‹ La peinture, XVIIe et XVIIIe sièclesChapitre 352 sur 391 · LE GENEVOIS LIOTARD · texte numérisé non relu

LE GENEVOIS LIOTARD

que l’artiste s’abstient de peindre, pour n’en montrer que le reflet dans la personne même. Par là, tous ses portraits prennent la signification intime de la peinture de « genre » ; ils deviennent des figures qui nous paraissent familières, dont on connaît la vie. Une fantaisie amusée, un sourire de bonhomie se mêle à l’observation ; rien n’est plus joli à cet

Cliché Boissonnus.

Liotard. — Madame d’Epinay (pastel). (Musée Rath, à Genève.)

égard que les petits portraits des dames « franques » de Péra, soit le pastel de la Comtesse de Coventry (Amsterdam , soit les légères sanguines que l’on conserve au Louvre, ■ — - les plus piquantes « orientales » de ce siècle de turqueries. Et Liotard se croyait un élève de Corrège ! En réalité, il est le plus aimable des « petits-maîtres », après Watteau.

Anton Graf, de Winterthiir (1736-1813), a passé presque toute sa vie en Allemagne, et il est le dernier qui y ait conservé intactes les solides méthodes de peindre du bon vieux temps. Ses trois excellents portraits d’après lui-même, au musée de Dresde, suffiraient à montrer son

ANGELIKA KAUFMANN

tempérament sain et sa robuste intelligence. Peintre du roi de Saxe, il a eu l'occasion de faire des portraits d’apparat, vigoureux et de belle tenue, et aussi, pour l’éditeur Reicli, toute une galerie de l’Allemagne contemporaine (Gellert, Ramber, Sulzer, Lessing, etc.), dont les originaux, conservés à Leipzig, forment un document précieux pour cette période de l’histoire.

Mais ce peintre sédentaire n’égala jamais en renommée sa compatriote Angelika Kaufmann (1741-1807). Avec la Rosalba et Mmo Yigée, celle-ci forme le grand trio féminin de la peinture; pour parler le langage du temps, elle est la dernière des Grâces. Comme ses deux habiles sœurs, elle eut une célébrité européenne. A Rome, à Venise, à Paris et à Londres, jeune, à vingt ans, elle triompha sur toutes les grandes scènes où se faisait la gloire. A Rome, par malheur, elle avait connu Winckelmann, et dès lors s’évertua à mettre dans ses portraits et ses allégories l’empreinte du génie antique. Sur son fameux portrait de Dresde, elle se représente en Vestale : mais ses voiles, Dieu merci ! ne dissimulent pas une touchante beauté de Suissesse, étonnée et sentimentale. C’est bien la créature naïve dont on connaît la navrante aventure : séduite par un aventurier de bonne mine, elle l’épousa, pour découvrir, le lendemain des noces, que son mari était le laquais de l’homme dont il portait le nom. Brisée par cette erreur cruelle, elle se retira à Rome, où elle accepta la main d’un architecte qui ne fut « | ue son homme d’atfaires. Telle est bien l’âme qui se reflète dans son art : une aine de petite fille, tendre, candide et légère. De là vient que seules survivent celles de ses œuvres où elle reste elle-même : des portraits, des allégories familières, comme celle où la jeune femme se représente cédant aux prières de la Peinture, et faisant des adieux souriants à la Musique. Symboles un peu démodés, mais si touchants encore dans leur afféterie ! Et quand cette œuvre, pleine de gazes, de verdures pâles, de jeunesses et d écharpes blanches, n’aurait d’autre mérite que de nous montrer une âme à la fois placide et « sensible », instinctivement bourgeoise et pleine d’aspirations romanesques et poétiques, n’en serait-ce pas assez pour nous la rendre précieuse ? De toute l’école de Winckelmann, les seules images qu’on puisse souffrir, sont celles qu’a laissées la malheureuse Angelika.

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