LA. PASSION DE FRAGONARD
élan qui on fait une œuvre immortelle. La Chemise enlevée a la grâce irréelle et molle d’un songe du matin. Et la Bacchante endormie de la galerie La Gaze semble palpiter de désir dans des ombres trop chaudes.
C’est ce mélange unique d’espièglerie et de passion, d’inspiration et de légèreté, qui fait de Fragonard un maître si spécial. Sa technique est prodigieuse. Nul au xviu' siècle n’a peint avec cette surprenante épargne de moyens, en laissant plus de jeu à l’imagination dans les interstices de la peinture. Nul, avec si peu d’éléments, avec moins fie choses exprimées, n’est arrivé à des résultats plus magiques.
Sans doute, cet art a ses limites : et. par exemple, Fragonard échoue dans le portrait. La plupart de ses grandes ligures sont très faibles. Elles manquent de construction et île solidité. Ne demandez à ce charmeur, à ce primesautier, que ce fini n’excède pas la durée d’une excitation passagère des sens. Mais alors, il y a chez le frémissant artiste une sorte de doux délire, je ne sais quoi de capiteux, un peu de ce « divin » dont a parlé Platon, il s’exprime en symboles dont nul, pas même Prud'hon, n’égale la touchante et la poétique éloquence. Presque sans nulle réminiscence delà fable, il imagine des mythes et des allégories, il crée un paganisme intime et personnel, une sorte île nouvelle Astrée plus sensuelle et voluptueuse, emplie d’une inquiétude secrète qui en décuple le pathétique. Le Sacrifice de la rené, la Fontaine d'amour et le Serment d'amour, sont à juste litre les images les plus célèbres du siècle. L’artiste a donné là b expression poignante de cette course au plaisir qui se trouva être aussi une course à la mort, et de ces tendresses éternelles qui ne peuvent même pas se promettre un lendemain.
Cet élément de mélancolie, ce charme de l'instant qui passe, se retrouvent même dans les scènes de la vie ordinaire, comme dans la Leçon de musique du Louvre. Fragonard, dans celte sublime esquisse, n est pas loin de rejoindre Watteau. Et en même temps, dans les costumes d’un vague « Henri trois », se glisse un peu de romantisme, un coin de sentiment « troubadour », tandis que l'on croit, en sourdine, entendre la romance du Chérubin de Mozart.
Enfin, dans une œuvre dernière, Fragonard se résuma et condensa tout son génie. C’était en 1791. Chassé de Paris parla Révolution montante, le peintre fuyait en Provence, à peu près au moment où en parlait la Marseillaise . Des panneaux commandés vingt ans auparavant par la du Barry pour son pavillon de Louveciennes, n’avaient, on ne sait pourquoi, jamais été livrés. L’artiste fugitif les emporta dans son exode.