‹ La peinture, XVIIe et XVIIIe sièclesChapitre 287 sur 391 · L OEUVRE DE FRAGONARD · texte numérisé non relu

L OEUVRE DE FRAGONARD

nalure de poète et d’improvisateur, enfin le dédain de la foule et l’ennui île la contrainte, l’écartèrent des Salons et de la peinture d’ « histoire ». Et puis, pour un libertin, un fantaisiste de son espèce, il y avait un public tout trouvé, celui que Boucher vieilli ne satisfaisait plus, et que Greuze commençait déjà à ennuyer. C’est cette double succession que Fragonard venait à point pour recueillir. 11 allait être l’homme à tout faire des danseuses et des traitants. On connaît l’amusante histoire rapportée par Collé. Le peintre Doyen est appelé un jour par un seigneur, qu’il trouve à sa « folie » en compagnie de sa maîtresse. « Je voudrais, lui dit ce gentilhomme, que vous peignissiez Madame sur une escarpolette que mettrait en branle un évêque. » Doyen déclina l’offre, en recommandant Fragonard. Fragonard fit Y Escarpolette (1766).

Et il en fit bien d'autres : le Verrou, la Gimblette , la Chemise enlevée, le Pacha, la Culbute, — toute une œuvre extrêmement risquée, faite pour les boudoirs et les « petites maisons », une œuvre de grâce et de plaisir, pleine de baisers échangés et de promesses lascives. Ce qui ne l’empêche pas, d’ailleurs, au même moment, surtout après son mariage (1769), d’avoir tout un côté de peinture morale et vertueuse, • — obi sans doute, morale à la mode du temps, d'une morale trop tendre, peu chaste, complaisante aux images voluptueuses : le Berceau , Y Heureuse Mère, Y Heureuse Fécondité ; et aussi toute sorte de petits tableaux de « genre » à sujets enfantins, le Chat emmailloté , le Petit Prédicateur, la Première leçon d’ équitation ; puis des sujets rustiques, la campagne de Bousseau, de Florian, la Basse-cour, Y Etable, la Famille du Fermier (Pétersbourg) ; et même, par instants, des sujets historiques, des anecdotes de la cour de France, comme les petits tableaux d’Amiens sur François Ier ou Gabrielle.

Un a déjà une première vue de ce génie très souple, impressionnable à des choses très diverses. Il y a, en général, moins de convention que dans Boucher, moins de mythologie; les idées classiques perdent chaque jour du terrain ; les réalités familières, le monde de Greuze et de Chardin, remplacent décidément l'Olympe. Avec cela, une extrême érudition pittoresque; l’Italie, que l'artiste revoit en 1773, la Hollande des collections, Rembrandt, Ostade, Murillo même, préoccupent tour à tour ce mobile et vif esprit. De toutes ces impressions contraires, il se compose une vision. L’instabilité, le caprice, sont un des éléments créateurs de son art. 11 insiste moins que Boucher même, il caresse, il effleure; il a autant de légèreté, et il a de plus l'enveloppe, la demi-teinte, le clair-obscur. Tout est chez lui plus incertain, plus mystérieux, plus

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