LA TOUR AU MUSÉE DE SAINT-QUENTIN
un curieux personnage. C’était un grand original, un homme à systèmes, un philanthrope, la tète bourrée de théories, bizarre en ses manières, se mettant en bretelles devant la Pompadour. 11 finit par s'éteindre, aux trois quarts fou, dans un gâtisme humanitaire. Très versé en son temps dans le monde des encyclopédistes, assidu chez M"’° Geoffrin, capable d’y tenir tête à Diderot, il doit à cette circonstance d’être le peintre en titre de la plus belle époque de la société française. L’intérêt des modèles s’ajoute à celui de l'art. Son œuvre est le miroir d’un siècle.
Cette œuvre, très variée, va du grand portrait d’apparat au portrait de caractère, et de la page d’histoire au document et à l’étude. Dans ses morceaux les plus fameux, comme le portrait de Y Abbé Huber (Saint- Quentin, 1742), l’artiste cherche à lutter d’énergie et d’ « elfet, » avec la palette elle-même. Le grand portrait en pied de la marquise de Pompadour (Louvre, 1755) marque peut-être l’apogée de celte manière superbe.
Quel que soit toutefois le prix de ces compositions illustres, là n’est, pas ce que l’artiste nous a laissé de plus personnel. Il arrive que l’effort et la combinaison elfacent dans ces œuvres le sentiment original. La Tour tuait ses portraits à force de travail : il veut tout mettre dans une figure. Peut-être le pastel ne supporte-t-il pas un pareil surmenage. 11 y perd le charme, la fleur.
Au contraire les « études », les esquisses de l’artiste, ce qu’on appelle ses « préparations », faites pour lui-même, sans souci du public, nous mettent dans la confidence de ses méthodes intimes et nous montrent à l’œuvre ses meilleures qualités. Les quatre-vingts pastels du musée de Saint-Quentin forment un ensemble sans pareil au monde, hormis le musée Ingres à Montauban. C’est le fonds d’atelier du peintre, ses notes de travail, une incomparable collection de documents humains. C’est tout le xvm° siècle, hommes célèbres et grandes dames, philosophes et danseuses, le retire Maurice de Saxe, le riant d’Alembert, l’ingrate Belle de Zuylen, Moncrif, le tendre et maladif Jean-Jacques, et la jolie Favart, et l’énigmatique Camargo, et la plus adorée, la féerique MUo Fel : — rien que des masques, souriants ou pathétiques, comme un grand répertoire des rôles de la comédie humaine, tous apparus dans le cadre étroit, coupés net au-dessous du menton, comme dans la lanterne magique de la guillotine. Rien n’est plus émouvant que ces deux petites salles encombrées du musée La Tour. C’est un des pèlerinages favoris du psychologue et de l’amateur d’âmes. Tout 1 intérêt se concentre sur l’étude
Joseph Vernet. — Ponte Rotto à Rouie. (Musée du Rouvre
JOSEPH VF.RNEÏ
de la face. Incomparables planches d’anatomie morale! Nul n’a su comme La Tour interpréter le dedans par le dehors, confesser un visage et faire venir l’àme à la peau. « Mes modèles, disait ce témoin redoutable, s’imaginent que je ne vois que leur extérieur, mais je descends à leur insu au fond d’eux-mêmes, et je les rapporte au dehors tout entiers. »
Avec ses qualités éminentes, et surtout éminemmentfrançaises, La Tour a eu longtemps le monopole du pastel. On ne s’apercevait pas qu’il est peu peintre, et que le pastel entre ses mains est toujours un crayon, l’instrument d’analyse et de définition, plutôt qu’un instrument de charme et de couleur. C’est tout récemment qu’on lui a découvert un rival, et peut-être un égal ou un supérieur, en Jean-Baptiste Perronneau (1715-1783). Celui-ci n’a pas eu pour lui la magnifique réclame et la cabale des philosophes; sa clientèle est toute bourgeoise et provinciale, ou cosmopolite, étrangère. Mais c’était un grand peintre. De chacun de ses modèles, Perronneau recevait une impression poétique. Il transcrivait la vie en notations colorées, en harmonies subtiles et toutes « whistlériennes ». Il désigne ses portraits par une nuance de toilette, par un accessoire, un « motif » d’une valeur musicale : la dame en bleu, la dame en vert, la dame au bouquet de giroflées, au bouquet de barbeaux. Tout le monde connaît la délicieuse Jeune fille en bleu, ou le Jeune homme à la rose, l’incomparable Des Grieux de la collection Groult (1756), ou enfin le roux, le puissant, le magnifique Van Rabais de l’ancienne collection Doucet (au Louvre, 1770). Perronneau esl le premier en France qui ait conçu le « ton » comme le fondement du langage expressif. Ce subtil harmoniste, cet impressionniste pouvait-il être compris de ses contemporains '?
Le paysage. Joseph Vernet (1714-1782). — « On manque en France de bons peintres en paysage », disait Boucher en 1749 ; et il est probable qu’en cela il songeait à Beauvais, et souhaitait des élèves capables d’exécuter ses fonds de tapisseries. C’est à peu près la seule forme sous laquelle le public comprenait la nature : Joseph Verne t allait être l’homme de cette conception.
Ce peintre, le fondateur d’une dynastie célèbre, était un Provençal, un Avignonnais, un improvisateur rapide, spirituel. Il revenait de Borne en 1735, et tout de suite obtenait des succès d’enthousiasme. Dans une école et dans une société jusqu’alors fort peu champêtres, habituées tout au plus aux pastorales de Boucher, il jetait avec profusion des marines, des clairs de lune, des tempêtes, des orages, un mélange de