LE CARACTERE DE BOUCHER
ministres, illustrant Molière, I’ Histoire de France , la Henriade. les Métamorphoses d'Ovide, gravant et publiant Watteau, faisant des callotades, des bambochades, îles Cris de Paris, des chinoiseries, des turqueries, des gouaches, des éventails, des pastels et de la miniature, des décors et de la tapisserie; paysages, pastorales, « genre», mythologie, portraits, tout lui est bon ; jamais il ne s'ennuie ni n’ennuie, toujours prêt à tout faire, égal à toutes les tâches, ranimant les pires lieux communs et les plus plates corvées par on ne sait quel éclat, une fougue, une furie d’art, une vapeur universelle et une flamme de plaisir.
Grand homme? 11 n’y prétendait pas; grand caractère? Pas davantage, mais certainement grand artiste et, à sa manière, sans rival. Voyez au Louvre son portrait par le Suédois Lundberg : l’œil bien ouvert, à fleur de tête, bouche goguenarde, visage mobile, frémissant, le nez long, fureteur, au gros bout délicat et sensuel. Ce n’est pas le portrait d’un mauvais homme. Homme en place, surmené d’ouvrage, menant de front trois ou quatre vies, existence de jour, existence de nuit, direction de Beauvais, des Gobelins, de l’Académie, bien en cour, favori de la favorite, il reste bon camarade, serviable, point poseur. Il a peu d’idées, mais limpides. Son horizon ne dépasse guère celui de son métier : mais il y voit clair. Polisson ! oui, sans doute, mais avec innocence. Débraillé ! certes, comme tout le siècle : et où ce gamin de Paris eût-il appris les belles manières? 11 a de gros besoins d’argent, parce qu’il aime le luxe, la vie large et facile; alors il s’évertue pour faire venir l’eau au moulin. Mais à qui fera-t-on croire que ce bourreau de travail soit, comme on le veut, un débauché? Ce fantaisiste a de la méthode autant qu homme du monde; ses plus grands écarts, soyez-en sûrs, sont des écarts d’imagination. Ce n’est pas « en sifflant » qu’on vient à bout d’une œuvre immense ; et ce n’est pas sans le faire exprès ni s’en donner la peine, qu’on règne quarante ans sur l’art, et qu’on incarne un siècle.
Par malheur, dans les dix ou douze dernières années de sa vie, ce tempérament admirable donne des signes de déclin. Boucher, dès l’origine, avait très bien compris que l’art spécial qu’on lui demandait, supposait une large part de caprice et de fiction : il finit, par tomber dans la convention pure. Il ne consulte plus le modèle [Reynolds] . L’art n’est plus qu’une combinaison, un jeu de formules vides. L’auteur avait luimême la mine d’un cadavre, d’un squelette ambulant. On l'a dit : cet homme, vers la fin, ne vécut que de restes.
Il s’éteignit, le 30 mai 1770, âgé de soixante-sept ans à peine,