LES IDEES DE PIERRE LE GRAND
\ve siècles), avec son goût sobre et robuste, sa palette éclatante où dominent les blancs : l'école de Moscou (xvie siècle), plus mièvre et raffinée, et l'école Stroganof (xvu° siècle), ainsi appelée du nom des riches commerçants qui se plurent alors à faire travailler les peintres, et introduisirent dans leur art des recherches nouvelles. Certes, on perdrait son temps à demander à de pareilles œuvres le reflet d’émotions éphémères et périssables, l’image de la vie réelle, des préoccupations naturalistes ou esthétiques. On y trouve, en revanche, la calme majesté d’un solennel décor, une science accomplie de l’orchestre coloré, un sens incomparable du rythme et de l’espace, une grandeur religieuse qui atteint quelquefois aux plus hautes impressions du mystère et de l'extase. Devant ces images vénérables, objets d'une foi ardente et de prières séculaires, une piété vous étreint, comme lorsqu’on pénètre dans les vieilles églises de Moscou, dans ces temples étroits et sombres, aux ténèbres chargées d’encens, et où des cierges de cire jaune, comme de faibles étoiles, allument de vagues étincelles aux rampes et aux colonnes de l'immense iconostase.
L’école profane. Les Français en Russie. — Brusquement, tout ceci changea par la volonté d’un seul homme. Le tzar Pierre le Grand (1682-1725) parcourt l’Europe à deux reprises, apprend tous les métiers, se fait soldat, marin, charpentier et pilote, et décide de créer en Russie un Etat moderne. Il élève de toutes pièces une capitale à cet Empire, en fait un port sur la Baltique, et y transporte le siège de son gouvernement. Du jour au lendemain, l’antique Moscovie, secouée de sa longue torpeur, se réveilla monarchie sur le type de Versailles. « Trente siècles, écrit Voltaire, n'auraient pu faire ce que Pierre a fait en voyageant quelques années. »
Cette révolution immense s’étendit aux Beaux-Arts. Pierre comprit, par l’exemple de Louis XIY, quel éclat il pouvait ainsi donner à son entreprise. Le premier résultat, ce fut, pour la peinture, ce qu'on peut appeler une « laïcisation », une séparation de l'art et de l’Église. Il n’y avait en Russie aucun peintre profane, et l’existence d’un tel artiste eût été sans objet. Grâce à Pierre, l’art de peindre échappe à la théologie pour suivre ses destinées indépendantes; l’école russe, qui n’était qu’une branche de l’école byzantine, devient vraiment nationale.
Désormais, à côté de l’ancien art sacré, le seul connu des paysans, des profondes masses populaires, et qui subsiste jusqu’à nos jours, dégénéré, automatique et de plu s en plus abâtardi, — il y en aura un autre,
I,A RUSSIE S’EUROPÉANISE
une peinture à l’européenne, pour l’élite, la Cour et l’aristocratie, qui s’efforcent, avec plus ou moins de succès, de copier nos élégances et de
Levilzky. — Princesse Khovanska et Mademoiselle Kroutchcv.
s’européaniser. Pierre le Grand, entre deux campagnes, fonde une Académie à l'instar de Paris. Il usa d’ailleurs largement de concours étrangers, faisant appel surtout à des peintres français. Tout ne lui réussit pas au gré de ses désirs : il aurait voulu Tocqué, il n’eut que Caravaque. Mais les impératrices qui lui succédèrent sur le trône, les tzarines Catherine, Anne, Elisabeth et Catherine II, reprirent sa politique et complé-