LE PAYSAGE UE GAINSBOROUGH
peu minutieuses et hollandaises de ses débuts; le détail s’évanouit; les formes naturelles deviennent, pour ainsi dire, de purs éléments poétiques,
un grand clavier dont l’âme du maître tire, en rêvant, quelques accords.
Désormais, le paysage est « naturalisé » anglais ; il existe comme un « genre » à part; des peintres, Loutherbourg, Nasmyth, Thomas Barker,
Wilson. — Le lac Averne. (National Gallery, Londres.)
OLD CROME
s’en font une carrière. Mais ils restent bien loin en arrière île John Grume 1768-1821 , ilil Old Crome pour le distinguer de son fils, peintre comme lui, mais peintre médiocre. Crome !’ « ancien », fondateur de l'école de Norwich (les Stark, les Cotman, les Vincent), joue le rôle d'initiateur qui chez nous échul à Rousseau, chef de l école de Barbizon. C’était un rustre, le lils d'un tisserand de village. Quelques tableaux hollandais, surtout de Hobbema, qu'il eut occasion de voir, firent toute son instruction. Mais cet ignorant, ce rural, en présence de la nature, devient une sorte d'inspiré; sans jamais sortir de son trou, nul n’a fait plus que lui pour glorifier les aspects du paysage domestique. L'arbre, dans ses tableaux, grandit et emplit le cadre de végétations inconnues; il semble que les peintres, jusqu'à lui, ignoraient ce que c’est qu’un chêne : il prête à ces êtres séculaires une majesté héroïque. La sève, la santé verdoyante de la campagne anglaise n'ont jamais trouvé un poète plus prohe et plus puissant. 11 y a chez ce paysan quelque chose du génie populaire de Burns. Plus encore que Gainsborough, avec une vigueur d’observation plus soutenue, Crome a créé en Angleterre le paysage réaliste. Ses Fermes du Norwich , ses Lisières de forêts, ses Vues de Chapel Fields , respirent un sentiment cordial, une intimité, un bien-être qu'aucun art ne nous fait éprouver à ce degré : elles ont le goût de terroir. Ajoutez que pour ce peintre, qui a passé sa vie sur place dans un rayon de quelques lieues, tout est une découverte; pas une forme n'est banale ; pas une branche qui ne soit imprévue, prise directement et arrachée toute fraîche de l’arbre ; tout fourmille de locutions directes et particulières. La composition n’est jamais deux fois la même : la diversité des heures et des lumières suffit à renouveler un motif, à en changer du tout au tout les valeurs et l’effet. Cette œuvre étroitement circonscrite n’est jamais monotone. Et, par-dessus tout cela, le plus magnifique sentiment de F « enveloppe » et de l’espace.
En 1821, lorsque meurt le vieux Crome, Turner a déjà quarantesix ans et Constable, à quarante-cinq ans, n’a plus que quelques années à vivre. Chacun d’eux se rattache à une tradition différente. Chacun portera son art à une puissance insoupçonnée : Constable le paysage « réel », Turner le paysage « poétique », touchant à la vision et à la fantasmagorie. Mais ces deux grands maîtres trouveront leur instrument tout prêt, ; et déjà le paysage anglais avait fait des chefs-d’œuvre.
Morland et les animaliers. — 11 demeure cependant à mi-chemin du
01,1) CROME
o-enre » : il ose rarement se débarrasser de l’anecdote; il en reste a la
Gainsborough. — Le retour du marché. (National Gallery à Londres.)
phase du paysage animé. De là au « genre » proprement dit el à la pointure d’animaux, la transition est naturelle.
Le premier objet qui devait frapper en Angleterre le peintre des choses