‹ La peinture, XVIIe et XVIIIe sièclesChapitre 272 sur 391 · LE LYRISME DE BOUCHER · texte numérisé non relu

LE LYRISME DE BOUCHER

par orbes délicates s'engendrant l une l’autre et se poursuivant dans le ciel : mais la structure y est, et l’on en donnerait la formule algébrique. De plus, ce qu'il y aurait encore de « flou » et de fuyant dans une telle manière de faire, l'artiste y supplée par l'élan. Il a le « jet », l’impulsion, le souffle; jamais il n’est à court d'enthousiasme et de flamme; il s’échauffe du plaisir de sa propre activité. Enfin, cette subtile ivresse se traduit par l’éclat même de son orchestre coloré ; c'est un miroitement de tons diaprés, irisés, chatoyants, une vivacité parfois agaçante, irritante, une sorte de moiteur qui perle sur la peau, et qui n’est que la forme visible de la joie d'un artiste pour qui la production est une volupté.

Ce sont là les qualités d'un « lyrique », et Doucher, en effet, en est un : à grande et respectueuse distance de Rubens, manquant de la corde héroïque et de la corde tendre, il est pourtant de la famille. 11 a une conception personnelle de la forme : il a « son type », et la preuve est qu’on en parle toujours. Qui est cette jolie femme potelée, effrontée, ondoyante, à frimousse candide, à la chair radieuse et riante de fossettes, qu’il a si souvent voilée ou dévoilée, assise, renversée, culbutée sur des nuages, des vagues, des coussins ? Porte-t-elle un nom réel ? Est-ce un modèle, une maîtresse, une femme légitime, une connaissance de coulisses'? On ne sait. Marmonlel dit que l’artiste « n’avait pas vu les Grâces en bon lieu ». Eli ! ce sont tout de même les Grâces ! Ce n’est pas la forme supérieure de 1’ « Eternel Féminin »; mais il y a des jours où l’on demeure froid devant la Vénus de Milo. La Grèce n’en est pas restée à Phidias; elle a eu aussi Praxitèle Corruption, dira-t-on, peinture de « décadence ». C’est possible : toujours est-il qu aujourd’hui encore, comme il y a deux cents ans. Boucher demeure le coryphée du siècle de Louis XV.

Soyons justes : à le prendre à son meilleur moment, de 1740 à 1756, dans la Diane au bain ou les Trois Grâces du Louvre, Y Aurore et Céphale de Nancy, dans la collection d’Hertford House et surtout dans l’incomparable Triomphe de Vénus de Stockholm, combien sont-ils de peintres qu’on puisse lui opposer? Là où Boucher est bon, il est immédiatement audessous des plus grands. Et si, pour un moment, on cesse de demander à la peinture des idées, du drame, de 1’ « expression » ; si l’on se contente du plaisir lui-même de la palette ; si l’on oublie la Grèce, Rome, la Renaissance, et que l’on consente à regarder ces œuvres comme elles ont été créées, c’est-à-dire comme l'émanation directe de l'ardeur de vivre,

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