‹ La peinture, XVIIe et XVIIIe sièclesChapitre 346 sur 391 · DANIEL CHODOWIECKI · texte numérisé non relu

DANIEL CHODOWIECKI

Sans doute, on ne s’attend pas que l’art allemand soit un parfait miroir du nôtre : il y a un grave écart des originaux aux copies. Tischbein, le père (1722-1789), a fait du moins quelques portraits charmants, comme sa vaporeuse Inconnue de Weimar. Mais chez Daniel Chodowiecki (1726-1801), 1' « honnête Chodowiecki », comme l’appelle Goethe, l’esprit de nos « petits-maîtres » prend un tour singulièrement prosaïque et bourgeois. C’est un pur philistin, qui ne se doute pas de ce que c’est que l’art. 11 n’a fait d’ailleurs qu’un très petit nombre de tableaux; son élément, c’est la gazette, l’illustration pour almanachs. C’est un petit réaliste cordial et terre à terre, qui a le sens de l’actualité et de la vie courante. Il contrefait Hogarth autant que Lancret ou Coehin, mais sans plus atteindre à l'àpre vérité du premier qu’à l’esprit des deux autres. Il est plus à sou aise dans les sujets de famille, dans les scènes tranquilles de la vie domestique ; il en rend gentiment la saine intimité et la dignité douce et légèrement comique. Puis, il a fait aux deux crayons une foule de croquis et une quantité de portraits, sans plus de mérite que les profils au « physionotrace » de Quennedey, mais sans plus de prétentions, et non sans agrément. Ce n’est pas un bien vaste génie que Chodowiecki ; mais il ne force pas son talent. Et, après tant de grandes ambitions stériles, on sait gré à ce bonhomme qui nous apprend tant de choses sur la vie berlinoise, et qui a eu le bon esprit de n’être pas sublime. Son œuvre modeste a même été vraiment féconde. Le meilleur de l’art allemand contemporain, — - l’œuvre d’un Menzel, d’un Heilbuth, d’un Leibl, d’un Liebermann, — s’est fait, après une rupture, par un rapprochement avec l’école française ; et Chodowiecki est pour tous ces artistes comme un ancêtre naturel.

Les idées de Winckelmann. — Cependant, aux environs de 1750, la jeunesse allemande n’en jugeait pas ainsi. On voit se dessiner un violent mouvement de réaction contre la France. Voltaire est chassé de Berlin. La guerre de Sept ans, qui éclate sur ces entrefaites, a son « pendant » intellectuel. L’intelligence germanique reconquiert son indépendance et prétend à l’expression du génie national.

Les conséquences furent merveilleuses pour la poésie. En ce qui concerne la peinture, les résultats sont loin d’être aussi excellents. L’Allemagne secoua, il est vrai, la servitude française, mais ce fut pour tomber sous une tyrannie beaucoup plus rude encore, celle de l’antiquité.

Le coryphée de la révolte est le fameux Winckelmann (1 717-1768).

l'esthétique de winckelmann

Ce n’était pas un peintre, mais un critique et un savant, ou plutôt un esthéticien, si l’on peut appeler science une aussi vague discipline ; et le tort irrémédiable de la nouvelle doctrine est justement de n’avoir été qu’une pure théorie. Il fut immensément célèbre, comme nul écrivain sur l’art ne I avait été avant lui ; au vrai, il eut la gloire d’un fondateur de religion Une sorte de mysticisme lit la fortune de cette philosophie du Beau Le (ils du cordonnier de Stendal crut trouver, en effet, dans les humanités un élément libérateur; il se lit helléniste, comme dans un autre temps il se serait lait prêtre. Bientôt, de la philologie il passa à l’histoire; il devint antiquaire. A Dresde, au cabinet des marbres et des médailles, il acheva de se constituer les grandes lignes de sa foi. Déjà, sans être sorti d’Allemagne, il était le premier archéologue d’Europe. Il avait quarante ans, lorsqu’entin il lui lut donné de voir Borne, la ville de ses rêves. Ce fut une illumination ; la vérité lui apparut écrite en traits de feu. Après dix ans d’études, il la résuma dans un livre, une Histoire de l’art chez les anciens 1764-66), qui fut la Bible des nouvelles générations. Conservateur de la villa Albani, directeur des antiquités du Vatican, il semblait l’hiérophante d’un monde ressuscité. Il ramenait au jour la jeunesse de l’univers. 11 mourut assassiné à Trieste deux ans plus tard, à cinquante ans.

Un ne peut nier la grandeur de l’œuvre de Winckelmann, ni son utilité réelle. Dans un temps où l’antiquité cessait d’être comprise, le savant allemand en restituait le sens. La querelle des anciens et des modernes s’était terminée à Paris par la déroute des premiers ; Winckelmann rouvre le procès et casse le jugement. Nier le progrès dans les arts, montrer dans sa beauté sereine la gloire de la Grèce, c’était une manière décisive d’afîranchir les esprits de la superstition française : la « cure grecque » devait avoir raison de la maladie moderne; Phidias guérissait de van Loo et de Boucher.

Le danger était de transformer cette méthode de défense en un principe de culture. On risquait d’aller au rebours du génie germanique : mais Winckelmann devait méconnaître profondément ce génie. Le seul art qu ait eu l’Allemagne, l’art des Durer et des Grünewald, des Multscher et des Baldung Grün, ne pouvait que lui paraître infiniment barbare. Au lieu de revenir à la tradition allemande, il voulut instituer un art universel, art tiré des statues et des livres de la Grèce : leur vertu à ses yeux, c’était d’être « purement humains ». Ce nationaliste allemand est, en effet, chose bizarre ! l’ennemi acharné de toute originalité locale, de

tions réelles, historiques ou physiques ; il résulte d'un ensemble de règles idéales. Il ne le regarde pas comme un produit naturel, comme la flore spéciale d’une race et d’une époque, mais comme un absolu qu’on peut, une fois connu, reproduire à volonté, comme une figure de géo-

l’erreur de winckelmann 449

toute vie individuelle. C’est lui qui a donné du Beau cette formule surprenante : « La beauté pure est comme l’eau pure, qui n’a pas de saveur particulière... »

L’art, pour ce grand idéologue, n’est nullement l’expression de condi-

Page 1