‹ La peinture, XVIIe et XVIIIe sièclesChapitre 324 sur 391 · LES FEMMES DE GAINSBOROUGH · texte numérisé non relu

LES FEMMES DE GAINSBOROUGH

grand paysage. Deux yeux doux, un peu égarés, et d’une asymétrie charmante, regardent vaguement du sein du crépuscule. Indécise, les mains croisées sur son genou, la jeune femme va reprendre dans un moment sa course. Qui dira quelle mélancolie s’échappe de ce charme errant, de ce vivant soupir qu’exhale l’amoureuse Perdita dans le soir ?

Le prix de tous ces tableaux de femmes de Gainsborough, c'est qu’il s’en dégage toujours un attrait romanesque. La nature devient ici, comme chez Watteau, un élément essentiel de la pensée et de l’émotion ; on n’imaginerait pas captives dans un salon ces âmes vives ou languissantes, ces songeries diaphanes qui passent dans les bois avec des robes blanches. Chaque peuple, écrit Stendhal, a mis dans sa peinture ses plus chères confidences; c’est là qu’il nous avoue « sa manière habituelle de rêver le bonheur ». Aucun peintre, sur ce pied, ne nous a dit de choses plus précieuses que celui-là : si, par Reynolds, nous connaissons l’aspect officiel de l’Angleterre sociale, c’est par Gainsborough que nous en savons l’aspect sentimental ; il est l’historien des désirs, des pensées intimes de sa race. Sa charmante Lady Graham, la perle d’Edimbourg, sa Duchesse de Deoonshire, dont la disparition lit le bruit d’un enlèvement (Con Pierpont-Morgan), son portrait des deux sœurs Tickell (Dulwich), sont des images sans pareilles dans la peinture anglaise; comme certaines figures privilégiées de l’art, la Flora de Titien, la Femme au voile de Raphaël, elles enchantent toujours, elles ne cessent de parler au cœur. C’est qu’il n’y en a pas une pour laquelle le cœur du peintre n’ait battu, pas une dont il n’ait été pour un moment épris. Esclave de ses émotions, ce grand enfant nous dit ce qui le touche ou l'émeut ; il ne saurait dire autre chose ; et la qualité de ses ouvrages ne dépend que de celle de ses affections. « Parlez-moi donc des Grâces, s’écriet-il, parlez-moi de ces fantômes au teint pâle, au long nez ! et regardez les délicieuses contenances, toutes vivantes, de ces jeunes filles royales ! Qu’est-ce que votre vieille Cornélie, mère des Gracques, près de ce trio de jeunes déesses ! » C’est en faisant le portrait des princesses royales que l’artiste se livre à ces déclarations lyriques : et le fait est qu’il a rarement peint une œuvre plus exquise. Mais il ressent la même ivresse devant chacun de ses modèles : et c’est là son génie. Cet ignorant, qui ne sait rien de la Grèce ni de Rome, n’a que faire, pour s’élever au style, des exemples des maîtres et des préceptes de l’Académie : il y suffit de son amour toujours nouveau pour la beauté.

Et, comme tous les vrais amoureux de la beauté, il n'est jamais con-

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