseuses ; Grimou (1678-1740), dont le Jeune capitaine, avec sa molle moue et son air un peu fille, fait si bien dans son haussecol, sur le fond très roussi où tremble son aigrette. Et Louis de Boulogne, et Michel-Jacques Serre, qui exposent en 1704 des Bacchantes ou