DEUXIÈME SECTION
LA RUSSIE
Les Icônes. — A l'autre extrémité de l’Europe, l’immense Moscovie, au xvic, au xvne siècle,, n’est qu’une steppe de silence, de profonde immobilité. Aux portes de la Pologne, après Prague, Cracovie, qui marquent les dernières étapes, l’extrême point où se brise la vague européenne, — c’est déjà l’Orient qui commence, vaste, inerte, splendide et rigide. Séparée du monde extérieur par la langue, par les mœurs, par la foi, la « sainte », l’orthodoxe Russie ignore tout des agitations de notre intelligence ; son imposante solitude n’a que faire de nos inquiétudes, de nos progrès, des mille mouvements contraires du moyen âge, de la Réforme et de la Renaissance. Ces remous viennent mourir au bord de ses frontières. Avec son fatalisme grandiose, son « non-agir » presque bouddhiste, elle semble dormir dans son linceul de neige , tournée vers son Kremlin terrible, vers la ville sacrée des mystérieux tzars, éblouissante d’un luxe prodigieux et barbare, et couronnée, comme une reine, de dômes et de coupoles.
Là se perpétuent depuis mille ans les règles les plus sévères de la peinture byzantine : art hiératique et formaliste, continué par les successeurs des mosaïstes de sainte Sophie et de Salonique, et tel que le pratiquent encore, d’après le fameux manuel publié par Didron, les moines, les caloyers et les higoumènes de l’Athos. Nulle pensée plus impersonnelle, plus traditionnaliste et plus insoucieuse de se renouveler. Combien de Cimabues, de Duccios inconnus ont déposé le fruit de leur pieux labeur dans ces icônes anomymes ! Cette somme de travail prodigieuse, dépensée à reproduire des sujets invariables, a quelque chose d’accablant. A peine perçoit-on dans cette masse d’œuvres quelques ondes lentes et larges, quelques boules légères qui parcourent la surface de la steppe indéfinie. C’est ainsi qu’on distingue l’école de Novgorod (xive,